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La qualité, maillon faible des télévisions nationales marocaines?

La qualité, maillon faible des télévisions nationales marocaines?

Dossier du mois

Des experts nous livrent leur avis

Allal Sahbi Bouchikhi, ancien cadre de production à France Télévision

La télévision n’est pas seulement, depuis 60 ans, un phénomène de masse, mais de société. Son développement planétaire en fait un vecteur d’information, de culture, d’éducation, de distraction, de communication et de rapprochement. Pourtant, elle n’est pas épargnée par la critique, notamment au Maroc où elle est boudée par le public qui se tourne vers les télés satellitaires. Malgré la libéralisation relative du secteur audio-visuel et l’émergence de quelques chaînes de radios. Alors, comment expliquer ce désengouement du public envers les programmes de la Radio et de la télévision marocaines sachant qu’elles ont connu leur heure de gloire? Les raisons sont multiples, mais la plus impotente, à mon sens, c’est l’abandon de la mission de service public. Les pionniers du concept du média télévisuel comme service public, appliquaient à la télévision trois buts fondamentaux : informer, divertir et éduquer. Or, Les marocains n’accordent aucune crédibilité aux journaux télévisés ou radiophoniques. Ils ne se reconnaissent pas dans les programmes de divertissement. Quant à la culture et l’éducation, qui doivent offrir à la société la possibilité de s’élever et de mieux vivre ensemble, elles leur semblent totalement absentes des chaînes publiques ou privées. Aujourd’hui, si l’on considère les grilles de programme des diverses chaînes, on remarque que le divertissement occupe une place prépondérante. L’information vient ensuite, cependant que l’espace accordé à l’éducation est assez restreint.

Le média prépondérant qu’est la télévision s’est donc quelque peu éloigné de son but fondamental à savoir : informer, divertir et éduquer.

Concernant le plan économique , la publicité a fait de la télévision un média de consommation plutôt que de culture véritable. Dans le service public , les programmes, diffusés à tous les niveaux , outre leur mission informative et distractive, doivent avoir un rôle pédagogique, éducatif. Une mission de rapprochement, de tolérance et d’éclairage . Cependant, on peut soutenir qu’à l’heure actuelle ni la télévision ni les radios nationales ne remplissent cette mission de service public. Elle sont réglées par l’Audimat qui régit les chaînes privées comme les chaînes publiques. Il en résulte un alignement général sur la médiocrité, la vulgarité, le mépris du téléspectateur et de l’auditeur ; et c’est la politique du pire qui l’emporte. Ayant compris les enjeux que la télévision par satellite posait, les téléspectateurs adoptent une position qui manifeste leur refus de donner une quelconque légitimité à la télévision nationale et, par delà, au pouvoir qu’elle représente. « Écœurés » par les silences de la télévision sur leur propre quotidien, (ils ne se reconnaissent ni dans les informations ni dans les dramatiques ou les programmes de flux) les marocains se sont, donc, tournés massivement vers les programmes offerts par les télévisions satellitaires, certes par soif d’information politique, mais aussi pour le sport, les films, les émissions pour enfants, etc. Ces télévisions représentent «l’alternative » à une une offre nationale qui ne cesse de se dégrader. la médiocrité est devenue la normalité au Maroc. c’est un état d’esprit que l’on trouve partout : à l’école, dans les services publics, dans les rapports entre les citoyens.

Cela s’explique aujour’hui par le fait que des médiocres ou des gens qui ne justifient d’aucune compétence particulière sont promus à la place des méritants. Pire, ils sont maintenus dans leur poste malgré le manque de résultats positifs ou même une gestion calamiteuse. le rendement n’est plus l’objectif des cadres qui sont aux postes de responsabilité, leur seul souci c’est de proclamer haut leur allégeance pour conserver le juteux positionnement… Pour retrouver sa légitimité et son public la télévision marocaine doit impérativement changer, et d’abord, commencer par changer les têtes et les soustêtes qui, à l’évidence, ont échoué. Il faut donner au service public les moyens financiers et humains pour accomplir sa mission et relever les défis posés par le développement vertigineux du Net et de la presse numérique par rapport à une télévision qui demeure « verrouillée » et encadrée dans ses libertés, alors que les sites commencent à mettre en ligne un contenu concurrentiel en images .

La télévision publique doit relever le niveau et s’atteler à une mission très compliquée : « Être crédible, compétitifs tout en respectant l’intelligence du spectateur et en lui proposant des programmes de qualité ».

Pour cela, il faut que notre paysage audiovisuel s’ouvre aux intellectuels, aux créateurs, aux producteurs de créateurs, aux éditeurs, directeurs de théâtres ou de musées, bref : : aux pratiquants de la culture et de l’art dans la sphère publique afin de mettre fin à la dégradation des programmes , à cette médiocrité ambiante qui est une insulte à l’intelligence du public marocain . Oui ! Le secteur public , radios et télé- visions, peut relever ce défit à condition de ne pas être un lieu du mépris : mépris du téléspectateur considéré comme un client, mépris du réalisateur et du producteur considérés comme des fournisseurs, mépris du citoyen qu’il faudrait à tout prix laisser s’assoupir. Il lui faut être plus proche du citoyen. Profiter de la régionalisation pour étoffer les stations régionales et les développer, créer des radios de proximité tenant compte des spécificités locales, linguistiques notamment, et surtout, produire des programmes nationaux qui rassemblent tous les marocains avec l’ambition de les exporter au lieu d’en importer. S’ouvrir sur le Net en intégrant les nouveaux formats et les nouvelles technologies qu’il exige. Enfin, la télévision publique ne doit pas consacrer les deux-tiers du temps de ses émissions d’information aux inaugurations de chrysanthèmes et aux péripéties météorologiques. Vous demandez si on peut diffuser les images de guerres, de conflits, de tragédies et de violences? Je pense, tout d’abord que la télévision a un rôle d’information, et pour cela, elle ne doit pas nous cacher la vérité. Même si les images sont violentes, il est normal de voir , par exemple, les horreurs de la guerre , les dégâts catastrophiques causés par les tsunamis ou les accidents nucléaires . Les images sont choquantes, insoutenables mais elles nous permettent de savoir ce qui se passe vraiment. la télévision peut, à priori, tout montrer à condition d’avertir à l’avance le téléspectateur. Ainsi, ce dernier sera responsable de son choix et regardera le programme en toute âme et conscience. A l’image des symboles d’avertissement -12 , -16, -18 ou des codes parentaux installés sur la plupart des postes de télévision. Cependant, la télévision peut avoir un impact négatif sur notre personnalité, sur notre comportement, ou notre manière de penser. D’ailleurs, certains programmes risquent de nous influencer et nous amener à reproduire certaines scènes : des enfants qui imitent des combats de catch vus à la télé, et qui se blessent gravement . Pire encore, le cas de ces jeunes américains qui ont tué plusieurs personnes à l’université, sous l’influence de films et de jeux vidéos violents. Ensuite, certaines images peuvent nous choquer, nous perturber. C’est le cas par exemple des films d’horreur qui peuvent nous empêcher de dormir ou provoquer des cauchemars. Souvent d’ailleurs, ces scènes ne traduisent pas la réalité. C’est le cas des films pornographiques qui déforment la relation réelle qu’il y a entre deux personnes qui s’aiment.

De plus, certains programmes peuvent nous abrutir et la stupidité des scènes ou des dialogues sont néfastes pour notre intelligence. A l’instar des émissions des télé-réalités stupides et vulgaires où les «gros mots» sont employés sans arrêt.

Enfin, la télé doit savoir rester discrète sur certaines informations, ne pas divulguer certains secrets ou révé- ler certaines opérations. Citons à titre d’exemple les opérations militaires « top secrètes », ou les informations concernant les systèmes de protection des banques etc… En conclusion, même si la télévision semble être un outil incontournable pour s’informer ,se distraire ou se cultiver, il est cependant indispensable d’avoir un regard critique sur le choix des émissions et ne pas s’enfermer dans un monde virtuel et imaginaire. Prenons garde aux dangers de la télévision et restons libres dans nos jugements, sans que ne nous fassions influencer par celle-ci.

À propos de l'auteur:

Souad Mekkaoui

Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…

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