Ce fragile équilibre du monde : hommage à Khatibi

Ce fragile équilibre du monde : hommage à Khatibi

Par Jean Zaganiaris

Les 12, 13, 14 et 15 mars, l’Université Chouaïb Doukkali d’El Jadida, l’Université Mohammed V de Rabat, l’EGE Rabat/ Université Mohammed VI Polytechnique et l’Université Ibn Toufaïl de Kénitra organisent un colloque itinérant intitulé : « Abdelkébir Khatibi : cheminement et empreintes », en hommage à ce grand penseur disparu en 2009. C’est l’occasion pour nous de revenir sur le roman Pèlerinage d’un artiste amoureux, publié aux éditions du Rocher et chez Tarik en 2003.

« Le silence est notre langue naturelle ». Il s’agit d’une des phrases figurant dans un paquet de lettres trouvées par Raïssi, derrière l’un des murs de la maison familiale. Elle a été écrite par un prénommé Rachid, né à Marrakech et ayant étudié à Fès, qui supplie celui qui découvrira ce message de faire le pèlerinage à la Mecque et de prier pour lui sur la tombe du Prophète, ainsi que pour la femme dont il évoque l’histoire. L’une des lettres du paquet est d’ailleurs adressée au Prophète. L’histoire commence à la fin du XIXème siècle. Raïssi décide d’effectuer le pèlerinage, accompagné par son frère. Le voyage sera long, rempli de péripéties, à l’instar du poème « Ithaque » de l’écrivain grecque Constantin Cavafy. Les passages avec la Sicilienne, rappelant Nizham, la belle femme de Bagdad dont parle Ibn Arabi, sont de toute beauté et évoquent la théophanie, cette manifestation divine ou cet avertissement qui se produit ici-bas. Tout fonctionne par signe chez Khatibi, le hasard ne résiste pas au Mektoub et surtout à la magnification, à ce ré-enchantement du monde décrit par Max Weber.

Au début de son périple, Raïssi rencontre cette femme énigmatique, aux pieds teints au henné, et tombe sous son charme, se laisse guider par son audace. La linéarité du récit s’immobilise brièvement, repart, s’arrête de nouveau, à l’instar de ces cœurs arythmiques qui cessent de battre une petite seconde, de temps en temps, pour mieux repartir, ou dont les battements sont doubles, parfois triples : « Entre le temps de la prière et celui du désir suspendu, il y a comme une syncope où l’Ange apparaît. Raïssi ne vivait plus qu’en fonction de cette rencontre qui déréglait sa journée, le jetant dans une orbite lunaire » (pp. 24-25). Leur union sera marquée par l’ivresse des sens, l’envoûtement réciproque, la possession mutuelle, aussi forte qu’éphémère. C’est d’ailleurs cette force du désir que l’on retrouve dans le magnifique roman La liaison de Ghita El Khayat, dont la correspondance avec Khatibi reste un témoignage précieux. Pour les amants, la proximité n’est pas incompatible avec la distanciation, pas plus que la mémoire ne l’est avec l’amnésie : « Au lieu de la fatigue accumulée et dénouée au bord des larmes, les amants découvrirent un nouveau monde. Dès lors, ils redevenaient inconnus l’un à l’autre » (p. 28).

Khatibi et la quête spirituelle

L’aventure se poursuit, Raïssi embarque sur un bateau à vapeur, passe par Tanger, découvre les plaisirs du haschich, glisse dans un « monde féérique incontrôlable ». Bien entendu, le voyage de Raïssi n’est pas l’excursion beat generation racontée par Jack Kerouac dans On the road. Le pèlerinage est une quête spirituelle raconté à travers le regard soufi, omniprésent dans l’œuvre de Khatibi, comme l’a justement souligné Abdellah Memmès. Les moments de prière, notamment avec son frère, font partie de ces passages poétiques du roman et rendent compte de l’harmonie des antagonismes omniprésente chez Khatibi, depuis Le livre du sang à Amours bilingue.  Au fur et à mesure que l’on avance dans le récit, l’écriture devient peinture, calligraphie. On retrouve cette dimension dans le roman de Soumia Mejtia, Luciole et Sirius, défini par l’auteure comme étant un conte soufi : « Nous sommes un peu du moment, le moment où la vie se dresse en nous et nous suspend au juste moment. Nous sommes alors du moment, juste du moment, oublieux de la triste mémoire. Nous aurons cette impression quand, au réveil, nous ne savons pas où nous sommes, ni qui nous sommes ». L’amnésie décrite par cette auteure est très proche de celle qui traverse l’aimance d’Abdelkébir Khatibi et « cette vie en dehors de la vie » qui jalonne la quête mystique de Raïssi.

Le profane se mélange au sacré, pour que l’être aille vers la pureté. Les identités fusionnent, de manière alchimique. Lors d’un échange religieux, un inconnu dit à Raïssi : « Suis-je musulman ? Suis-je Algérien ? Suis-je Français ? Les trois » (p. 47). Les êtres sont des mosaïques, la société composite dont parle le sociologue Paul Pascon existe en chacun de nous. « L’autre », celui que bien souvent des discours de haine et de ressentiment construisent comme différent, existe en « moi », et ce « moi », à la fois singulier, décolonisé et appartenant à un monde commun, existe également dans « l’autre » : « Peut-être êtes-vous aussi chrétien que moi et moi aussi musulman que vous. Qu’est-ce qui nous sépare ? » (p. 64). « Tout le monde et personne », répond Raïssi. Si cette proximité a conduit à la colonisation et à l’exploitation capitaliste, dont Raïssi sera le témoin et contre laquelle il luttera, elle peut aussi mener à ces amours métissés avec Mademoiselle Matisse, où « l’Orient » et « l’Occident » font l’amour en s’affranchissant par l’amnésie nietzschéenne des violentes assignations identitaires infligées par les colons ou les nationalistes.

Aujourd’hui, dans un monde où les discours identitaires semblent avoir plus de sacralité que la vie humaine, lire, relire ou sentir en soi la beauté du verbe khatibien est plus que salutaire.

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