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Benkirane et la Tunique de Nessus

Benkirane et la Tunique de Nessus

Maintenant que le chef de gouvernement désigné au lendemain du scrutin du 7 octobre a pris la grave décision d’interrompre les négociations avec Aziz Akhannouch,  président du RNI, censé procéder avec lui à la constitution d’une nouvelle majorité, les langues se délient. Et comme par miracle, la valse hésitations reprend ses droits, faisant le bonheur des analystes en herbe. C’est à qui dira le mieux les secrets d’Alcôve d’une crise qui, pour avoir alimenté la chronique se tasse voire se renverse plus ou moins dans une manière de recrue. Sauf que depuis fort longtemps, cette opération était vouée à l’échec dès le départ, parce que mal comprise, inassimilée, inexpliquée voire instrumentalisée.

Et le secret, à vrai dire, c’est qu’il n’y a pas de secret justement.

L’origine de cette crise ? Ce sont les résultats des élections législatives du 7 octobre dernier. Ils n’ont jamais, quoiqu’on en dise, reflété la réalité politique du pays, ni non plus traduit la volonté unanime du peuple marocain. On le sait, mais d’aucuns préfèrent l’enfumage et oublient que lorsqu’un pays ne vote pas à plus de 55 ou 60%, il est mécontent tout simplement et exprime sa réprobation. On aura beau dire, et les thuriféraires du PJD en tête, que ce parti a gagné les élections législatives avec 125 sièges et un pourcentage de 31,65%. Ce qui justifie que le Roi, après l’avoir reçu, ait chargé Abdelilah Benkirane de former le gouvernement conformément à la Constitution. En 2012, avec moins de sièges, le même chef de gouvernement avait été chargé de constituer le gouvernement et avait mis pas moins de trois mois pour l’accomplir.

Le fait est qu’aussi bien en 2012 qu’en 2016, la carte politique en est restée au même tracé. Le PJD représente – ou ne représente – que le tiers de l’électorat national. Son leader a fait dans un premier temps sa fixation sur le Parti de l’Istiqlal avant que celui-ci ne fût obligé de se démettre en 2013, et en décembre 2016… Chabat qui, en matamore conquérant avait joué la poudre de l’escampette dans le gouvernement Benkirane première version, n’avait pas cessé de le coiffer au poteau, de le critiquer, de l’insulter même, le caricaturer en un « âne », etc…

Rien n’y fit. Les deux leaders populistes se sont rabibochés à la grande stupeur des électeurs, tout juste quelques mois avant le scrutin du 7 octobre dans la perspective bien évidente de jouer le « mano a mano » face à leur seul et commun adversaire, le PAM qui cristallise leur haine et leur mépris. Les premières négociations pour former le nouveau gouvernement post-élections du 7 octobre, s’articulaient autour de ce pôle incongru du PJD, du PPS et de l’Istiqlal. Soit un total minoritaire – parlementairement s’entend – de 183 sièges, et donc a contrario une « majorité parlementaire » introuvable. Le dilemme est là pour Abdelilah Benkirane, s’offrir le luxe d’être prisonnier de cette configuration minoritaire à rebours de ses souhaits, une formation inspirée du schéma de la Koutla historique en associant comme il l’a tenté au départ l’USFP ? Ou élargir à la fois le champ vers une majorité ambitieuse en associant les autres partis, hormis bien évidemment le PAM ? Et donc s’inscrire dans la dynamique de changement eu égard à l’ancienne majorité, en brisant le cercle des complicités amicales ?

Autrement dit, l’interrogation est là : tenter de constituer un gouvernement clientéliste de « petits copains », ou jouer la carte participative, reflétant la réelle mesure de l’échiquier national ? Benkirane n’avait qu’une obsession, celle de faire participer l’Istiqlal qu’il entendait apprivoiser, mais aussi le PPS, ancien parti communiste devenu paradoxalement allié incestueux des islamistes pour la bonne cause. On connaît la suite : la bavure de Chabat sur la Mauritanie – qui a suscité l’ire et du Roi et des membres fondateurs du Parti – lui a d’autant plus coûté cher que Benkirane lui-même s’en est « séparé »…Il ne s’en remettra nullement de sitôt, le parti historique qu’il a pris en otage plongeant désormais dans une crise profonde et abyssale.

Du coup, isolé et revenu à de meilleurs sentiments, mesurant aussi la burlesque dimension de Chabat, le chef de gouvernement désigné, la pression populaire et des médias aidant, s’est prêté avec accommodement au rythme des tractations avec les autres partis en mesure de constituer une majorité cohérente et compétente, sans « a priori » idéologique. Il s’agit du RNI, du MP pour commencer, déclinant cependant l’offre qu’ils ont faite, comme une condition sine qua non  d’associer l’Union constitutionnelle et l’USFP.

Contre ces deux formations, il en a fait une affaire personnelle. On rappellera l’épisode de Sidi Kacem lors de la campagne électorale où Benkirane s’est personnellement investi pour « retourner » un dirigeant régional et non des moindres de l’UC et qui lui a valu, en retour, une ferme dénonciation publique de Sajid. De la même manière, avec Driss Lachgar qui aura été exigeant et peut-être incommode à infléchir…Il les a récusés, bien sûr sur la base d’une antipathie injustifiée.

La question est donc là : comment sortir de l’ornière ? Les élections législatives n’ont jamais reflété une réelle représentativité du Maroc, parce que sur les 6 ou 7 millions d’électeurs qui ont déposé un bulletin dans les urnes – chiffre dérisoire –  le PJD n’a bénéficié, faut-il le rappeler, que de 1 million et demi de votants. Les mauvaises langues ne manquent pas de dire que dans ces conditions, il ne saurait se prévaloir de représenter les 36 millions des Marocains… Si le PPS est imposé par Benkirane, pourquoi l’UC ne le serait-il pas également ? La Raison garder est de marcher sur son orgueil et d’imaginer un gouvernement à forte représentativité nationale la plus élargie et souhaitable possible.

Le commentateur attitré du PJD, et plus particulièrement défenseur acharné de Abdelilah Benkirane , qui n’a de cesse de nous révéler sa psychologie dans les colonnes de « Akhbar al-Youm » ne tarit pas d’éloges sur ses humeurs fulminantes, ses vertueuses qualités de « sage », sa volonté de tout plaquer quand il est acculé à ses ultimes retranchements. Le voilà ce chef de gouvernement qui, de guerre lasse, « renverse la table sur ses adversaires »…On pensait que ceux-ci étaient plutôt ses partenaires futurs et non ses adversaires dans une coalition que la situation de crise impose. Ouvrir une crise, c’est comme lancer une guerre, mais aussi sans jamais savoir où et comment elle s’arrête. Et Benkirane s’est mis dans cette situation mythologique de Nessus, jouant au héros herculéen qui endosse la Tunique de ce centaure et se fait…brûler !

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