AD Talks 2020 : La pandémie nécessite de repenser un système international de gestion des crises

Paolo Portas

Il y a une grande différence entre les gouvernements qui respectent la science et les gouvernements impatients qui n’écoutent pas les scientifiques, a déclaré Paulo Portas, ancien ministre des Affaires étrangères du Portugal, lors de son intervention à la conférence Atlantic Dialogues, organisée par le Policy Center for the New South.

Les « AD Talks », édition spéciale en ligne de la conférence Atlantic Dialogues, se sont poursuivis le 8 décembre avec une session sur « Pandémies : sauver des vies humaines ou l’économie ? ». Le débat, modéré par John Yearwood (USA), rédacteur en chef adjoint de Politico, a porté sur les leçons à tirer de la crise Covid-19 et les moyens pour améliorer la coopération internationale.

Paulo Portas, ancien ministre des Affaires étrangères du Portugal, a rappelé que la pandémie est « globale, mais non symétrique : le point de départ de la maladie, les réponses politiques, précoces ou tardives, le type de confinement, total ou partiel, ont eu des conséquences très différentes en fonction des continents. L’Asie a été la première impactée, avant l’Europe et les Amériques. Sur le plan économique, l’Asie s’en tire mieux, mais la reprise économique aux Etats-Unis s’avère plus intense qu’en Europe. Le temps économique n’est pas parallèle à celui des systèmes de santé ».

L’ancien ministre a estimé que de grandes différences se faisaient jour entre les pays « autocentrés » n’ayant pas vu venir la pandémie, et les pays ayant eu une réponse précoce comme Taiwan, qui a imposé des tests dès le 31 décembre 2019 à l’aéroport de Taipeh sur la base de rumeurs provenant de Chine. « Il y a une grande différence entre les gouvernements qui respectent la science et les gouvernements impatients qui n’écoutent pas les scientifiques. Angela Merkel en Allemagne a eu le meilleur dialogue avec les scientifiques. Les gouvernements dotés de rationalité ont eu de meilleurs résultats. Sur les dix pays ayant le plus grand nombre de morts, huit sont dirigés par des populistes, de droite comme de gauche. Le populisme est une simplification, alors que la pandémie est complexe : les Etats-Unis, le Brésil, l’Espagne et l’Italie ont trouvé les idéologies plus pertinentes que la sûreté publique ».


En conclusion, Paulo Portas a estimé que la pandémie nécessite de repenser un système international de gestion des crises, tout en remettant le fédéralisme en question, « avec 17 politiques différentes en Espagne et 50 aux Etats-Unis, alors que de telles crises exigent un poste de commande unique et un consensus parmi les Etats fédérés pour l’accepter. En Espagne, les régions et le gouvernement ne sont même pas d’accord sur la manière de compter les décès ».

Andrès Rozental, fondateur du Conseil mexicain des relations internationales, a rappelé que le Mexique figure parmi les pays les plus touchés par la Covid-19, les statistiques officielles étant sans doute sous-estimées.  Il a noté que l’actuel président du Mexique, Andrés Manuel López Obrador, de la même manière que Donald Trump et Joao Bolsonaro au Brésil, a commencé par adopter une attitude de déni face à la pandémie, pendant six ou sept mois, refusant de porter le masque. « La seule différence entre les trois hommes est que notre président n’a pas été contaminé, bien que de nombreuses personnes auraient aimé qu’il le soit, juste pour comprendre le virus un peu mieux. »

Revenant sur le cas des Etats-Unis, Andrès Rozental a affirmé que si « une série Netflix devait être fait sur la pandémie, on serait entre la science-fiction et l’incrédulité totale. Il est incroyable de voir des gens faire la queue pendant des heures pour avoir un peu de nourriture, et des décideurs qui n’assument pas leurs responsabilités, faisant de la politique par temps de pandémie ». Il a estimé « ridicules » les conversations actuelles sur la nécessité ou non d’obliger les gens à porter des masques ou se faire vacciner. « Nous portons tous des ceintures de sécurité en voiture, sans penser qu’elles empiètent sur nos droits fondamentaux ».

Sur la situation en Afrique du Sud, Nchimunya Hamukoma, stratège politique pour l’Institut des futurs africains, a brossé un tableau de la situation : un confinement très strict dès le 27 mars 2020, alors que le pays ne comptait que 1000 cas, le port du masque obligatoire, et un bilan aujourd’hui de 818 000 personnes contaminées et 22 000 morts. « Nous sommes en pleine seconde vague, et tout le monde se sent très concerné », a-t-elle ajouté. « Notre système économique est tellement inégal que la crise Covid n’a fait qu’amplifier la situation. Nous voyons clairement nos systèmes tels qu’ils sont. Voulons-nous les perpétuer ? »


Jessica Gottsleben (USA), responsable de l’innovation au Young Leaders Council, a dépeint une situation « désastreuse » aux Etats-Unis, où 8 millions de personnes sont tombées dans la pauvreté cette année.

Dans un témoignage poignant, elle a indiqué avoir peur pour sa propre famille, et rappelé qu’en Floride, où elle vit, le gouverneur a battu campagne sans porter de masque, ni fermer les parcs d’attraction. « Un scientifique dans mon Etat a été tenu en joue pour avoir dit la vérité, de même que des journalistes. Il n’y a tout simplement pas d’économie sans vies humaines, et nous devons repenser la façon dont les crises sont gérées, car nous n’en sommes pas à bout : le changement climatique arrive ».