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Idya, l’emblème de la négligence médicale

Idya, l’emblème de la négligence médicale

Encore un fait divers –pas comme les autres- est venu souffler sur les braises et raviver les flammes de l’injustice sociale où vit ou plutôt où survit une catégorie de citoyens qui a eu le malheur d’être née ou de vivre dans un carré de la terre oublié. Au fin fond du Sud est du Maroc, Idya, une petite fille au sourire angélique, secoue la toile, depuis mardi 11 avril, et son visage souriant devient tout d’un coup familier. Idya devient la fille de tous les Marocains qui, outrés et choqués, crient haut et fort leur indignation.

Idya n’est pas la première victime de la négligence et n’en sera certainement pas la dernière puisque le secteur de la santé a pris le mauvais pli, depuis plusieurs années, et ne risque pas de s’améliorer de sitôt.

Morte parce que du Maroc inutile

Les morts se suivent et ne se ressemblent pas surtout dans des régions recluses où les portes de la Géhenne s’ouvrent dès que les premiers flocons de neige commencent à isoler ce Maroc sans couleurs et sans fards. Anfgou s’étend et déploie ses ailes sur les zones montagnardes pénalisées par Dame Nature. Et comme on ne calcule pas le Maroc inutile, il est mis en quarantaine par tous les moyens et les vies n’y valent pas un coup de cidre même quand les rayons du soleil ont bien voulu le gratifier.

Idya est morte parce que son destin était de naître et de vivre à Tinghir où chaque dirham dépensé des deniers publics pour le confort des élus est un crime de non-assistance à une région en danger. Elle est morte parce qu’elle avait le malheur d’être née dans cette terre du Maroc inutile où tout manque. Idya a perdu la vie parce que comme tout enfant de trois ans elle aimait jouer. Elle ne savait pas qu’elle, fille des montagnes, n’avait pas le droit de tomber malade ni d’avoir un accident involontaire soit-il. Elle a perdu la vie parce que le président de la région Daraa-Tafilalet, la région la plus pauvre du Maroc, a préféré faire cadeau de plusieurs 4×4 à ses élus au lieu d’équiper un hôpital et sauver des vies. Elle est morte parce que là où elle vivait, les femmes meurent encore en couches et les enfants décèdent tragiquement de morsures de scorpions en l’absence d’antipoison et de chutes faute de soins d’urgence et de matériels, parce que les régions enclavées ne font pas partie des projets gouvernementaux, parce que les populations des zones marginalisées ont besoin de tout et manquent de tout. Morte parce que son patelin n’a pas accès aux droits élémentaires. Morte parce que le premier diagnostic rendu, à l’hôpital d’Errachidia, relevant un traumatisme oculaire était faux ou du moins incomplet. Morte parce qu’on a dû lui faire faire 460 km pour aller à Fès où on a détecté un traumatisme crânien en plus d’une hémorragie interne. Morte parce que du samedi (jour de la chute) au mardi (jour du décès), la petite Idya a résisté seule à la mort sans assistance ni prise en charge médicale. Morte parce qu’elle fait partie des enfants dont le seul droit approprié est celui de vivre mais tout en manquant des conditions les plus élémentaires d’une vie correcte. Morte parce que là où elle vivait, les campagnards trimbalent leurs malades ou femmes enceintes sur des tracteurs parce que la région manque d’ambulances.

Morte par négligence tout simplement. Oui, cela existe toujours au Maroc de 2017.

Irresponsabilité et arrogance  

La responsabilité dans la mort de cette enfant est donc départagée entre tous. Est-il nécessaire de rappeler que la santé est un droit fondamental et élémentaire dont tout citoyen doit jouir quelques soient le lieu où il vit et sa situation financière ? Si S.M. le Roi ne ménage pas ses efforts pour construire un Maroc pour tous, des gouvernants et responsables, irresponsables corrompus, essuient d’un revers de main toutes les avancées.

Née des entrailles de ce peuple bas puisque c’est le cas de le dire, Idya s’en est allée précocement et tragiquement pour mettre à mal les consciences. C’est à croire qu’elle n’était venue dans ce bas monde, en coup de vent, que  pour servir d’icône et de martyre de la négligence. C’est à penser que ce prénom qui sort de l’ordinaire n’a existé que pour être retenu pour l’éternité en guise de rappel à l’ordre.  Idya a choisi de rejoindre le Ciel le sachant plus clément et plus juste que les corruptibles véreux du pays pour qui la santé des citoyens de seconde zone voire leur vie ne font assurément pas partie des priorités. D’ailleurs, l’indignation est à son comble quand le délégué régional de la santé publique de la région Daraa-Tafilalet, lors de sa déclaration à la chaîne nationale 2M, incombe la responsabilité de la mort de la fillette à ses parents, qui selon lui auraient pris du retard avant de la transporter à Fès ! N’est-ce pas le coup de grâce donné par ce responsable qui a, malheureusement, scellé du sceau de l’opprobre le délit commis à l’égard de toute une population de laissés pour compte ? Justifier l’inqualifiable laisser-aller et défendre l’indéfendable est l’illustration même du mépris et du manque de considération dont on accable les habitants des zones exclues dans l’exclusion. Et le devoir de veiller sur la santé des citoyens, qu’est-ce qu’on en fait ? Comment le désintérêt peut-il atteindre le seuil du dédain inhumain face à des gens qui se meurent dans la détresse et la non-assistance ? Où sont passés les trois hélicoptères médicalisés du ministère de la Santé dont on n’a pas cessé de faire l’éloge ?

A quand une vraie politique de désenclavement de ces régions pour que les gens nés en marge du monde ne soient plus isolés et exclus de leur Maroc et pour qu’ils ne payent plus de leur vie et de celle de leurs enfants ?

Le ministre de la Santé, Houcine El Ouardi, annonce dans son communiqué, suite au décès de la fillette, que « cette région figure parmi les priorités du plan visant à étoffer ses prestations ». Mais à quoi serviraient des murs si les infrastructures et les équipements élémentaires font défaut ?

Rétablir la santé publique qui est au bas de l’échelle est une urgence pour le pays. Combien faut-il de vies humaines perdues bêtement et tragiquement avant qu’on ne réagisse ?

Idya c’est aussi notre fille… Des Idya, il y en aura toujours si les choses ne changent pas.

Ce carré de la terre reclus et exclu fait aussi partie du Maroc, c’est ce que la petite Idya nous rappelle par sa mort.

À propos de l'auteur:

Souad Mekkaoui

Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…

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