8ème Conférence Chine–Afrique à Dakar : « Garder les yeux ouverts pour éviter les désillusions »

Par Farida Moha  

La 8eConférence ministérielle du FCSA  se tient ce lundi 29 et jusqu’au 30 novembre à Dakar, capitale du Sénégal, pays africain qui copréside le FCSA , Forum sur la coopération Sino-africaine .Ce forum est une plateforme de coopération entre la Chine et l’Afrique créé en 2000 ,organisé tous les trois ans et alternant entre un pays africain et la Chine.

C’est en fait une feuille de route des relations et de la coopération sino africaine qui renseigne sur la coopération et la politique d’investissement de la chine dans le continent, et qui pour les chinois n’a eu de cesse de mettre l’accent sur « la communauté de destin et communauté d’avenir ».

Le thème choisi pour cette édition est à lui seul tout un programme : « Approfondir le partenariat sino-africain et promouvoir le développement durable pour bâtir une communauté d’avenir partagé Chine-Afrique dans la nouvelle ère  ». Une déclaration dite de Dakar et un plan d’action de Dakar 2022-2024 devait être adopté ainsi que la « vision 2035 de la coopération sino-africaine et du changement climatique » .

Cette conférence qui réunit des dizaines de chefs de gouvernements,  de ministres,  d’opérateurs économiques africains et chinois , se tient dans un contexte de déclaration « d’intérêt manifeste » pour le continent de la part d’acteurs comme les Etats Unis , la France mais aussi la Russie , la Turquie et le Brésil… avec au passage des critiques acerbes de ce « nouvel impérialisme »de la part du département d’Etat et du quai d’Orsay .Quelques jours en effet avant cette conférence, le Secrétaire d’Etat américain  a effectué une  tournée au Kenya, en Ethiopie, au  Nigeria et au Sénégal. Anthony Blinken  a rencontré à Dakar le président sénégalais Macky Sall qui doit succéder en janvier prochain au Congolais Félix Tshisekedi à la tête de l’Union africaine et qui n’a eu de cesse de plaider pour un new deal, programme d’investissements publics  pour accélérer la croissance et pour un équilibre dans la coopération avec les partenaires économiques de l’Afrique.

A la désaffection du précédent président américain Donald Trump vis-à-vis de l’Afrique s’est succédé un  intérêt  du président  Jo Biden. Autre déclaration d’intérêt, celle du président français Emmanuel Macron qui souhaite faire du « renforcement du partenariat euro-africain » une des priorités de sa présidence de l’UE au premier semestre 2022, avec un focus sur la relance de l’économie et la lutte contre le terrorisme. Le prochain Sommet UE-UA se tiendra en février prochain à Bruxelles, plus de quatre ans après celui d’Abidjan en 2017. Le chef de la diplomatie de l’UE, Josep Borrell, met quant à lui en avant une nécessaire solidarité dans le domaine de la lutte contre le Covid-19  et appelle à renforcer l’investissement dans des infrastructures qualitatives qui peuvent être des leviers de croissance. En France les conférences et sommets se sont multipliés récemment : sommet sur le financement des économies africaines , sommet de Montpellier avec les sociétés civiles..

Entre la Chine et l’Europe, une course de fond…

En observant le volume des flux d’échanges entre l’Europe, partenaire traditionnel de l’Afrique , la Chine et l’Afrique force est de constater l’asymétrie des rythmes de progression : Depuis l’adoption de la stratégie commune au Sommet UE-Afrique de Bruxelles en 2014, les relations entre l’Europe et l’Afrique se sont relâchées même si l’UE reste le principal bailleur de fond .Elle  a perdu la moitié des parts de marché depuis 2000 en faveur des pays émergents, principalement la Chine .Les échanges marchands entre la Chine et l’Afrique croissent plus vite qu’avec l’Europe. Avec le Brexit , la grande Bretagne étant le deuxième plus gros investisseur  européen en Afrique après la France ,ces échanges risquent de s’affaiblir davantage d’autant que l’Europe peine à renouer avec la croissance .

Lors du dernier sommet UE-UA, qui s’est tenu a Abidjan  fin novembre 2017 , nombre d’observateurs ont rappelé la nécessité d’évaluer les 42 années de partenariat OCP-UE et leur pertinence à la veille de la renégociation de l’accord de Cotonou prévu en 2020. Beaucoup  ont exprimé leur déception devant la multiplication des grands principes et des discours sans suite en appelant à un véritable partenariat gagnant-gagnant . .Avec une croissance de plus de 5 % en 2106, une démographie extrêmement dynamique et l’émergence d’une classe moyenne de plus en plus nombreuse, l’Afrique représente un réel  potentiel économique.. Elle est en train de structurer sa croissance – 70 % de sa population sera urbaine en 2030 –, de diversifier son économie et ses besoins nécessitent un nouveau partenariat portant sur des intérêts économiques partagés avec une population qui en 2030 représentera 2,5 milliards d’habitants, soit un quart de la population mondiale !

En face, la Chine lance son projet « One Belt one road » qui vise ainsi à faire renaître la ceinture « Belt » terrestre et route maritime « Road »  reliant la Chine à l’Europe et à l’Afrique, à travers l’Asie centrale, le Caucase, les Balkans et le Moyen-Orient et à l’Europe .  Ainsi qu’à travers les « quatre mers » (mer de Chine ; Océan indien ; mer Rouge ; mer Caspienne ;  mer Noire et  Méditerranée.

« One Belt one road » en quelques chiffres

La Chine s’engage à investir 1000 milliards de dollars en infrastructures d’ici 2049 (Centenaire de la création de la République Populaire de Chine), tout au long de six corridors traversant 68 pays représentants, soit 1/3 du PIB mondial et rassemblant 60% de la population mondiale .Par le truchement des 100 milliards de dollars engagés depuis la fin de l’année 2014, pour la création de la Banque asiatique d’infrastructure et de développement (AIIB), la Chine est devenue de facto, la puissance commerciale globale de nature à concurrencer durablement les Etats-Unis et l’Union européenne

Avec l’Afrique

En moins de 20 ans, elle est devenue également le premier partenaire économique de l’Afrique. La Chine qui occupait en 2000 le 8ème rang  parmi les partenaires de l’Afrique  se place aujourd’hui au premier rang donc . Les échanges commerciaux  sont aujourd’hui plus importants que ceux du continent avec l’Inde, la France et les États-Unis réunis .

A l’occasion du 6ème  forum de coopération sino africain qui s’est tenu à Johannesburg en décembre 2015  Pékin a annoncé l’accroissement de son aide à des niveaux inégalés jusque-là : 60 milliards de dollars dont 5 milliards sous forme de prêts sans intérêt et 35 milliards de prêts concessionnels. La chine avait annoncé l’octroi de crédits destinés à financer 10 grands projets de coopération dans les domaines  de l’agriculture, de l’industrie, de la sécurité de l’économie verte …et ceci sans avoir à faire face à des conditionnalités qui étaient courantes avec les bailleurs de fonds traditionnels.

En témoignent les projets lancés en Afrique de l’Est avec trois pays de l’est , situés aux avant-postes : le Kenya, l’Ethiopie et Djibouti. Sur place, les ports, les voies ferrées et les routes sont financés largement par la Chine : 4 milliards de dollars (3,7 milliards d’euros) pour relier l’Ethiopie à Djibouti, 13 milliards pour irriguer le Kenya d’un maillage de voies ferrées…

Plus de la moitié des investissements prévus par la Chine dans le cadre de cette nouvelle Route de la soie iront à l’Afrique. Ce sont surtout les installations portuaires qui sont concernées. 90 % des importations et des exportations africaines passent par la mer, Durban en Afrique du sud et Port-Saïd en  Egypte étant les deux plus importants ports de conteneurs du continent africain, d’autres portes d’entrée dans la Corne de l’Afrique et en Afrique de l’Ouest et du Nord sont proposés.

La Chine est présente sur de nombreux projets dans les domaines de l’énergie, infrastructures , BTP… Quelques exemples de projets récents financés par l’Exim Bank, sont la Centrale hydroélectrique de Kaléta en Guinée ,le Parc éolien à Adama en Ethiopie . Jusqu’aujourd’hui, la Chine a construit en Afrique plus de 6.000 kilomètres de chemin de fer, 6.000 kilomètres de route, près de 20 ports, plus de 80 installations électriques, 45 stades et plus de 170 écoles. En plus, 21.000 professionnels de la santé des 48 missions médicales chinoises ont soigné 220 millions d’Africains.

Le  Livre blanc publié par le Bureau de l’information du Conseil des Affaires d’Etat de la République populaire de Chine nous renseigne sur les investissements directs des entreprises chinoises en Afrique qui ont dépassé 43 milliards de dollars en fin 2020, et sur le nombre d’entreprises présentes en Afrique, soit  plus de 3.500 entreprises de différents types. Les entreprises privées sont progressivement devenues la principale force d’investissement en Afrique. Plus de 80% de leurs employés sont locaux et elles ont directement et indirectement créé des millions d’emplois, selon cette publication.

Elle renseigne que la Chine est le « plus grand » partenaire commercial de l’Afrique pendant douze ans, depuis 2009, ajoutant que « la proportion du commerce de l’Afrique avec la Chine dans le commerce extérieur total du continent a continué d’augmenter et a dépassé 21% en 2020 ». Comme pour répondre aux nombreuses critiques des organisations internationales , notamment la Banque mondiale ou le FM, le Livre blanc du Bureau de l’information du Conseil des Affaires d’Etat de Chine note que la structure du commerce Chine-Afrique s’améliore également.

Le document fait remarquer que la technologie dans les exportations de la Chine en Afrique a enregistré une croissance notable avec  les produits mécaniques, électriques et de haute technologie qui représentent plus de 50% Le Livre blanc signale que plus de 200 entreprises chinoises ont enregistré un stock d’investissement de 1,11 milliard de dollars dans le secteur agricole dans 35 pays africains. Leurs investissements couvrent des domaines tels que la plantation, la reproduction et la transformation. Plus de 350 types de produits agricoles africains peuvent être échangés avec la Chine, indique le Livre blanc, ajoutant que tout cela assure une croissance stable du commerce agricole Chine-Afrique. Pour ce qui est de notre région ,c’est l’Algérie qui demeure le partenaire historique de la Chine mais on assiste à un intérêt croissant de la Chine pour le Maroc .L’accord commercial et économiques  signé entre le Maroc et la Chine date de septembre 1995 et entre en vigueur en 1999. Il sera enrichi de plusieurs conventions mais c’est la visite du Souverain en Mai 2016 qui permet de passer d’un accord commercial à un accord stratégique .Quinze conventions ont été signées entre des groupes marocains et chinois, lors de cette même visite du Roi Mohammed VI en Chine.

2021 , l’heure du bilan la Chine Afrique ?

L’intérêt pour la Chine est visible : La plupart des investissements chinois dans les routes de la soie estimés à quelque 1 000 milliards de dollars sur trente ans concerne la construction d’infrastructures : routes, ports, lignes de chemin de fer et parcs industriels afin de fluidifier le commerce international et d’ouvrir de nouvelles routes commerciales pour la deuxième économie du monde. Reste à évaluer ce commerce et ce partenariat qui suscite beaucoup de critiques sur l’opacité des contrats avec notamment les possibilités de remboursement, et sur les conditions imposées par les entreprises chinoises en Afrique pour jauger de sa valeur ajoutée…On se souvient de la déclaration de Moulay Hafid Elalamy lors du forum de Marrakech : « Les infrastructures, disait-il,  sont des contrats que vous donnez à un autre pays, ce n’est pas un cadeau. Ce qui est important pour le Maroc, c’est que notre relation avec la Chine soit mutuellement bénéfique. Nous devons préserver les intérêts du Royaume. L’investissement que je recherche doit être industriel et amener de l’emploi et des devises ». En somme, éviter que la Chine écoule ses surplus industriels de ciment et d’acier et exporter autant que possible sa main-d’œuvre. Eviter la simple relation fournisseur/client qui permet à la Chine de régler ses problèmes de surcapacité industrielle ou d’internationalisation de sa monnaie le Yuan. Autre critique : Il y a une confusion entre investissement et prestation de service. Il y a certes une présence d’entreprises chinoises, qui construisent des infrastructures. Mais ce sont les gouvernements locaux qui investissent.

On confond les flux de l’Afrique vers la Chine avec les flux de la Chine vers l’Afrique. « la Chine se place en fournisseur et l’Afrique en client » . Les déficits sont parfois abyssaux , la relation est asymétrique quand on connait les difficultés d’accès au marché chinois.

Dans le dernier rapport du FMI , on apprend que sur les « 35 pays à faible revenu en Afrique subsaharienne 15 pays sont en surendettement ». La Chine principal créancier de l’Afrique détient ainsi 70% de la dette publique bilatérale du Cameroun , 55% de la dette extérieure du Kenya . Celle de Djibouti est passée de 0 à 8% du PIB en 2 ans. IL y a en fait une menace pour la soutenabilité de la dette africaine ,le service de la dette ayant atteint un très haut niveau pour des pays comme le Ghana,  la Zambie ou l’Ouganda .

Toujours selon ce rapport , les créanciers chinois détiennent environ 21 % de la dette africaine et des facilités de crédit étendues à hauteur de 152 milliards de dollars vis-à-vis de 49 pays entre 2000 et 2018. 18 pays africains négocient actuellement leur dette auprès d’environ 30 créanciers chinois différents. 12 autres tentent de rééchelonner leurs prêts à hauteur de 12 milliards de dollars. Les cinq pays dont l’endettement est le plus élevé à l’égard de la Chine sont l’Angola (25 milliards de dollars), l’Éthiopie (13,5 milliards de dollars), la Zambie (7,4 milliards de dollars), la République du Congo (7,3 milliards de dollars) et le Soudan (6,4 milliards de dollars).

Le piège de la dette conjugué à la corruption, à la mauvaise gouvernance et au manque de transparence des contrats s’est refermé sur certains pays qui doivent offrir la contrepartie en richesses minières ou en hydrocarbures. Dans un contexte de forte concurrence et de prédation des matières premières, l’Afrique se doit selon l’expression du Secrétaire d’Etat américain Blinken de « garder les yeux ouverts ». Le conseil est tout aussi utile à l’égard de la Chine mais également des autres acteurs comme les Etats-Unis ou l’Europe ….Comme le soulignait le président du Rwanda , Paul Kagame, lors de la World Policy Conference, au Maroc, en octobre 2019, une véritable prise de conscience des africains  est nécessaire :

« L’Afrique n’est le prix à gagner ou à perdre pour personne.  Il est de notre responsabilité, en tant qu’Africains, de prendre en charge nos propres intérêts et de développer notre continent à son plein potentiel. En réalité, cela a toujours été la question principale. Nous avons attendu beaucoup trop longtemps, en fait, pendant des siècles ».

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