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Les dessous d’une photo presque parfaite

Les dessous d’une photo presque parfaite

Cette fois-ci, le Maroc sera passé pour le maître du suspense quant à la formation du gouvernement qui s’est fait trop attendre. C’est ainsi donc qu’après plusieurs mois de « tombera », « tombera pas », voilà que ce mercredi 5 avril, l’attente insoutenable a enfin été bonifiée par un Exécutif bien étoffé regroupant 39 membres ! A la bonne heure ! Nombre excessif, tout de même, comparé à l’Allemagne avec 15 ministres et l’Espagne 13 pour ne citer que ces deux pays. Si on s’en tient donc au nombre de nos ministres en plus de la fourmilière que chacun d’eux formera dans son cabinet, le pays devrait se porter merveilleusement bien. Mais trêve d’illusion ! L’arithmétique fait bien son effet contraire!

Tout est dans l’attitude

Comme à l’accoutumée et pour couronner le grand jour des nominations, la photo officielle fait la Une d’innombrables journaux et magazines nationaux et internationaux. Paradoxalement et sans aucun effet spécial, elle en dit long sur ce que sera la question de la femme marocaine durant les cinq ans à venir. En effet, sur cette photo officielle par excellence, solennelle et grave, des hommes imposants, de costards vêtus, bombent le torse autour de SM le Roi. A l’arrière plan et entre leurs larges épaules, de petites têtes de femmes cherchent à se tailler une place en vue de se faire voir. A première vue, c’est une photo comme une autre. Mais en s’y attardant un peu, c’est le coup de Trafalgar.

Cette photo, ne l’oublions pas, a une valeur bien particulière, c’est celle de donner l’image d’un pays mais aussi de la manière dont on valorise ses femmes. N’est-ce pas l’occasion de décoder des messages cachés mais évidents, déceler des vérités bien tacites voire inconscientes et montrer au monde entier qu’au Maroc la femme, quoi qu’on en dise, est reléguée au second plan, preuve à l’appui ? Si l’image montre que Saadeddine El Othmani a réussi son coup de maître là où son prédécesseur a échoué, elle manque de plusieurs subtilités. Et dire qu’une vingtaine de ces ministres sont habitués à ces prises ! Nos ministres fétiches manqueraient donc de galanterie ?

Un casting impeccable ?

C’est dire que finalement, tout reste à faire dans ce pays qui creuse encore plus les inégalités et brandit, à plus d’un égard, la suprématie de l’homme qui s’accapare le devant de la scène. Sur un peloton de 39 ministres, seulement neuf femmes se fondent dans la masse. Mais … aspirer au même échelon de la hiérarchie serait prétentieux. Aussi seront-elles « gratifiées » du poste de secrétaire d’Etat comme pour justifier une certaine tutelle qui leur sera imposée.

Le coup d’éclat est que la seule femme ministre n’est autre que Bassima Hakkaoui, qui rempile donc avec le même maroquin. Or, ce ministère dont elle avait eu les commandes ces cinq dernières années souffre de mille maux qui persistent surtout sous la coalition menée par son parti. Un désastre en matière d’égalité entre les sexes qui a payé le plus lourd tribut de ce dernier mandat.

Et dire que l’expérience marocaine d’intégration de la femme au développement avait motivé les esprits conscients que pour que triomphent la démocratie, la liberté et la justice sociale, il faut dénoncer les idées rétrogrades et l’idéologie passéiste dans sa forme négative.

Etat de droits et d’égalité démocratique ? Tant s’en faut !

L’échec des politiques publiques dans la promotion et la défense des droits de la femme marocaine est évident et perceptible à plus d’un niveau. Les défenseurs du traditionalisme obscurantiste dans ses formes extrêmes se sont toujours opposés farouchement aux principes d’égalité et d’équité entre les sexes. Pourtant, l’arrivée du gouvernement d’alternance en 1998, allait impulser une dynamique nouvelle à cette question stratégique pour le développement du Maroc et serait enclenchée grâce à l’élaboration du projet de plan d’action national pour l’intégration de la femme au développement, conçu en étroite collaboration avec les organisations de la société civile et selon une méthodologie nouvelle basée sur l’approche genre. Mais depuis le temps, les choses ont pris un autre tournant et  avancent à reculons.

Ce qui est sûr c’est que parler de démocratie s’apparente à un leurre quand on oublie que son socle devrait être la parité dans la vie économique, politique, sociale et culturelle et que pour assurer l’équilibre de la société, il faut respecter les droits de la femme étant un enjeu d’évolution.

Si Bassima Hakkaoui est nommée ministre de la Famille, de la Solidarité, de l’Egalité et du Développement social, les huit autres femmes sont placées sous l’égide d’un autre ministre homme. Tutelle oblige ? Et le leadership féminin qu’est-ce qu’on en fait ?

Un bilan alarmant

Certaines choses passent sous silence au moment où elles devraient provoquer un ouragan et c’est le cas du rapport d’analyse présenté par le Comité chargé du suivi du Plan Gouvernemental de l’Egalité (CSPGE). Regroupant 15 associations, il a en effet, tiré la sonnette d’alarme, le mardi 7 mars, dans son bilan coordonné par l’Association Démocratique des Femmes du Maroc (ADFM). Celui-ci souligne 37 constats qui « permettent de conclure que le bilan est alarmant » et déduit « l’absence de la volonté politique nécessaire pour traduire dans la réalité les dispositions constitutionnelles en matière de droits des femmes et d’égalité entre les sexes ».

Le rapport souligne entre autres, Le retard qu’accuse la mise en place de l’Autorité chargée de la parité et de la lutte contre toutes les formes de discrimination (APALD : créée en 2011, l’institution « n’a toujours pas vu le jour »). Le Comité pointe des omissions telles que l’incrimination des violences domestiques, la prolongation -pour la troisième fois, depuis 2004, et pour cinq ans- de la reconnaissance des mariages conclus par la Fatiha, ce qui favorise la polygamie et le mariage des mineures. « Un projet de loi permettant aux juges d’autoriser le mariage des mineures à partir de 16 ans a été adopté par la Chambre des Conseillers » déplore le Comité. Une manière de dire que les droits de la femme ne valent pas un coup de cidre.

Dans un Maroc qui a été gouverné pendant cinq ans par les islamistes pour qui le fil rouge est bien entendu la Femme, celle-ci est marginalisée d’entrée de jeu. D’un  revers de main, ils ont essuyé tous les efforts fournis par les associations féminines. Insensiblement, la femme à qui on fait bien comprendre que ses accomplissements ne sont qu’un coup de collier, semble s’exclure elle-même du jeu politique et social.

Il est évident que la Constitution marocaine de 2011 stipule l’égalité entre femmes et hommes et énonce que «le Royaume du Maroc s’engage à combattre et bannir toute discrimination à l’égard de quiconque en raison du sexe» sauf que la réalité, plutôt désolante et décevante, n’est pas en cheville avec les discours rhétoriques. La femme reste écartée du champ politique et l’instauration d’un quota en 2002 et puis en 2011 (pour se donner bonne conscience), n’est-ce pas l’illustration flagrante d’une société inéquitable ?

A coup sûr, c’est loin d’être Byzance et les femmes marocaines sont dans le cirage ! De grâce Messieurs, ne tirez pas sur les pianistes… parce que voyez-vous, le Maroc pourrait être porté haut par …ses femmes !

 

 

 

 

 

À propos de l'auteur:

Souad Mekkaoui

Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…

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