Aziz Tazi, le réalisateur marocain qui perce aux Etats-Unis

Au cinéma, conquérir le marché américain constitue un fantasme pour tous les réalisateurs africains et arabes. Evidence parmi ceux-ci, le jeune réalisateur marocain Aziz Tazi qui, grâce à son premier long métrage «Night Walk », a fait un pas auréolé de succès dans le cinéma américain. Entretien

MAROC DIPLOMATIQUE :

  • Votre premier long métrage «Night Walk» a été réalisé entre le Maroc et les Etats-Unis. Comment avez-vous vécu cette expérience ? Et quelles sont les difficultés auxquelles vous vous êtes heurté ?

Cela a été une expérience formidable. J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir tourner dans mon pays natal où j’ai eu beaucoup de soutien que ce soit de la part de l’administration qui a facilité toutes les procédures officielles ou la production, grâce à Global Media Africa de Mostapha Mellouk, qui a réussi à assurer un tournage réussi. Il y avait bien sûr, comme dans toute production, de nombreuses difficultés, ne serait-ce que du point de vue de la langue par exemple ! Puisque nous avions des membres de l’équipe marocains, je devais m’adresser à eux en français et en arabe, tandis que je devais diriger mes acteurs américains en anglais et à un certain moment, parler à des techniciens en espagnol ! D’autres difficultés concernent, bien entendu, la nécessité de traduire ma vision dans le temps et le budget imparti car nous étions indépendamment financés, mais nous nous en sommes bien tirés de ce côté-là ! Enfin, il y avait le fait que le tournage avait lieu entre deux continents et qu’il fallait donc gérer des problèmes d’accessibilité et de transfert de matériel ou d’information permanents, ce qui n’était pas toujours aisé.

  • Vous êtes le premier réalisateur marocain à avoir réuni dans un seul film une panoplie de stars internationales, notamment Mickey Rourke, Eric Roberts, Sean Stone, la Fouine, etc. Comment avez-vous fait pour les convaincre de participer à l’aventure ?

Un grand sens de la négociation à la marocaine ! Je rigole. Quoique, il y a une partie de cela en fait… Non, mais en réalité, je pense que les acteurs ont été séduits par l’histoire et la passion que j’avais pour ce projet. Je les ai approchés en leur proposant de se joindre à moi pour transmettre un message fort que l’on ne voit pas dans le cinéma hollywoodien actuel. Il s’agissait d’un projet très ambitieux et innovant. Ils ont fini non seulement par se joindre à moi mais à mettre beaucoup de leurs propres efforts personnels dans le projet. La Fouine, par exemple, n’avait jamais fait un film en anglais et il a pris de nombreuses leçons de coaching pour bien maîtriser toutes ses répliques car il tenait à parfaitement incarner le personnage. Mickey Rourke et Eric Roberts ont accepté de réduire drastiquement leur cachet pour que l’on puisse travailler avec eux. Je les en remercie énormément car ils ont élevé la valeur de la production du film. Cela a été une réussite je pense.

  • Hormis son histoire captivante, vous dites que la portée de votre film est de combattre les préjugés entre Orient et Occident en pointant plusieurs problèmes comme la corruption, l’injustice ou encore l’islamophobie. Comment vous est venue l’idée de passer un tel message ?

J’ai vécu au Maroc jusqu’à 18 ans et pour moi, nous étions toujours « les bons » de l’histoire. Je suis allé vivre en France puis aux Etats-Unis ensuite et je me suis rendu compte que ce n’était pas forcément l’image qu’avaient de nous les Occidentaux, loin de là... Là-bas, nous sommes les « vilains » de l’histoire : ceux qui créent des problèmes d’immigration illégale, de violence voire de terrorisme. Je me suis demandé d’où cela venait. Et c’est simple – dès qu’on allume la TV ou qu’on lit des journaux dans l’un de ces pays, on y voit des histoires ayant à faire aux côtés négatifs de la communauté arabo-musulmane. Nous n’avons pas suffisamment d’histoires qui mettent en valeur notre patrimoine ou notre héritage. Du moins, pas à l’intérieur du système hollywoodien. J’ai donc décidé de faire, à mon échelle, quelque chose contre ça. J’espère que cela ne sera non seulement que le début pour moi, et que j’aurais l’occasion de continuer cette mission dans des projets plus grands et avec plus de budget, mais aussi que cela inspirera d’autres personnes, que ce soit dans notre communauté ou à l’extérieur de notre communauté, d’entreprendre la même mission.

  • Quelle est votre prochaine étape ? Un autre film américain ou un long métrage 100% marocain ?

Je prépare un nouveau film qui je l’espère sera à nouveau entre les Etats-Unis et le Maroc. Il s’agit de l’histoire vraie d’une femme libanaise qui a fui la guerre civile dans son pays dans les années 80 pour les Etats-Unis. Une fois là-bas, elle a rejoint le FBI puis la CIA et a servi son pays adoptif en combattant les plus grands criminels du monde. Plus tard, le gouvernement s’est retourné contre elle à cause de son passé et l’a poursuivi en justice pour un crime qu’elle n’avait pas commis. Je compte là aussi faire ce film à travers le système hollywoodien, tout simplement car je pense que c’est la meilleure façon d’avoir le plus d’impact dans le monde – il faut le reconnaître, les films américains sont les plus vus à l’international. Il est donc raisonnable pour moi d’essayer d’utiliser ce réseau pour marquer mon environnement. Cela dit, une grande partie de l’histoire se passe au Moyen-Orient et au vu de mon expérience réussie de tournage au Maroc, je voudrais vraiment pouvoir le tourner dans mon pays natal qui est souvent utilisé pour des décors de pays arabes. Je suis donc très excité de pouvoir revenir et continuer cette collaboration avec les proches de mon pays.

  • Un conseil pour les jeunes marocains qui s’apprêtent à franchir leur premier pas dans l’industrie cinématographique ?

Un peu de façon exagérée (mais presque pas), j’aimerais reprendre ces mots de Winston Churchill en leur promettant « du sang, de la sueur et des larmes… mais la victoire ! » Du moins, à ceux qui auront la force d’y croire et de persévérer. Car c’est une industrie intraitable qui ne tolère pas la faiblesse. Il faut faire face à beaucoup de rejets, d’indifférence, d’incertitude et il ne faut pas baisser les bras. J’ai entendu nombre de fois des gens me dire que je devrais juste me concentrer sur ma carrière d’ingénieur, que le cinéma ne devrait rester qu’un hobby… Je ne pense pas que j’aurais pu réussir à être là où je suis actuellement si je n’avais pas eu la capacité mentale de passer outre ces commentaires et de me concentrer sur ce que mon cœur me disait réellement de faire. Après, il faut bien sûr un peu de foi aveugle et de bénédiction mais je pense que cela est généralement le cas des jeunes marocains passionnés et je leur souhaite tout le courage du monde !

Propos recueillis par Saad Bouzrou

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