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L’enseignement, le portefeuille qui brûle

L’enseignement, le portefeuille qui brûle

J’ai longuement hésité à commenter l’avant-dernier discours royal, non que son contenu ne soit pas majestueux comme à l’accoutumée, mais bien parce que les responsables parmi  ses auditeurs ne sont pas à la hauteur de la confiance que notre guide suprême leur a, indirectement, accordée. Indirectement, car respectueux des Institutions et de la férule de la Constitution. En effet, sa Majesté a laissé au peuple le choix de ses représentants, mais le hic, à mon avis, c’est le mode de scrutin par liste, qui, quoi  qu’en disent les politicards, n’est pas fait pour nous.

Notre spécificité est à l’origine tribale, maintenue comme telle, en raison d’une forte proportion de Marocains encore analphabètes, victimes en cela par une manne de lettrés, sous la houlette d’un parti, soi-disant libérateur, mais fallacieux. Ces illuminés, bardés d’idées avant-gardistes, n’ont pas hésité à sacrifier les enfants du peuple au détriment de leurs chérubins, nés apparemment sous une bonne étoile, faits pour diriger les autres et décider, après Dieu, de leur devenir. La suite tout le monde la connaît, le Berbère, l’Aroubi et le Jebli, en victimes incrédules, étaient bons pour la terre et le combat parce qu’ils excellent dans le tir alors que les autres qui excellent dans les écrits sont faits pour les études et pour penser à la place des autres (Cf. Discours du leader du Parti devant les habitants de Khénifra).

Stratagème machiavélique

A l’aube de l’indépendance, les dés étaient jetés. Les premiers dans l’euphorie de la libération n’ayant pas saisi le stratagème dûment préparé par les faux résistants ou membres de l’armée de libération, se sont rués vers l’armée et vers le travail de la terre dont ils étaient proches, alors que les autres enfonçaient le clou, coachés en cela par une communauté de juifs maîtres en matière de roublardise et de coups bas. Mais au bout d’une vingtaine d’années (entre 1956 et 1973), on découvrit que les minorités d’entre les victimes sus nommées, réussissaient bien dans leurs études et confirmaient bien l’adage « le bon sens est la chose la mieux partagée du monde », alors que paradoxalement les fils de nantis éprouvaient les pires difficultés à s’imposer.

La machine machiavélique se remit alors en marche pour casser cette tendance et renverser la vapeur. Les pseudo-libérateurs, alors au pouvoir, inquiets pour leur progéniture, décidèrent de porter le coup fatal à l’enfant du peuple, en décidant d’arabiser seulement du primaire jusqu’au baccalauréat (en 1974) sans que l’enseignement supérieur ne suive. Comme il y avait deux ministères, le premier pour l’éducation nationale et l’autre pour l’enseignement supérieur, la cause était entendu et le piège fut tendu. Leurs enfants, à l’abri de ce sacrilège, étaient, bien entendu, dans les écoles françaises au Maroc ou à l’étranger. Comment voulez- vous alors, avec un enseignement bicéphale, composé de deux processus, l’un déversant de facto dans le second, mais le premier usant de l’arabe (qui n’a rien, cependant à envier aux autres langues) comme véhicule de la pensée, et le second exigeant la langue de Molière pour suivre le cursus amenant au fameux sésame ? Si bien que pendant exactement 41 ans, à ce jour, deux générations de formés sont passées à l’abattoir sur les tables des facultés, qui ont fini par produire des laissés pour compte, en première ou en deuxième années, voire diplômés. Le cercle vicieux, tel une boule de feu, s’enclencha, car les sous formés, sont envoyés automatiquement, comme professeurs à l’école primaire et la boucle est bouclée, pour générer des élèves qui arrivent en 6ème sans savoir écrire leurs noms.

Sans sombrer dans le défaitisme, il m’a paru nécessaire de m’adresser, par le biais de ce qui suit au Ministre de l’Éducation nationale, afin de démontrer encore une fois que le souci de bien faire pousse à bien faire et que de simples citoyens, comme moi, pourraient disposer d’une force de proposition qui pourrait apporter un plus à cet épineux problème.

Bien sûr, le canal que j’utilise n’est peut-être pas officiel pour vous faire parvenir un avis sur le sujet, mais c’est le seul, actuellement, qui permette de pouvoir vous contacter sans qu’aucun intermédiaire ne s’avise de retoucher ou de biaiser le contenu du  message.

Monsieur le Ministre,

Je persiste à croire que depuis votre nomination à la tête de ce secteur, vital à mon sens, vous avez fait, votre dynamisme étant reconnu par ailleurs, les bouchées doubles pour que la rentrée scolaire de cette année soit une réussite sur tous les plans.

Les  grandes lignes de votre plan d’action sont on ne peut plus explicites, même très rassurantes, mais je me permets cependant, d’apporter le jugement d’un œil externe  au système, qui se met en place, notamment en termes de priorités selon la criticité.

Il coule de source que l’adéquation des objectifs déclinés en plan de charge, par rapport aux moyens mis en œuvre est indubitable et votre plan d’action colle à cette approche. Cependant, dans toutes les méthodes de résolution de problème, (Ishikawa, Pareto ou encore les 5 M) un certain ordre des moyens doit être respecté, sinon tous les efforts seraient vains et inutiles.

Le schéma suivant des 5 M est l’une des méthodes reconnues dans les systèmes qualité en vigueur où l’adéquation, dans un ordre précis, des moyens avec le plan de charge est une condition nécessaire pour atteindre les objectifs.

5M

L’adéquation des moyens avec le plan de charge ne peut se faire dans ce polygone, qu’en suivant l’ordre de priorité suivant : 1 pour les Moyens humains, 2 pour le Milieu, 3 pour le Matériel, 4 pour les Matières consommables et enfin 5 pour les méthodes.

Chaque point est traité à part dans ce qui suit :

  • Moyens Humains :

Le poste de professeur, doit devenir attractif dans le marché du travail et pour cela, il faut d’abord lui assurer les droits suivants :

  • Revoir à la hausse ses émoluments et corriger les erreurs et écarts flagrants du passé ;
  • Lui assurer un milieu de travail sain et adéquat ;
  • Lui procurer le matériel et les matières consommables en adéquation avec son plan de charge ;
  • Lui fournir des méthodes de travail reconnues et validées ;
  • Le former continuellement aux nouvelles méthodes d’enseigner ;
  • Mettre à sa disposition un nombre d’élèves ne dépassant pas la trentaine.

Il faut également lui signifier ses devoirs :

  • Le devoir de donner le bon exemple à ses élèves ;
  • Le devoir de respecter les démarches de qualité en vigueur ;
  • Le respect du contrat moral de performance vis-à-vis de ses élèves ;
  • Le devoir et la contrainte d’être bon aux audits (non inspection) qu’il aura à subir (l’Audit fait améliorer alors que l’inspection sanctionne).

La priorité 1 est donnée au professeur, car si celui-ci n’est pas motivé, est sous payé, mal formé, devant une classe archi-comble, tous les autres moyens ne pourront faire aboutir au résultat escompté.

Le Point de réflexion à ce niveau est le suivant :

Imaginez que pour devenir statisticien, ou informaticien, on exige une note élevée au Bac et l’école préparatoire avant le concours d’accès, alors que l’impact d’un informaticien ou statisticien, en cas d’erreur, est toujours rattrapable, en peu de temps.

Pour faire professeur (CPR ou ENS), tout le reste des bacheliers, à peine moyens, sont les bienvenus car aucune exigence de niveau n’est spécifiée. Pourtant c’est bien les hommes de demain que l’on forme et c’est bien là que l’erreur est préjudiciable, car elle est fatale à une génération, sinon à plusieurs (les deux générations passées pour l’enseignement public des enfants du peuple en ont fait les frais). C’est plutôt là qu’il y a lieu d’exiger l’école préparatoire, pour amener les meilleurs. Bien sûr en rendant auparavant le poste de professeur attractif à plus d’un égard.

  • Le Milieu :

Le milieu de travail est très important, aussi bien pour l’élève que pour le maître, à fortiori, si la salle est archi-comble. Les spécialistes en termes de normes de sécurité et d’hygiène (AFNOR et CNPP) ont défini les consistances pour chaque local selon son affectation, la température qui devrait y être stabilisée, pour ne pas impacter la productivité. Trop chaud ou trop froid affecte automatiquement l’être humain et gêne son épanouissement.

Lors de cette rentrée scolaire, le premier point positif à signaler est le badigeonnage des écoles avec des couleurs vives. Il y a cependant lieu de vérifier les températures au sein des salles avec 40 élèves. Je me rappelle que dans certaines écoles à Midelt, en hiver on demandait aux élèves de ramener chacun une  bûche à mettre dans le fourneau !!! Mais en période de chaleur, l’air devient irrespirable dans les salles de cours, aussi bien pour les élèves que pour le professeur.

  • Le Matériel :

Pour ce cas aussi, le Plan d’action prévoit la dotation des écoles en tables, tableaux nécessaires pour exercer dans les meilleures conditions. Mais je remarque au passage que l’école de Med HASSAR à Salé, n’a pas bénéficié de nouvelles tables et c’est toujours les tables toutes trouées de l’année précédente qui ont été repeintes à la hâte.

Le matériel didactique dont doit disposer chaque professeur (figurines ou autres) n’est pas disponible et donc non utilisé, surtout que la plupart des écoles ne disposent que d’un vidéoprojecteur pour toutes les salles, au moment où les Technologies de l’information et de la communication (TIC) sont censées être introduites, depuis longtemps, dans les écoles. Les enfants à 7 ou 8 ans manipulent maintenant aisément un Smartphone et des fois sont plus avancés que leur professeur sur ce registre-là.

  • Matières consommables

Les livres et les cartables ont été distribués comme à l’accoutumée, mais cette année,  dans certaines écoles (comme encore à Med Hassar), à ce jour, on ne dispose pas de certains manuels scolaires pour les élèves.

  • Méthodes

Les méthodes de travail ont encore été changées sans qu’aucune formation préalable n’ait été programmée auparavant.

Rappelons que c’est sur la base de ces méthodes que le professeur est censé être audité (soi-disant inspecté).

Rappelons encore que la méthode syllabique dans l’apprentissage de la langue française, qui avait fait ses preuves dans le temps, est à nouveau reprise partout au monde sauf au Maroc.

Rappelons encore que pour le primaire, la priorité est d’apprendre à l’élève à compter, lire, écrire et faire des activités d’éveil. Les autres matières sont secondaires et seront mieux assimilées une fois au collège.

Rappelons encore que la fixation du seuil de réussite (Moyenne) en fonction de la carte scolaire, afin d’éviter le sureffectif de professeurs est à la base du désastre que connaît le niveau de l’enseignement. Ce système ne permet ni d’inciter les meilleurs à persévérer, ni d’encourager les faibles à redoubler d’effort. Passer en classe supérieure, avec une moyenne de 3/10, voire 2.5/10 est une aberration monumentale, avalisée par toutes les instances de l’éducation nationale, à une seule fin de réduction de la masse salariale du corps enseignant, sous l’étiquette douteuse d’une fausse efficience.

Les méthodes de gestion des écoles ne sont pas formalisées. Chaque Directeur, sur la base de notes de service, applique ce qui lui semble légitime et la plupart d’entre eux ont appris la gestion des écoles dans le tas et n’ont subi aucune formation en coaching ou en management des ressources humaines voire en communication. Plusieurs s’imposent même en dictateurs au sein des écoles et arborent qu’ils sont les seuls par qui la logique arrive.

En conclusion, la remise sur les rails de l’Éducation nationale, après une débâcle qui a duré presque 40 ans n’est pas chose facile tant que :

  • l’approche de résolution de ce problème n’est pas participative et n’intègre pas les premiers concernés, avec au moins un échantillon représentatif de professeurs (Primaire, 1er et 2ème cycle) chevronnés et disposant de plusieurs années d’expérience ;
  • l’enseignement supérieur n’intervient pas en tant que client de ce processus pour formuler ses exigences en termes de langue d’apprentissage ou de recherche, en termes de niveau requis à l’entrée des facultés, des CPR et des ENS;
  • les budgets alloués à l’enseignement ne sont pas revus à la hausse ;
  • ce projet avec cette envergure et cette portée n’est pas pris au sérieux par les gouvernements qui défilent au gré du vent ;
  • les portefeuilles des deux ministères de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur ne sont pas repris par Sa Majesté avec obligation de résultats et non plus  désignés par la majorité du gouvernement ;
  • les professeurs, victimes de réformes successives et biaisées, n’auront pas été indemnisés et reclassés ;

Nous pouvons continuer à pleurer notre sort et celui de notre progéniture, en attendant des jours meilleurs. Nous pouvons voir l’évolution de notre déchéance, qui va crescendo, dans l’illettrisme, l’incivisme, la violence, tous les maux de société qu’un pays qui se veut en voie de développement, doit combattre.

Salah ABDELMOUMENE

 

 

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