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Le chômage endémique ou l’éternel serpent de mer

Le chômage endémique ou l’éternel serpent de mer

Par Hicham Bensaid Alaoui

Le Maroc est un pays jeune, très jeune. 80% de la popula­tion a moins de 50 ans, et quasiment 1 Marocain sur 2 a moins de 25 ans. En com­paraison, et pour mettre les choses en perspective, moins d’1 Français et d’1 Anglais sur 3 ont moins de 25 ans.

En théorie, un tel état de fait place, de plus en plus de jeunes, chaque année, sur le marché de l’emploi, contribuant à une hausse continue du taux de chômage. En pratique, ce dernier est, de manière plutôt surprenante, an­noncé sur un trend baissier sur les prochaines années, du fait, justement, d’un ralentissement de l’accroissement démogra­phique, réduisant par voie de conséquence, mécaniquement, le taux d’activité.

Des standards de chômage « occidentaux »

C’est ainsi que le taux de chômage émarge à des stan­dards « occidentaux » (10% en 2016, soit un niveau com­parable à celui de la France par exemple), mais cela ne résout en rien les débats structurels et conjoncturels impactant le marché de l’emploi dans notre pays.

Tout d’abord, il convient de rappeler qu’en 2016 par exemple, notre économie a détruit des dizaines de mil­liers d’emplois (37.000 préci­sément), dont 119 milliers de postes perdus dans l’agricul­ture, contre 38.000 et 36.000 gagnés respectivement dans les services et le BTP. Dans le cas du secteur agricole, il s’agit, malheureusement, là des effets combinés, d’un côté, de la sécheresse, ponc­tuelle, de 2016, qui a drainé vers les villes des dizaines de milliers de nos concitoyens en quête d’un avenir meilleur. D’un autre côté, du phéno­mène économique mais aussi et surtout socio-culturel, ob­servé, depuis de nombreuses années, de l’exode rural, sans occulter, bien évidemment, les contrecoups pervers de l’évo­lution technique, puisque là où le Plan Maroc Vert a permis des gains certains de produc­tivité, par transitivité directe, des dizaines de milliers de per­sonnes se sont retrouvées sans emploi…

Quelle porte de sortie pour les « migrants » ruraux?

Quid alors des secteurs créa­teurs d’emplois, à même d’ab­sorber notamment ces popula­tions issues de nos campagnes, phénomène particulièrement bien décrit par Alfred Sauvy avec sa théorie du déversement ? De manière assez inquiétante, il s’agit foncièrement des secteurs des services et du BTP, dont, d’une part, les cycles de crois­sance demeurent très capricieux, en fragilisant ainsi les chances de pérennisation, et d’autre part, le ratio d’encadrement est bien faible, ne permettant pas, toute langue de bois mise à part, de renchérir la création de valeurs.

Car, au-delà des aspects so­ciaux par tous points évidents, l’activité des citoyens maro­cains est de fait indispensable à la bonne marche de notre écono­mie. En effet, le PIB marocain est fourni, à près de 60%, par la consommation privée, alors que les recettes fiscales (TVA et Impôt sur le Revenu en tête, i.e. celles dues très majoritaire­ment aux salariés) représentent plus de 10% de notre PIB. De ce fait, notre système économique semble davantage être un modèle basé autour de la demande, c’est-à-dire dans lequel la machine de la relance économique peut être huilée, ou a contrario, grippée, par le biais des salariés. Moins de travailleurs (même si, on vient de le montrer, le taux de chômage dit facial est en diminution) ce qui signifie donc, à terme, moins de génération de richesses, soit un impact négatif sur notre pro­pension à investir dans le futur, voire une menace sur le ren­chérissement de l’endettement public.

Un déficit patent de formation

Comment alors, dans un tel contexte, peut-on, intellec­tuellement, concevoir que des dizaines de milliers de postes de travail ne trouvent pas pre­neurs, alors que, techniquement, 1 Marocain en âge de travailler, sur 10, est au chômage, et que, bien pis, plus d’un Marocain de moins de 25 ans sur 3 ne tra­vaille pas non plus?

L’argument premier à même d’expliquer cette situation est clairement celui de l’enseigne­ment. Régulièrement vilipendé parmi les plus défaillants au Monde, notre système éducatif crée, de moins en moins, d’émi­nences grises, et bien pire, gé­nère des profils, de moins en moins adaptés au marché du travail. L’ingénieur, le médecin ou l’informaticien d’aujourd’hui peuvent, certes, sembler, par­fois, moins, compétents que leurs prédécesseurs d’il y a 30 ou 40 ans, mais en parallèle, les exi­gences des employeurs ont elles-mêmes franchi des paliers substantiels, les aptitudes en termes de communication, de capacité à se fondre dans un collectif étant par exemple devenues autrement plus critiques qu’il y a encore quelques années. Et lorsque l’on voit des lauréats, bril­lants par ailleurs, de filières scientifiques, se vanter presque de mal maîtriser des langues étrangères ou tel ba­sique d’histoire ou géographie, l’on se dit que nous avons très vraisemblablement raté, dans les grandes largeurs, un virage édu­catif, mais aussi social, majeur.

Autre axe majeur d’analyse, celui du transfert de connais­sances. Si l’un des moteurs ac­tuels de notre économie, à savoir celui de la sous-traitance et de l’offshoring, s’organise notam­ment autour de la priorité, de la part de nos pouvoirs publics, au recrutement d’un maximum de salariés de la part des grands in­vestisseurs internationaux, quitte à, soit-dit en passant, éluder les manques à gagner importants liés à des taux d’intégration in­dustrielle encore bien faibles, ou à octroyer des incitations fiscales parfois très (trop ?) substantielles. Or, un réel transfert optimal et pertinent de connaissances passe impérativement par la formation des cadres marocains et leur fa­miliarisation avec les techniques et méthodologies les plus ré­centes. En ne requérant pas (sys­tématiquement) des recrutements de cadres marocains, et en nous contentant juste de réclamer des recrutements dits de masse, nous passons, certes, à côté de gains de productivité significatifs. Cosmé­tique des chiffres à court terme, mais quid d’une vision au plus long cours?

Sinon, quoi ? Eh bien, nous en serions réduits à la situation ac­tuelle, qui est celle que certains recruteurs préfèrent la faim à ne pas acheter un pain visiblement de mauvaise qualité. La méta­phore peut sembler blessante, voire insultante, mais elle ne re­flète qu’une situation tristement réelle et, bientôt, intenable.

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