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A-t-on une vraie télévision ?

A-t-on une vraie télévision ?

Souad Mekkaoui

Il est bien regrettable qu’on parle des télévisions nationales marocaines avec beaucoup d’amertume et surtout de nostalgie. Si elles sont critiquées voire décriées aujourd’hui, il faut bien avouer qu’elles ont connu leur heure de gloire. Eh oui, les téléspectateurs se sont bien délectés de nombreuses émissions et séries de grande facture. Il fut un temps où le public guettait « Wajh wa hadat » de la regrettée Malika Malak, « Emergence » de Réda Benjelloun, « Entretien » de Touria Souaf, « L’homme en question » de Samira Sitail et de Fatima Loukili dans sa version arabe, "Arts et Lettres" de Omar Salim, « Polémiques » de Fedwa El Hassani, « Rihanat moujtamaâ » de Meriem El Faraji, «Namadij » de la regrettée Maria Latifi, « Marocains du monde » de Mustapha Bouazzaoui. La télévision marocaine avait aussi ses animateurs et ses programmes prestigieux et de vrais débats sociaux, économiques et politiques qui maintenaient le téléspectateur en haleine, l’instruisaient et le grandissaient. Aujourd’hui, comme au lendemain d’un changement radical, les choses ne sont plus ce qu’elles étaient. Les deux télévisions publiques sont aspirées par la médiocrité comme par des sables mouvants.

2M perd son identité de chaîne de débats avant-gardiste et prend le ton et le même son de cloche que Al Aoula, assoupissant et conformiste. A part des programmes qui se comptent sur le bout des doigts, les chaînes marocaines rivalisent dans les clichés, la platitude et la banalité et font montre de manque de professionnalisme, de véracité et de réalisme.

Médias de la superficialité par excellence, elles sont incontestablement les productrices de débats simplistes et stériles (à quelques exceptions près). Ce qui nous fait dire que finalement avoir une panoplie de chaînes ne veut pas dire ipso facto qu’on a une vraie télévision qui réponde aux attentes des gens. De facto, et dans un contexte où l’information s’accélère et se multiplie grâce aux nouvelles technologies, les chaînes marocaines font fuir un public qui a besoin de voir au-delà du décor et de son simple regard. Depuis qu’elles se sont lancées dans une course effrénée pour avoir un maximum d’audimat, l’intelligence, la qualité et la sélection sont jetées au fond du tiroir. Et c’est la course, pas au scoop mais à l’abrutissement où le spectateur n’est qu’une part de marché. Paradoxalement, Maroc Métrie, l’organe spécialisé dans la mesure d’audience des médias audiovisuels au Maroc, publie toujours des taux d’audience estimés satisfaisants par les responsables. Mais il n’y a pas lieu de s’étonner quand on sait que les séries turques doublées en darija viennent en tête du podium, suivies par un large public puis des programmes tels que "Rachid show", les sitcoms du mois de ramadan ou encore « Akhtar al moujrimine »! C’est dire que les émissions traitant de crimes sont très suivies par les jeunes téléspectateurs, d’après la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA).

Au nom de la proximité, les programmes sont de plus en plus insipides, lourds et abrutissants. Des séries supposées drôles sont plutôt pathétiques, manquent cruellement de consistance avec toujours les mêmes acteurs, les mêmes histoires et le même humour. Et le fait est que la responsabilité de cette médiocrité ambiante est partagée entre ceux qui font la télévision et ceux qui la regardent. On critique la qualité des programmes et pourtant l’audience de certaines émissions décriées a de quoi étonner plus d’un. Dans son illusion de regarder la télé, le téléspectateur est mis sous la loupe. Tout compte fait, c’est lui qui est scruté et recensé. Et la télévision, pour mieux vendre, abaisse davantage le niveau pour se mettre au même diapason de la masse qu’elle fidélise et manipule. Ainsi, les télévisions nationales marocaines ne reflètent pas la réalité sociale mais plutôt l’idée que se font d’elle les responsables de l’audiovisuel, ceux qui croient deviner les attentes d’un public qu’ils sous-estiment pensant qu’ils lui offrent ainsi ce qui l’intéresse et ce qu’il est prêt à recevoir. Les programmes sont creux et sans aucune consistance émanant de sociétés de productions qui monopolisent le marché parce qu’elles sont bien introduites. Celles auxquelles profitent les budgets des chaînes publiques et auxquelles des sommes faramineuses sont consenties pour des programmes qui ne méritent pas, et ce grâce à leur complicité interne. Ce qui ferme toutes les portes devant de jeunes sociétés qui pourraient apporter un plus à la qualité de production par un esprit neuf et vif et qui puisse développer le concept de la créativité et de l’innovation...

Non-assistance à une télévision en danger

Bien que la télé soit en concurrence avec d’autres médias, la compétition n’élève, malheureusement, pas le niveau et l’acculturation transcende au moment où, même à l’heure de l’internet, le seul instrument qui puisse aider dans l’éducation de la jeunesse avec le peu de temps qui nous reste est la télévision. C’est plutôt grave quand on compare les chiffres enregistrés avec ceux des téléspectateurs qui suivent «Mais encore», «Eclairage» ou encore «Annaqid», «Des Histoires et des Hommes», «Macharif », «Marhabane bikoum», «Kadaya wa ara’e» et ce sur les deux chaînes «Sada l’ibdaa», «45 minutes», «Confidences de presse», pour ne citer que ces cas, des programmes qui méritent d’être regardés. De quoi désespérer l’intelligence du public marocain. Et pourtant, Ce n’est pas la créativité qui manque ni les compétences. Le problème réside surtout dans la gouvernance.

Il y a quelques années de cela, Feu Larbi Messari, ancien ministre de la Communication, avait dit que les Marocains étaient des « immigrés audiovisuels » qui passaient leur temps à regarder les télévisions étrangères. Aujourd’hui, les Marocains ou plutôt la grande majorité, ont quitté leur télévision pour de bon et ne répriment plus leur mépris à l’encontre des télévisions publiques non seulement pour la médiocrité des produits mais parce qu’ils estiment qu’elle porte atteinte à leur intelligence et à leur dignité. En somme, loin de jeter l’anathème total, c’est devenu une urgence de ressusciter le paysage audiovisuel marocain qui se blottit dans la banalité et dans la décadence surtout que les performances sont là mais étonnamment marginalisées.

Or vu les gros budgets mis à sa disposition, en plus de la redevance prélevée et des recettes publicitaires engrangées, le citoyen lambda a droit à une télévision publique de qualité. Toujours est-il qu’il faudrait avoir une politique télévisuelle et une vision stratégique claire. Heureusement qu’il reste encore quelques programmes qui méritent d’être vus mais là encore ils sont recalés à des plages horaires où l’audience est en baisse pour une raison que seuls les responsables saisissent.

In fine, comme tout outil, la télévision n’est que l’usage qu’on en fait. Peut-on alors aspirer un jour, à l’apport de la télévision marocaine, à l’évolution de la société, à la formation des esprits, à l’accompagnement des jeunes, à l’éducation populaire, à la culture ? Espérer qu’une nouvelle politique médiatique sera mise en oeuvre et appeler à la maturité des médias serait utopique dans le contexte actuel où, dans le dilemme entre télévision commerciale et télévision éducative, la première l’emporte sans conteste.

À propos de l'auteur:

Souad Mekkaoui

Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…

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