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L’écriture, une médiation interculturelle

L’écriture, une médiation interculturelle

Par Majid Blal

 Au-delà du constat récurrent de l’écriture qui structure la pensée et favorise les synthèses, qu’en est-il de sa pertinence, surtout quand elle se veut partie prenante des questions identitaires et de redéfinition des perceptions dans les diasporas ? « Écrire, pourquoi ? Écrire pour qui ? Est-ce vraiment important ? Écrire l’activité des insectes que nous sommes ! » Normand Rousseau (Les jardins secrets).

Écrire est une quête du dialogue. Une main tendue. Une proposition pour faire connaissance, une lettre postée. Une sollicitation à tisser des liens. On ne commande pas la compréhension ni n’adresse une mise en demeure au savoir, à l’amitié et à la proximité. On ne sort pas de son labyrinthe en ordonnant : sachez- moi ! Vous devez me connaître, connaître mes rêves, mon cheminement, ma résilience…Écrire est une démarche allusive, sous-entendue, séductrice, un pas vers l’autre.

L’écriture est une invitation à la lecture

Étendre les mots sous les yeux des intéressés comme on étend le tapis rouge aux pieds des hôtes de marque. On suggère, on fait des clins d’oeil, on drague le lecteur… « Le verbe lire ne supporte pas l’impératif. Aversion qu’il partage avec quelques autres : le verbe « aimer…le verbe « rêver »… On peut toujours essayer, bien sûr. Allez-y : « Aime-moi ! » « Rêve ! » « Lis ! Mais lis donc, bon sang, je t’ordonne de lire ! » « Monte dans ta chambre et lis !… » Daniel Pennac (Comme un roman).

 Écrire est une suggestion d’ouverture, une fenêtre vers l’autre. Un partage de vécus, une offre des émotions véhiculées. Une mise à nu des expériences accumulées. Un partage des univers à apprivoiser. C’est initier un débat, une conversation, ajouter un brin de précision à une idée. Corriger une image biaisée qui s’attarde trop à persifler ses contours. Son monde connu… Une autorisation à se joindre à d’autres intimes domesticités. Une permission à intégrer les particularismes enfouis ou galvaudés, inexplorés. Un chemin vers l’autre. Une table garnie et servie. Écrire est un tremplin vers le plaisir de lire, une propagation effrénée du rêve des idées et des enchantements. Écrire, c’est permettre au lecteur une escapade, un voyage, un déracinement, un dépaysement, une occasion de préserver sa capacité d’émerveillement que lègue l’enfance. Une autre façon de vivre, de concevoir, d’exister, d’être…« On parle souvent de l’enchantement des livres. On ne dit pas assez qu’il est double. Il y a l’enchantement de les lire, et il y a celui d’en parler. Tout le charme d’un Borges, c’est qu’on lit les histoires contées tout en rêvant d’autres livres encore, inventés, rêvés, fantasmagoriques » (Les désorientés) Amin Maalouf.

Écrire est un témoignage de l’heure. Un rapport, un topo d’un moment précis, d’un lieu déterminé et des mouvements qui font les récits des humains et inventent les histoires. Faire exister une époque et laisser une trace. Laisser sa trace. Se projeter dans le temps comme ces ancêtres qui avaient gravé la vie sur les parois des grottes et des rochers, il y a des milliers d’années, pour nous raconter les déserts verdoyants, la vie du moment. En y apposant des effigies comme on prendrait des photos d’un instantané d’une heure déterminée.

L’écriture combat le temps, elle ne supporte pas le néant ni la mort. Elle brave le verdict de la même manière qu’elle nargue le silence, avec comme seule arme LES MOTS. Écrire c’est demeurer dans la mémoire : Ne jamais oublier. C’est refuser de s’effacer ou d’être effacé comme individu, comme groupe, comme idée ou comme humanité. Faire coexister les diverses appartenances comme l’atout à atteindre, même quand elles semblent problématiques et irréconciliables. Écrire est un exercice citoyen.

L’écriture favorise les rapprochements

Écrire tend à rassembler, à organiser des rencontres. À faire assoir, pendant la lecture d’un même livre, des protagonistes qui s’ignorent, qui s’en veulent, qui se préjugent. Écrire démystifie. Écrire estompe la peur des différences et explique l’un à l’autre, sans élever la voix, sans gesticuler, sans intimider du regard. Sans les intonations conflictuelles de la confrontation.

L’écriture est médiation, l’écrivain est médiateur et l’écrivain migrant, un médiateur interculturel. « L’un des privilèges de l’écrivant migrant est le regard neuf qu’il jette sur son pays d’adoption… Il fait partie d’un ensemble, y apporte sa différence, s’engage à part entière, quoiqu’à ses propres conditions, dans la quête d’un avenir, car, s’il veut poursuivre son chemin, il ne peut pas se délester de son passé et de sa mémoire.» Naïm Kattan (L’Écrivain Migrant).

Écrire, c’est dédramatiser ce qui fâche, défaire les stéréotypes. Expliquer pour concilier, conceptualiser pour mieux concrétiser. L’écrivain développe les spécificités des ailleurs et désenveloppe les mythes qui s’y accolent. Il intègre l’ici, le fait sien et en donne l’heure juste aux regards curieux de l’ailleurs. L’écrivain issu de la diversité ou des communautés culturelles macère l’ICI avec l’AILLEURS et en fait un NOUS assumé. Écrire permet de se raconter dans ses propres termes sans tuteurs, sans curateurs, sans procuration au paternalisme.

Clarifier les différences. Insister sur l’universalité des sujets qui tracassent les dimensions complexes des particularismes. Écrire, c’est faire de la médiation pour que tombent les murs et pour saper les fondements des frontières. Écrire est le corollaire de la liberté. Écrire réclame de la latitude et de l’indépendance. L’écriture refuse les jougs, les donjons, les goulags et les brimades. « Écrire c’est lever toutes les censures. » disait Jean Genest

Initier les cordiales rencontres, par le livre interposé, est un moyen de déminer les appréhensions, en luttant contre les ignorances, sources de toutes les tensions et de tous les conflits. C’est dans cette optique qu’écrire se donne les droits de dénoncer la bêtise. La bêtise humaine haineuse, discriminatoire ainsi que les semonces de mauvaise foi. Écrire est un manifeste en soi, de soi avec soi et une conscience de soi dans le groupe et parmi les autres.

L’écriture s’indigne, elle est subversive.

Écrire est une affirmation de la dissemblance dans la diversité

 Un appel à la modération par la distinction et la nuance. Un rappel des dangers des visions stéréotypées, des socialisations ratées, des apprentissages toxiques, des croyances nuisibles…

Écrire est une attestation soulignant le particulier de chaque situation et les particularismes que véhiculent les parcours. Elle met en valeur les subtilités qui font les dissimilitudes et les valeurs qui ramènent à l’universel. « L’identité est faite de multiples appartenances ; mais il est indispensable tout autant d’insister qu’elle est une, et que nous la vivons comme un tout » Amin Maalouf (Les Identités meurtrières).

En parlant d’identité, il est important de souligner que dans l’exil, l’écriture prend une dimension beaucoup plus personnalisée. Elle se veut le dépositaire de l’altérité. Elle refuse les identifications hasardeuses au profit des identités postulées. Elle est un lieu de référence, une histoire familiale, une source d’information, une carte d’identité, un espace pour faire revivre les résiliences, les parcours migratoires, les traumas des déracinements. Elle se veut la gardienne de l’authenticité, un marqueur identitaire.

Écrire projette, anticipe l’espoir des lendemains, un terrain de définition et de redéfinition pour l’intergénérationnel. « Écrire, c’est espérer. Écrire, c’est transformer une chose en une autre. C’est se solidariser avec les autres, c’est l’essentiel dans sa pureté ». L’écriture répond au besoin de pérenniser, elle veut créer des modèles, faire des petits, garantir le récit et la mémoire des pionniers, la mémoire des valeurs et la source des idées. « Écrire, c’est aussi inspirer l’autre, le pousser vers sa ressemblance, vers sa préférence » Cayrol.

 Et quand on a une carence en communication et qu’on a subi le trop vide du silence des enfances muselées dans le mutisme glorifié, l’écriture devient l’exutoire, elle permet l’élocution, favorise l’expression et dans l’excès mène au verbiage. « Écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu » Jules Renard. Elle permet de transmettre les émotions car tout revient à l’émotion. L’émotion. La seule vérité absolue.

L’écriture est une quête d’amour.

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