Cacophonie au cœur d’un gouvernement à géométrie variable

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Ce mardi 19 mai, le ministre des Finances appelle l’ensemble des acteurs économiques à reprendre leurs activités et à redémarrer leurs entreprises directement après la fête de l’Aïd al-fitr, à l’exception des entreprises qui ont été suspendues par des décisions administratives rendues par les autorités compétentes.

Quoi de plus normal surtout qu’une grande catégorie des internautes a commencé à manifester son appréhension quant à une éventuelle paralysie de l’économie nationale. Or son appel a vite suscité un tollé sur la toile, qui est devenue, fort heureusement, la deuxième voix des citoyens. Chose compréhensible puisque juste la veille, le verdict était tombé de la bouche du chef du gouvernement qui avait annoncé la prorogation du confinement jusqu’au 10 juin. Sur les réseaux sociaux, les indignations pleuvaient pointant tantôt avec rage tantôt avec sarcasme l’absence de coordination entre Saadeddine El Otmani et son ministre des Finances. Il faut bien qu’une porte soit ouverte ou fermée. Entre ceux qui sont pour et ceux qui y trouvent une sorte d’abus, la courbe de l’évolution des contaminations est là pour nous rappeler à une réalité amère, celle du non respect de l’état d’urgence sanitaire. En effet, des images et vidéos circulant sur le net mettent nos nerfs à l’épreuve, chaque jour. Certains quartiers ont l’air de n’avoir jamais été confinés. Des souks populaires surpeuplés aux jeunes dont la légèreté est telle qu’ils exhibent leur inconscience au grand public en prenant leur douche dans la rue, une réalité est là, criarde et désolante : l’ignorance est le lot d’une masse qui défie les autorités et le Covid-19 avec. Mais peut-on vraiment les blâmer ? Si le confinement est pour certains l’occasion de se retrouver en famille, en se faisant livrer tout ce dont ils ont besoin, pour d’autres c’est une sentence qui ne dit pas son nom.

De quoi déstabiliser le citoyen le plus sage 

Après l’annonce du chef de gouvernement et les déclarations de Mohamed Benchaâboun, les citoyens se déchaînent alors sur la toile ne sachant plus à quel saint se vouer ou plutôt à quel ministre prêter l’oreille. A entendre le chef de l’Exécutif qui n’a fait que multiplier ses sorties ratées durant cette crise sanitaire, la situation épidémiologique du pays n’est pas rassurante. Or il y a ce quelque chose qui échappe aux Marocains : à comparer nos chiffres avec ceux d’autres États, on ne comprend vraiment pas pourquoi on est le pays qui bat le record en période de confinement. Rappelons que Wuhan, berceau de la Covid-19 a repris son cours de vie normal après presque soixante-dix jours de confinement strict. Sauf que chez nous, avec presque 200 morts, on décide d’un confinement de presque trois mois sans expliquer aux citoyens, concrètement, les critères sur lesquels on se base pour prendre de telles décisions. Mais si la courbe ne se stabilise pas et si nous sommes contraints de rester chez nous pendant trois mois n’est-ce pas parce que la rigueur n’a été de mise que pendant les premiers jours ? N’est-ce pas parce que les usines ont continué à travailler ? N’est-ce pas ces foyers qu’on découvre aujourd’hui à notre grand malheur ?

Nous de notre côté, nous nous prêtons au jeu et nous nous disons qu’effectivement le Maroc a privilégié les vies sur l’économie. Mais ne faut-il pas au moins considérer les citoyens et donner un minimum d’informations sur le pourquoi et le comment des choses ? Doit-on rester confinés jusqu’à disparition du virus ? Le seul hic est qu’on sait que la Covid-19 ne risque pas de disparaître de sitôt et qu’on devrait apprendre à vivre avec. Donc qu’attend-on au juste ? On a peur d’une vague de contaminations ? Louable intention sauf que les citoyens sont en train de payer pour le manque d’engagement, de sérieux et d’honnêteté des gouvernants qui se sont succédé jusqu’ici. On connaît, depuis longtemps déjà, les énormes défaillances de notre système de santé. Selon des chiffres du département de la Santé, le Maroc compte 8.442 médecins généralistes (3.818 dans le public et 4.624 dans le privé) et 14.932 spécialistes (7.414 dans le public et 7518 dans le privé). Avec ces chiffres, le Maroc fait partie des 54 pays du monde identifiés par l’OMS comme présentant une offre médicale insuffisante. C’est un fait avéré qu’on ne peut nier : nous avons besoin de trois fois plus de médecins sans parler de la capacité litière qui est trop loin de la moyenne.

Il est évident que dès le premier cas avéré au Maroc, et sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi, l’État a pris des mesures courageuses drastiques qui ont valu au Maroc des hommages de par le monde.


Mais aujourd’hui, notre crainte est que les choses ne se retournent contre nous. Le confinement nous a épargné le pire mais à lui seul il ne peut résoudre le problème surtout qu’on découvre, à chaque fois, des foyers dormants. Effectue-t-on un nombre suffisant de tests ? Bien sûr que non. Bien évidemment on ne connaît pas les facteurs qui ont animé la décision de prorogation mais on devine parfaitement que la phobie d’une vague de contaminations y est pour beaucoup. Les citoyens n’ont donc que le droit de se plier aux règles sachant que des familles démunies qui vivent à dix personnes ou plus dans un espace de 40² n’ont plus de quoi vivre. Comment demander à quelqu’un qui n’a rien à perdre de respecter le confinement ? Comment peut-on reprocher à quelqu’un qui manque d’eau et d’électricité de ne pas se confiner chez lui tout comme celui qui passe la journée au bord de sa piscine ? Pour des familles nombreuses vivant dans une seule pièce, manquant des conditions rudimentaires, la précarité ne pardonne pas. L’exiguïté et le manque voire l’absence de moyens les jettent dehors ne laissant pas de place à la crainte du virus.

Que de révélations !

La pandémie qui s’est abattue sur nous sans crier gare faisant voler en myriade nos certitudes et nos espoirs, nous révèle le décalage et les inégalités sociales de notre société mais aussi le déphasage au cœur de notre gouvernement.

On intégrait à peine la nouvelle annoncée par Saadeddine El Otmani quand Mohamed Benchaâboun fait sa sortie, lors de la séance des questions orales à la Chambre des représentants, pour inviter les entreprises à relancer l’activité économique après l’Aïd al-Fitr en s’appuyant sur des chiffres qui donnent des sueurs froides dans le dos. C’est que les fausses notes reprennent leur place au sein du gouvernement.

Le citoyen ne sait plus à quoi s’en tenir face à un Exécutif dont les membres ne sont pas sur la même longueur d’ondes.


A entendre le ministre des Finances annoncer que le Maroc perdait 1 Milliard de dirhams pour chaque jour de confinement nous met face à l’appréhension de lendemains incertains surtout que tenant compte de la prolongation du confinement, le Maroc aura perdu d’ici le 10 juin, 80 milliards de dirhams.

Et le chef de gouvernement rectifie le tir le lendemain pour dire que finalement il n’y a pas de contradiction dans ses dires et ceux du ministre des Finances. C’est dire qu’El Otmani cumule ses sorties ratées. Et on ne peut ne pas rappeler son dernier entretien télévisé où tous les citoyens, dans l’attente, étaient restés sur leur soif et leur amertume. Au lieu de communiquer des chiffres et des résultats des études de l’impact de Covid-19 dont le contenu font toujours, comme par hasard, l’objet d’une fuite, d’une manière ou d’une autre, au lieu peut-être d’annoncer un déconfinement progressif et de là sauver la face devant le relâchement général qui commençait à se voir de façon flagrante, le chef de gouvernement avait parlé pour ne rien dire. Ce qui le décrédibilise à chaque fois devant les Marocains.  Oui disons-le clairement : il n’y a plus de confinement strict et rigoureux pour qu’on parle aujourd’hui de déconfinement.

Cerise sur le gâteau : les Marocains bloqués à l’étranger

On ne le sait que trop bien, avec ce virus qui a mis à l’épreuve les grandes puissances, la vérité n’est jamais figée. D’un jour à l’autre, la donne change et donc la gestion et les solutions doivent évoluer en fonction de l’évolution de la situation incontrôlable. On ne le sait que trop, faire face à un virus encore mystérieux n’est pas chose aisée mais gouverner c’est anticiper, prévoir et agir. Tout cela ne peut se faire sans la maîtrise d’une stratégie de communication de crise. Or les hésitations et les improvisations auxquelles nous avons droit, depuis quelques jours, menacent de balayer d’un revers de main tous les efforts déployés.

Le jeudi 23 avril, au cours d’une réunion très attendue de la Commission des Affaires étrangères, de la défense nationale, des affaires islamiques et des MRE, à la Chambre des représentants, le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération a annoncé qu’un plan de rapatriement était en cours d’élaboration, expliquant que la date et le plan précis dépendaient de la situation sanitaire intérieure mais qu’il espérait que le retour se fera le plus vite possible. Le 13 mai, selon le quotidien Al Akhbar, Nasser Bourita se disait prêt à rapatrier tous les Marocains bloqués à l’étranger mais qu’il attendait l’aval du ministère de la Santé. Et là force est de rappeler que lors de l’interview de Saadeddine El otmani, ce dernier avait dit que le rapatriement se fera dès l’ouverture des frontières au lieu de donner une date butoire pour rassurer ces citoyens qui se sentent abandonnés par le pays. Une réponse d’ailleurs qui lui a valu les railleries des internautes.


Est-il normal que ce soit la presse espagnole qui nous apprend que 200 des Marocains bloqués à Melilla étaient rentrés ?

Dissonances dans un gouvernement à voix multiples

Aujourd’hui, au temps du Covid-19, le Maroc est pris entre deux feux : un système de santé défaillant et une économie au bord de l’asphyxie. Mais il est aussi mis à mal par l’image que lui renvoie un gouvernement hétérogène qui laisse voir une dissension interne à peine voilée, une lutte intestine et des querelle byzantines. Et cela ébranle la confiance et freine l’élan des citoyens qui étaient bien optimistes quant à la gestion et à la démarche gouvernementale efficace des premiers jours.

Depuis le début de cette crise sanitaire inédite, on ne cessait de dire que le pays s’en sortirait transformé et plus fort. Mais une dure crise économique est déjà en cours et le pire est à craindre si on se fie au chef de gouvernement qui dit une chose et son contraire, qui quand il parle laisse voir qu’il est tout sauf convaincu de ce qu’il dit, qui montre tout simplement à travers ses contradictions qu’il ne connaît pas sa partie ou du moins a du mal à prendre des décisions.

Peut-on croire à la rumeur selon laquelle il ne serait pas de la partie et que ce serait un groupuscule de ministres (3 ou 4) qui fait la loi déformant pour ainsi dire la majorité gouvernementale et parlementaire ? Les autres membres du gouvernement ne comptent-ils pas pour du beurre ?


En somme, on tirera de ces mois de confinement et de lutte ferme et déterminée, une nouvelle vision pour notre pays. Nous ne leurrons pas, l’épidémie n’est pas derrière nous, nous n’avons pas le droit de lâcher. Aujourd’hui, préserver la santé des citoyens et celle de l’économie est une équation très compliquée à résoudre. Mais prévoir ce que sera demain est encore plus compliqué. Les paroles du chef de gouvernement nous martèlent la tête : « Le déconfinement est beaucoup plus difficile à gérer que le confinement », ce en quoi il a totalement raison.  

Aujourd’hui, la question qui se pose est : Que va-t-il se passer après le confinement ? Le gouvernement sera-t-il vraiment en mesure de gérer le déconfinement ou doit-on s’attendre à des contaminations de masse ? Pourra-t-il assurer le redémarrage de la vie sociale et économique du pays ?

De toute façon, on est sûrs d’une chose c’est qu’il nous faudra apprivoiser le coronavirus. Nous avons besoin d’adopter les gestes qui sauvent et d’abandonner l’inconscience qui tue. En attendant, et parce que nécessité fait loi, prions pour que notre gouvernement, fait à chaux et à sable, puisse trouver un minimum d’harmonie afin qu’il puisse nous refléter la sérénité et l’assurance dont nous avons besoin.

 

Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…