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L’angle mort de l’ethnocentrisme

L’angle mort de l’ethnocentrisme

 Par Majid Blal

C’est devenu la tendance salva­trice pour certains partis poli­tiques en Occident comme au Québec. Chaque fois qu’ils sentent un glissement des sondages, ils reprennent les discours identitaires pour se renflouer en points de pourcentage.

Chaque fois qu’ils ont une petite en­vie d’exclure et de rejeter, ils ressortent les discours identitaires tant décriés par la diversité et par les humanistes de la coexistence plurielle.

L’ethnocentrisme a mis ses bottes de pro­pagande et il marche au pas de la milice.

Bien assis dans leur véhicule, ils se sentent puissants et aux commandes de tout ce qui s’anime et se meut sur la route du vivre ensemble. Ils ne nous ont jamais vus, ni même aper­çus. Ils ont, seule­ment, entendu parler de nous comme des entités qui écument les routes, marchent et cheminent vers leurs destins.

Nous avons fait des signes discrets pour signaler notre présence, en vain. Nous avons hélé puis gesticulé à grands mouvements pour ensuite crier, mais ils ne nous ont jamais vus ni encore moins, entendus. De dépit, nous sommes de­venus excellents dans les grimaces, les rechignes des sans paroles, des non écoutés, des craintifs.

Ils ne nous verront jamais parce qu’ils nous ont placés dans l’angle mort de leur vision. Ils ne nous entendront ja­mais parce que nos cris les crispent et leurs vitres sont fermées. Quand il leur semble entendre nos murmures et chu­chotements, ils augmentent le volume de la radio poubelle qui crépite l’essen­tialisme des groupes. Ou bien, ils en­tonnent leurs chants sectaires. D’autres fois, ils se fâchent, délibérément, vrom­bissent, crachotent, gémissent, lancent des concours de jérémiades pour proli­férer les prétextes à parler fort et ainsi couvrir le bruit de nos appels à leurs consciences, nos bourdonnements et bruissements à leur humanité, à leur co­hérence, à la parcelle d’universalisme qui leur reste.

Ils sont conscients que nous sommes mobiles, qu’on peut surgir, un peu par­tout, à l’improviste et cela les enrage. Ils ne se pardonneront pas de nous laisser libres, sans contingenter nos déplace­ments ni circonscrire les lieux de nos activités…

Des fois, quand ils en écrasent un des nôtres, ils se soucient uniquement de l’odeur que cela pourrait laisser sur leurs pneus. Une mouffelette est un animal dangereux qui pue et ils s’en félicitent quand ils en ont in­validé une.

Parfois, ils vont tellement vite comme si la voie est le raccourci à leur propre empres­sement. Ils vont tellement vite en besogne, au point de nous reprocher d’être sur leur chemin une entrave et sur leur propriété privée des furoncles. Ainsi, ils reprochent au chevreuil fau­ché en fuyant l’acharnement des moustiques au milieu de la touffeur végétale, d’être sorti de la lisière de la forêt et de son es­pace assigné, de se placer, exprès, dans l’espace dégagé qu’est la route de leur émancipation exclusive.

Ils ont peur et avec raison. Ils ne sont pas nombreux dans leur autobus clanique et cela les effraie. Alors pour se donner l’impression du nombre, ils s’applau­dissent, se congratulent, se flattent et se caressent dans le sens du poil et dans un vacarme d’assiégés, ils finissent par nous braquer les phares dans les yeux pour nous hébéter, nous abrutir avant de nous abêtir dans le silence nocturne.

Ils ne nous voient jamais. Ils ne nous entendent pas non plus. Ils ont peur du verbe ouïr qui sonne comme une ap­probation, un soupçon d’hospitalité, une tentative d’acceptation. Mieux que l’intégration, l’acceptation. Mieux que la tolérance, l’acceptation.

Ils ne nous demandent jamais notre avis sur notre propre devenir.

Pourtant, ils en parlent tout le temps. Ils ne font que deviser de nous quand cela leur prend de se tirer les tifs entre eux. Puis ils palabrent, palabrent, pro­posent, suggèrent et finissent par nous reprocher leur misère, la qualité de leur langue, nos couleurs, nos provenances…Nous servons de boucs émissaires, de défouloir, d’excuse et bien d’autres fonctions.

Pendant que certains proposent de nous rassembler dans des zoos, d’autres veulent mettre beaucoup plus de pan­neaux de signalisation pour nous inter­dire de devenir visibles. D’autres sug­gèrent plus de plaques et d’affiches en pictogrammes parce qu’ils croient que nous sommes analphabètes, affichant des directives pour nous sommer de retour­ner dans nos forêts.

Les plus vicieux aimeraient nous châ­trer pour que nous ne puissions pas nous reproduire. Certains se contenteraient de notre mutisme, si bien sûr, on arrivait à nous castrer de la langue.

D’autres avancent qu’il se­rait plus économique de nous utiliser comme bêtes de somme pour abattre du boulot et des bouleaux.

Certains n’exigent rien de nous, sauf de ne pas nous mettre en travers de leur vision et ainsi leur cacher le soleil. Cependant, il n’y a pas de so­leil aveuglant à craindre dans un angle mort.

Seulement ils ne cessent de parler de nous. Nous sommes devenus la menace qui risque de les faire dispa­raître. Leur discours est un Mantra éculé qui radote les mêmes craintes, qu’il y a des siècles: la peur de l’étranger. La peur de ceux qui marchent à pied et qui transhument pour consigner l’histoire de l’humanité.

Nous incarnons la frayeur de la ren­contre du troisième type qui fomente la disparition de l’espèce caucasienne et il faut sonner l’alarme.

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