APSACO Talks : fortes déclarations de Mahamat Saleh Annadif, le chef de la Minusma

Le dernier des trois jours d’APSACO Talks, organisés en ligne du 23 au 25 septembre, s’est conclu par deux ateliers sur les mesures de la paix et de la sécurité en Afrique, en présence de Mahamat Saleh Annadif, chef de la Minusma et ancien ministre des Affaires étrangères du Tchad.

Réagissant aux propos de Rama Yade, Senior Fellow de l’Atlantic Council, sur la crise du multilatéralisme (voir ci-dessous), Mahamat Saleh Annadif s’est déclaré « de ceux qui ont toujours dit que lorsque les Nations unies ont été créées, elles comptaient une cinquantaine de pays, contre 193 aujourd’hui. Les problèmes concernent l’Afrique, mais l’Afrique est absente. La réforme du Conseil de sécurité est une nécessité. Il faut que la voix de l’Afrique puisse être entendue ».

L’intervention de l’Otan en Lybie, source des maux du Mali

Sur la situation au Mali, il n’a pas mâché ses mots : « La crise au Mali s’est aggravée après la crise de 2011 en Libye. Quand l’Otan a décidé d’intervenir en Libye, et que le colonel Khadafi a été assassiné, l’Union africaine s’est opposée, mais personne n’a voulu l’écouté. Le Sahel est devenu un arsenal à ciel ouvert : 60 millions d’armes légères y circulent, et 80 % de la crise au Mali vient de gens armés qui sont sortis de Libye lors de l’intervention de l’Otan. Il y a eu un accord pour laisser tous ces gens (les légionnaires africains de l’armée lybienne, NDLR) se déverser au Sahel, au Niger et au Mali. J’étais responsable au Tchad et nous avons fermé nos frontières, alors que 3 millions de Tchadiens vivent en Libye. Le Tchad a ainsi été épargné. Le Mali a vu déferler des milliers de combattants armés, des terroristes se sont mêlés à cette guerre que nous poursuivons jusque-là. Examinons l’origine des conflits en Afrique : tant que cet interventionnisme ne sera pas arrêté, il risque de ne pas y avoir de paix en Afrique ».

Le non-respect des règles du jeu de la démocratie, source de conflits 


Quant au fait que le Bénin soit le pays d’Afrique ayant vu sa situation se détérorier le plus en 2019 dans l’Index global de la paix, présenté par Serge Stroobants (voir ci-dessous), le chef de la Minusma a fourni une analyse très politique. « Les élections sont faites en principe pour résoudre des problèmes, mais en Afrique elles se font pour créer des problèmes. Les règles du jeu ne sont pas bien appliquées. Un pays comme le Bénin, qui était le Quartier Latin de l’Afrique et l’un des pays les plus pacifiques, a vu sa place régresser dans l’Index global de la paix. Pourquoi ? Parce que des réformes non inclusives ont été prises, excluant beaucoup d’acteurs de la scène politique. Les conflits surviennent quand il y a rupture de consensus dans les pays, sur le plan interne, au sujet du partage des richesses et des règles du jeu politique, avec des élections truquées ou des candidats exclus. En Côte d’Ivoire, en Guinée, au Burkina Faso, au Ghana et au Niger, les élections prochaines risquent de produire de nouveaux conflits, tout simplement parce que les règles du jeu de la démocratie ne sont pas respectées. »

L’agitation sociale explose en Afrique

Serge Stroobants, directeur Europe, Moyen-Orient et Afrique du Nord de l’Institute for Economics & Peace (IEP), basé à Bruxelles, a présenté l’Index global de la paix que publie son organisation, pour en donner dans les grandes lignes les résultats. En 2019, la paix a diminué de 0,34% dans le monde, la neuvième baisse depuis 2008, mais l’impact du terrorisme a régressé de 75% en 2019. Le recul de la paix s’explique par l’augmentation du nombre de personnes déplacées par les conflits, comme de l’intensité des conflits internes aux pays. L’Islande figure en première place des pays les plus pacifiques, avant la Nouvelle-Zélande et des pays d’Europe comme le Portugal, l’Autriche et le Danemark, tandis que l’Afghanistan se trouve en queue de peloton, détrônant l’Irak au premier rang dans l’Index global du terrorisme. L’Europe reste la région la plus pacifique du monde, mais elle n’est pas épargnée par l’instabilité politique et des changements négatifs.

En Afrique, la détérioration la plus forte concerne le Bénin, et l’on observe l’émergence d’acteurs non étatiques dans les conflits. De 2011 à 2019, l’agitation sociale, mesurée par les émeutes, les grèves générales et les manifestations ont augmenté de 244% dans le monde, et plus de 600% en Afrique, avec des troubles qui tournent souvent à la violence. Le coût mondial de la violence, défini par une approche statistique, se chiffre à 14,5 billions de dollars, soit 10,6% du PNB global, ou 1909 dollars par personne. En Afrique, une étude menée dans 18 pays a permis d’évaluer le coût de la violence, dont la gestion ponctionne entre 30% et 40% des budgets de l’Etat.


La place de l’Afrique dans un multilatéralisme en crise

Rama Yade, Senior Fellow de l’Atlantic Council, a estimé que la paix est devenu un sujet « délayé » dans la diplomatie, qui se concentre plus sur la promotion des investissements, le numérique, le climat, la diversité culturelle, mais « plus rarement sur la paix, comme si on avait atteint la fin de l’histoire ».

« Pourtant, la paix, cette utopie, l’un des principes fondateurs de notre modernité, était l’objectif premier dans les relations entre Etats après les deux guerres mondiales. Aujourd’hui, les conflits meurtriers demeurent – au Sahel, au Mali, au Niger, au Burkina Faso et au Nigeria. Certains conflits impliquent des déplacements importants de populations, comme au Cameroun anglophone (530 000 personnes), en RDC et en Ouganda. Ce n’est pas parce que l’Europe et l’Amérique ne sont plus en guerre que celle-ci est finie dans le monde. Les conflits actuels ont un lien direct avec la crise du multilatéralisme. Ce dernier a été vicié dès le depart, au coeur des Nations unies se trouvant un Conseil de sécurité où siègent certains Etats, et pas d’autres. Le multilatéralisme s’est avéré occidental. Il renaît ailleurs avec la Chine, et l’on assiste aujourd’hui en Afrique à une volonté d’africaniser les solutions et le multilatéralisme lui-même. La représentation africaine aux Nations unies est d’ailleurs en-deçà du poids de l’Afrique aujourd’hui. L’africanisation du multilatéralisme, c’est l’avenir, afin de répondre à la crise universelle du multilatéralisme ».

Pour Abdelhak Bassou, Senior Fellow du Policy Center for the New South, « la communauté internationale, l’Union africaine et les communautés régionales traitent beaucoup plus des symptômes plus que des maladies. Au Mali, un pays qui en est à son quatrième coup d’Etat – et ce ne sera pas le dernier – des partenaires viennent au chevet du pays. L’une des solutions serait que les Africains eux-mêmes et la communauté internationale puissent aller directement vers les racines du mal, dont la corruption. L’Afrique est par ailleurs sous la menace du « trois-mandatisme », avec des Constitutions qui sont revues, de nouvelles Républiques promulguées pour remettre les compteurs électoraux à zéro… Un problème de gouvernance et d’alternance se pose à la tête des Etats africains ».


Rachid El Houdaigui, Senior Fellow du Policy Center for the New South, a conclu les APSACO Talks en rappelant que la crise Covid-19 « peut être un déclic pour une sécurité plus humaine en Afrique », et a rappelé que les réflexions prospectives telles que celles conduites par les APSACO Talks relèvent d’une nécessité.