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Le coaching, mode ou besoin des temps modernes ?

Le coaching, mode ou besoin des temps modernes ?

Dossier du mois

«Les soufis étaient certainement les coachs de l’époque»

Philippe Beaujean, Consultant, Formateur, Coach, Associé-Fondateur à PhB Conseillers

  • Maroc diplomatique : Le phénomène de coaching semble gagner du terrain, ces dernières années et sé­duire, de plus en plus, les esprits. Selon vous, est-ce une tendance profonde qui s’enracine, un effet de mode importée ou un besoin réel inscrit dans la modernité dans une société en pleine explosion ?

– PHILIPPE BEAUJEAN : Je crois constater comme vous que le coaching devient de plus en plus populaire. Il questionne. Il intrigue. Il sé­duit. Les réseaux sociaux et internet l’ont probablement rendu plus visible, plus acces­sible. En face, nombreux sont nos concitoyens qui s’inter­rogent. Ils ont des questions sur la vie, sur leur carrière, sur l’éducation des enfants, sur le bonheur, sur les rela­tions amoureuses ou conju­gales … Ce qui a peut-être changé, ces vingt dernières années, c’est que le bonheur est devenu une quête indis­pensable. Je crois parfois voir un certain « terrorisme » du bonheur. Cela me rappelle mes années d’adolescence où le féminisme battait son plein. Une certaine forme de « terrorisme » féministe existait : une femme se devait d’être féministe. La société, ou du moins la gent fémi­nine d’alors, n’acceptait pas et raillait les femmes qui po­saient d’autres choix. C’était l’époque. Il se fallait être mo­derne. Aujourd’hui, c’est le bonheur. Or, à travers la pu­blicité et les médias, il nous est offert une image défor­mée du bonheur. Les annon­ceurs s’investissent à nous convaincre, au quotidien, que le bonheur passe par la consommation. Pourtant, bien que nous consommions, beaucoup n’atteignent jamais le bonheur espéré. Dans l’es­prit du grand public, le coa­ching est souvent au service de la quête du bonheur ou d’une certaine « normalité ».

Maintenant, pour me recen­trer sur votre question, si le coaching devient plus visible, cela ne veut pas dire qu’il y a, significativement, plus de personnes qui fréquentent les professionnels. Une partie de la clientèle, historiquement dévolue aux psychiatres, migre vers certains coachs. C’est parfois dû à l’évolution des pratiques dans chacune de ces spécialités.

Une bonne partie de la visibilité qu’a le coaching, aujourd’hui, tient aux ef­forts marketing des écoles de coaching qui ont besoin de remplir leurs formations. Ils parlent de coaching et séduisent. J’ai parfois l’im­pression que les seuls à véri­tablement bien vivre du coa­ching, ce sont les écoles. Sur la base d’un calcul simple et très approximatif, j’ai estimé, un jour, que la seule place de Casablanca « mettait sur le marché » environ six cents nouveaux coachs par an. C’est beaucoup. Rares sont ceux qui arrivent à percer dans le métier et à en vivre.

Une autre part significative de la visibilité est offerte par les jeunes coachs qui uti­lisent les réseaux et internet pour se faire connaître en exposant leur savoir et sa­voir-faire supposés. Souvent l’exposé de la théorie masque l’absence d’expérience ou de réflexion propre.

Je me dois peut-être aussi d’apporter un bémol à ce que j’avance ici. La plus jeune génération (la génération dite Y) est aussi grande consom­matrice de coaching. Elle a grandi avec. Les coachs et le coaching ont investi les Grandes Écoles et les Uni­versités. J’observe que les modes de fonctionnement de cette plus jeune génération, qui s’interroge beaucoup et qui se sent parfois (souvent ?) en perte de repères, repose beaucoup sur une recherche rapide d’information fiable. C’est ce qu’offrent les coachs dans leurs conférences, leurs capsules vidéos ou leurs posts.

  •  Il existe de plus en plus une diversité de coaching : professionnel, individuel, col­lectif, d’entreprise, philoso­phique… Comment une socié­té comme la nôtre, mélange de tradition et d’exigence moderniste affichée peut-elle intégrer ce mode d’épanouis­sement sans s’exposer ?

– Il y a trois aspects impor­tant dans votre question. Le premier, c’est que le coaching n’est pas une fin en soi. Si le coaching peut trouver sa place dans tous les contextes (professionnel, personnel, sportif …), je trouve qu’il est immature et irresponsable de prétendre qu’un même coach puisse être efficace et perfor­mant dans tous ces domaines. Pour moi, le coaching est un outil qui vient au service d’une spécialité. En ce qui me concerne, je me définis plutôt comme un coach pro­fessionnel, c’est-à-dire un coach qui place son action dans le monde économique. En même temps, j’ai trente ans de carrière profession­nelle derrière moi. Trente ans d’une carrière internationale dense consacrée à dispenser du conseil et de la formation à très haut niveau au sein des entreprises, des PME et des multinationales. J’ai d’ail­leurs développé mes talents de coach dans le cadre des mis­sions centrées sur la conduite du changement et l’améliora­tion des performances opé­rationnelles et commerciales de ces organisations. Jamais il n’est possible d’atteindre des objectifs aussi ambitieux en forçant les gens. Il nous faut donc les accompagner, cultiver leur envie de changer parce que c’est ce qu’ils per­çoivent comme bon pour eux. J’ai donc exercé un métier qui a mis très tôt l’humain au centre de mes préoccupations. Avec les décennies, je pense avoir acquis une connaissance très intime de l’être humain et de ses modes de fonction­nement. En formalisant la dé­marche de coaching, je ne fais que la mettre au service d’une spécialité déjà bien établie. Je tire moins ma crédibilité pro­fessionnelle de mon statut de coach que de ma maîtrise de la conduite des entreprises, ou des organisations de travail au sens large.

Je vois que beaucoup de jeunes sont séduits par le mé­tier et vont se former dans les diverses écoles de coaching. Je trouve cela formidable qu’ils s’intéressent si tôt à la décou­verte de l’être humain, et je ne peux que les encourager à continuer. En même temps, je pense aussi qu’il est souvent trop tôt pour eux pour entrer dans le métier. Je pense qu’ils gagneraient à développer une véritable expertise et maturi­té professionnelle au service desquelles il pourra mettre, un jour, la démarche de coaching. Le coaching viendra alors en­richir ce qu’ils ont à offrir et élargira le champ de leurs pos­sibilités d’action.

Le second aspect de votre question est l’opposition entre modernisme et tradi­tion. Je ne définis pas néces­sairement le Maroc comme un pays musulman. Je pense qu’il est traditionnellement peut-être plus que cela. Je le définis plus volontiers comme un pays aux racines soufies. L’histoire a voulu qu’éclosent et que se maintiennent, à tra­vers les siècles, bon nombre de confréries, qui comp­taient en leur seing de grands hommes. Socialement, quel pouvait être souvent le rôle des soufis ? J’émets l’hypo­thèse qu’ils devaient être un peu les psychologues ou les coachs de l’époque. Ceux qui étaient confrontés à des dif­ficultés de la vie les consul­taient, et les sages appor­taient de l’apaisement en les aidant à tirer du sens de leurs épreuves. Je pense que de tout temps, l’homme a eu besoin de faire appel aux autres, aux plus sages, aux aînés. Bref, à ceux qui, par leur sagesse ou leur ancienneté, avaient déve­loppé une connaissance plus intime de l’être humain.

Dans le monde moderne, les psychiatres ou les coachs ont fait de l’humain leur spéciali­té. Certains sont brillants. En même temps, nombreux sont encore nos concitoyens qui consultent les fqihs. Après, choisir de voir l’un ou l’autre dépend probablement de sa vision du monde, de son ap­proche des réalités, de l’état de ses croyances ou de la force de ses présupposés.

Le troisième aspect que sou­lève la question est la confu­sion qui est faite de la finali­té d’un coach. Il n’est pas là pour apporter des réponses, mais pour permettre à qui­conque (individu ou groupe) de trouver les siennes. Dans les assemblées, un coach pour­rait avoir comme contribution de prévenir les pièges de l’es­prit, aidant par là-même les personnes qui échangeraient autour de questions philoso­phiques ou politiques d’aller plus loin.

  • On assiste au dévelop­pement de cette discipline au sein de l’entreprise, car les dirigeants ne sont plus les bénéficiaires exclusifs, mais aussi les employés ?

– Si la pratique est bien implantée dans le monde an­glo-saxon, et de façon plus large dans le monde indus­trialisé, elle me semble en­core balbutiante au Maroc. Je vois plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, le manque de crédibilité dont souffre parfois le métier. L’inexpérience ou la jeunesse de certains qui s’improvisent coachs profes­sionnels refroidit parfois les entreprises. Une mauvaise expérience, surtout si c’est la première, peut sonner le glas du coaching dans l’entreprise. L’incapacité aussi d’un cer­tain nombre de coachs, même plus confirmés, à pouvoir te­nir un langage d’entreprise et à placer leur démarche dans la logique qui est au coeur des habitudes économiques. Le tissu économique marocain est essentiellement compo­sé de petites entreprises. Or j’observe que ces dernières ont une certaine aversion à investir dans le développe­ment de leurs collaborateurs. « Exit » donc la formation ou le coaching.

Le manque de fidélité du personnel décourage aussi les patrons à investir dans son dé­veloppement.

À l’inverse, certaines struc­tures, plus importantes et or­ganisées, commencent à avoir régulièrement recours au coa­ching, car le besoin se fait de plus en plus pressant. La « Gé­nération Y » prend de plus en plus de place dans les grandes entreprises. Certaines ont déjà plus d’un tiers de leur effectif issu de cette génération. Or, c’est une génération qui se montre plutôt infidèle à l’en­treprise. C’est une génération qui se caractérise par sa mo­bilité. Les entreprises tentent donc par tous les moyens de les conserver. Or, une des obsessions de cette généra­tion, c’est son employabilité. Lorsque les statistiques vous prédisent que vous change­rez, en moyenne quinze fois, d’employeur au cours de votre carrière, rester dans la course devient une nécessité.

Dans ce contexte, le coach se substitue souvent au mana­ger en carence. C’est en prin­cipe le rôle d’un manager que de se soucier au quotidien de la montée en compétence de ses collaborateurs. Malheu­reusement, il y a au sein de nos organisations carence en management. Le coach pallie donc souvent à l’incompé­tence ou la désertion mana­gériale.

  • Dans quelle mesure le coaching peut-il concurren­cer la psychanalyse et pour­rait-il, à terme, s’y substi­tuer ?

– Difficile de répondre à cette question. Dans certains pays, comme au Canada par exemple, les psychanalystes et les psychologues se sont battus pour faire reconnaître leurs métiers et pour les protéger. C’est ainsi qu’une nomenclature s’est mise en place, nomenclature qui re­prend les pathologies et les actes ne pouvant être posés que par un psychologue ou un psychiatre. La guerre est donc déclarée.

En même temps, je peux comprendre, car alors que ces professionnels ont, derrière eux, tout un parcours univer­sitaire significatif, beaucoup de coachs n’ont qu’une for­mation courte (quelques jours à quelques semaines) sanc­tionnée par un certificat rare­ment reconnu et signifiant. Au Maroc, le coaching n’est pas une profession reconnue ou ré­glementée. Celui qui le veut, peut poser une plaque sur son porche et se déclarer coach. Je pense qu’il y a des choses qu’on doit laisser à des pro­fessionnels qui comprennent de quoi il s’agit. Il est à nou­veau question ici de savoir au service de quelle spécialité chacun met la démarche de coaching. D’autant plus que le coaching n’est pas une fin en soi. Par exemple, en coaching, beaucoup utilisent les outils de la PNL, de l’Analyse Transac­tionnelle ou de l’Hypnose. Ce ne sont que des outils mis au service d’une démarche avec le client. Même si je maîtrise l’hypnose, je ne me vois pas me définir comme un hypno­thérapeute, car je ne connais rien aux pathologies. Je ne me vois pas aborder un schi­zophrène ou un bipolaire. Ce n’est pas mon métier. Je n’ai pas le background pour cela. Par contre, l’hypnose est pour moi un outil formidable que je mets au service de mon back­ground, c’est-à-dire l’accom­pagnement des entreprises, le développement des perfor­mances ou le développement personnel

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