AFD Maroc : « Pour faire face à la crise, le Maroc ouvre des pistes intéressantes d’innovations financières »

L’agenda de la coopération franco-marocaine est plus chargé que jamais, comme en témoignent les multiples visites de représentants français ainsi que les différents projets en cours. Quelques jours après le Sommet qui a réuni, les 11 et 12 novembre, près de 450 banques publiques de développement, M. Mihoub Mezouaghi, directeur de l’Agence Française de Développement au Maroc (AFD), nous a accordé une interview pour faire le bilan de cette année 2020 et nous dévoiler quelques projets à venir.

MAROC DIPLOMATIQUE : Plusieurs projets sont actuellement en cours, notamment dans le transport, la culture ou encore contre le changement climatique, pouvez-vous nous en dire plus ? 

Mihoub Mezouaghi : Nous avons eu, en effet, une actualité dense au cours du début de ce mois. Nous avons d’abord signé le 2 novembre, avec notre partenaire Casa Transport, une convention de financement de l’extension du réseau du tramway de Casablanca (développement des lignes 3 et 4) pour un montant de 100 millions d’euros, accompagnée d’une assistance technique de 500.000 euros sur la digitalisation des services et l’intermodalité des mobilités urbaines. L’évaluation de la première ligne du tramway montre déjà son impact positif sur l’amélioration de la qualité de l’offre de transport intra-urbain, l’inclusion économique et sociale des habitants et notamment des habitants de Casablanca.

Aussi, Proparco, filiale du groupe AFD dédié au secteur privé, a consolidé le 3 novembre, son financement à deux entreprises marocaines majeures dans le domaine de la santé (ODM et Amanys Pharma) pour se doter d’équipements spécifiques dans le contexte de crise sanitaire.

Vous évoquez également la question du changement climatique. À l’initiative du Groupe CDG, le premier panorama Climat – outil de cartographie et d’analyse des flux et des acteurs de la finance climat – a été présenté le 4 novembre en présence du DG du groupe CDG et du DG du Groupe AFD. Nous partageons avec le Groupe CDG un agenda commun en matière de financement climat.


Enfin, nous avons lancé le 9 novembre, à l’occasion de la visite au Maroc de J.Y Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, un partenariat avec la Fondation Nationale des Musées du Maroc pour mettre en place un programme panafricain d’échange d’expériences et de renforcement des capacités des professionnels de la gestion muséale, qui vient compléter des financements de l’AFD de musées au Cameroun, au Bénin et en Éthiopie. L’enjeu ici est de contribuer à la mise en place de conditions favorables à la restitution d’objets d’art aux pays africains, conformément à l’engagement présidentiel. La diversité de ces quelques opérations illustre la densité de notre partenariat avec le Maroc.

MD : Quelle est la stratégie de l’AFD et quels sont les critères de sélection des projets ?

M.M : Notre stratégie est d’abord de soutenir celle de nos partenaires, et ce, dans le cadre plus global des orientations de notre coopération bilatérale. Le dialogue stratégique et opérationnel, dense et inscrit dans le temps, a permis d’installer fermement une relation de confiance et une grande proximité avec nos partenaires marocains. Et c’est sur cette base que nous identifions et mettons en œuvre des projets. Les critères de sélection reposent principalement sur la pertinence des projets au regard de la politique nationale, leur faisabilité et bien entendu la solvabilité financière de la contrepartie.

Au-delà de ces critères techniques, nous sommes particulièrement attentifs à deux considérations. D’une part, nous privilégions les projets à fort impact social et environnemental et d’autre part, ceux qui permettent d’expérimenter avec nos partenaires de nouveaux modèles de développement. La contribution d’un bailleur public international est certes de nature financière, mais l’enjeu n’est pas tant sur la volumétrie dans un pays où l’effort d’investissement public reste parmi les plus élevés du continent. L’enjeu fondamental est davantage dans l’effet de catalyse induit en matière de confiance sur le marché financier, de mobilisation d’une expertise spécifique, de dynamique partenariale ou encore d’innovation sociale.

MD : Pouvez-vous nous parler des projets à venir ? 


M.M : Les projets en cours d’examen s’articulent principalement autour de deux axes stratégiques majeurs. Le premier est celui de la décarbonation des économies et des sociétés. D’une part, la pression climatique continuera de s’exercer lourdement sur tous les pays et la transition vers des modes de production et de consommation sobres en carbone et plus soucieux des équilibres environnementaux sera, sans nul doute, un levier déterminant du développement économique et social des nations. Au Maroc, la gestion de la contrainte hydrique sera particulièrement sensible. Et d’autre part, parce que les principaux partenaires du Maroc, et en premier lieu l’Union européenne, seront plus exigeants sur l’accès privilégié à leur marché de biens décarbonés. La meilleure lecture est justement de considérer qu’une nouvelle mondialisation en gestation ouvre d’importantes opportunités commerciales à l’industrie marocaine, mais aussi des opportunités de diversification à travers un possible mouvement de relocalisation des industries européennes à proximité de leur marché. Et c’est bien l’un des enjeux sous-jacents du New Green Deal de l’Union européenne. Dans cette perspective, nous examinons le possible financement de projets en matière de finance climat, de transport urbain sobre en carbone, d’aménagement de ville durable, d’appui aux opérateurs locaux gestionnaires de la ressource en eau ou encore d’efficacité énergétique dans les bâtiments.

Le second axe est celui de la recherche d’une plus forte cohésion sociale, et on peut penser que la sortie de crise actuelle sera d’autant plus rapide et durable que les économies se montreront plus résilientes. Dans cette perspective, et conformément à l’agenda des autorités marocaines, nos prochains financements mettront l’accent sur l’élargissement du régime de protection sociale, la qualité du système éducatif ou encore la promotion de l’économie sociale et solidaire (et en particulier de l’entrepreneuriat à impact social).

MD : Allez-vous accompagner le projet de LGV Marrakech-Agadir ?  

M.M : Nous avons un dialogue permanent avec l’ONCF sur son programme d’investissement et réfléchissons ensemble sur de nouvelles collaborations dans le domaine ferroviaire plus globalement. Le succès incontestable de la première phase de la LGV Tanger-Casablanca, qui a bénéficié de financements français et de pays du Golfe, est une référence continentale. À ce stade, il est encore trop tôt pour instruire un financement sur le futur projet de la LGV Marrakech-Agadir, un ensemble de préalables techniques est en cours d’examen par la partie marocaine et nous sommes à la disposition de l’ONCF lorsque la phase de recherche de financements sera engagée. Indépendamment de cette question, partout le ferroviaire a été un puissant levier en matière d’aménagement et de rééquilibrage des territoires. Faire d’Agadir et de Marrakech de futurs pôles de développement, comme l’est devenu Tanger en quelques années, est une forte perspective stratégique.


MD : Des infos circulent sur un partenariat avec la Chine pour ce projet, vous confirmez ?

M.M : Au risque de vous décevoir, je ne suis pas dans la confidence. Je comprends que plusieurs options sont à l’étude. Le moment venu, les autorités marocaines indiqueront leur choix partenarial.

MD :    Avez-vous quelques chiffres à nous communiquer sur les investissements de l’AFD en 2020 ?

M.M : Tout d’abord, au cours de cette année, nous avons été particulièrement engagés aux côtés de nos partenaires marocains dans la gestion de la crise sanitaire et économique. Nous avons accéléré nos décaissements auprès de l’État, des opérateurs publics et du secteur bancaire pour un montant qui atteindra à la fin de l’année entre 300 et 350 millions d’euros, soit une hausse de plus de 30% par rapport à 2019. Par ailleurs, sur les deux dernières années, 2019 et 2020, nous aurons signé des conventions de financement pour un montant de près de 900 millions d’euros. Enfin, nous maintiendrons cette année un volume de nouveaux octrois de financement pour un montant proche de 400 millions d’euros en 2020, parfaitement en ligne avec notre engagement d’investir 2 milliards d’euros entre 2017 et 2021. Nous devrions même dépasser cet objectif l’année prochaine.

À cela s’ajoutent les investissements de Proparco, dont l’exposition à 100 millions d’euros, principalement en ligne de crédit au secteur bancaire privé et de prise de participation. Proparco a particulièrement financé des entreprises du secteur de santé et de l’économie verte. Le potentiel d’investissement en 2021 de projets identifiés s’élève à près de 250 millions d’euros. Enfin, l’agence de coopération technique Expertise France, qui devrait formellement rejoindre le Groupe AFD en 2021, a multiplié par cinq son volume d’activité en 2020 par rapport à 2019.

MD : La présence de l’AFD est-elle donc en train de se renforcer, malgré l’intérêt grandissant d’autres partenaires pour la région ?


M.M : Ce que je viens d’indiquer montre plutôt que notre partenariat s’est intensifié au cours de ces dernières années tant sur le plan volumétrique que sur la diversité de son champ, et ce, en parfaite phase avec les priorités du Royaume. Comme je l’ai souligné, les volumes de financement sont certes importants et indiquent l’intensité partenariale. Mais si ces financements contribuent à un impact économique, social et environnemental, si ces financements entraînent d’autres investissements et si ces financements nourrissent un dialogue stratégique et technique avec nos partenaires, alors ils deviennent vertueux. Notre posture ne peut être celle de l’auto-satisfecit, le caractère privilégié de notre relation bilatérale nous oblige dans le sens d’un partenariat exigeant, de part et d’autre, pour continuer à renforcer et élever notre coopération économique et financière. C’est le sens de notre action au Maroc, et plus globalement en Afrique, car nous croyons que le continent africain pèsera au cours du siècle de plus en plus sur les grands équilibres mondiaux. L’AFD investit chaque année près de 14 milliards d’euros dans le monde (et précisément dans près de 120 pays), volume en hausse de 40% depuis 2016 et pour moitié dans le seul continent africain.

MD : Quel bilan faites-vous de cette année et en quoi la crise a-t-elle modifié votre agenda ?

M.M : Il est encore trop tôt pour tirer un bilan dans le contexte très particulier de cette crise profonde et globale. Les incertitudes sont encore très présentes et le défi majeur pour tous les pays reste de préparer une relance durable. Nous restons attentifs aux évolutions de la crise et sommes confiants au regard des décisions récemment prises, qui esquissent un sentier de sortie de crise. Concernant notre agenda, je crois l’avoir souligné. Pour le dire autrement, notre lecture des priorités concerne surtout l’économie de la vie (santé, protection sociale et accès à des services publics de qualité), l’économie du vivant (préservation de la biodiversité et des ressources naturelles) et l’économie verte (décarbonation des économies et des sociétés). Maintenant, la difficulté est davantage dans leur mode de financement. Je crois que nous devons être tous plus créatifs. Si l’effort budgétaire engagé est salutaire pour amortir l’impact de la crise, il n’est pas sans limites. De nombreux pays seront confrontés assez vite à une contrainte de finances publiques. Le Maroc ouvre quelques pistes intéressantes en matière d’innovation financière notamment pour reconsidérer les partenariats publics-privés, développer l’equity publique, réformer la fiscalité ou encore réformer le financement du secteur public marchand. Tout cela, in fine, aura un impact structurant seulement si l’investissement privé est massivement entraîné.

MD :     Le Maroc a pris part au Sommet « Finance en commun ». Quels sont les enjeux de ce Sommet ?  Que faut-il en attendre et quel impact pour le Maroc ? 


M.M : L’AFD a effectivement réuni les 11 et 12 novembre pour la première fois près de 450 banques publiques de développement au Sommet « Finance en commun », sous le patronage du Président de la République. Il se dégage un engagement sur l’alignement de leurs agendas en faveur d’une accélération de la neutralité carbone et de l’atteinte des ODD, la réponse prioritaire à des besoins urgents (notamment en matière de sécurité sanitaire et alimentaire), une élévation substantielle du niveau de financement de l’adaptation au changement climatique, et une plus forte convergence et transparence des pratiques de financement. D’une certaine manière, une nouvelle forme de multilatéralisme est à l’œuvre pour construire autrement une réponse articulée à une crise économique, sociale et écologique globale. Une coordination des banques publiques de développement peut ainsi contribuer à renforcer l’action publique face aux défis des enjeux globaux et de la réduction des inégalités et peser davantage sur une nécessaire transformation du système financier. Plusieurs banques publiques marocaines ont participé à ce sommet, et notamment le Groupe CDG en tant que membre de l’International Developpement Finance Club, pour partager l’expérience marocaine de sortie de crise et participer à cette nouvelle coalition financière internationale. Les banques publiques de développement marocaines ont sans doute un rôle important à jouer pour entraîner plus encore le système financier vers la finance climat, développer des outils de financements de long terme et exercer un effet de levier sur d’autres financements publics et privés sur le territoire national, peut être le moment venu aussi à l’international.