Chronique d’une femme marocaine de couleur

Par Fatima-Zahra QUATABOU 

Le 25 Mai, nous avons assisté à la cruauté humaine sans états d’âme. L’assassinat de George Floyd lors d’une interpellation policière musclée, injustifiée et d’une extrême violence n’a laissé personne indifférent. Cet énième acte raciste envers la communauté afro-américaine est la goutte qui fait déborder le vase. La peur du COVID-19 a laissé place à la colère grandissante des foules. A l’échelle internationale, sont organisés sitins et rassemblements pour dénoncer le racisme anti-noirs, les violences policières, la justice à deux vitesses et le privilège blanc. Je n’entrerais pas dans le détail de l’histoire des USA et pourquoi ils en sont TOUJOURS là aujourd’hui mais j’aborderais le sujet du racisme sous d’autres prismes. Le premier étant celui de la déshumanisation du corps noir (et celui de toute autre personne pas blanche en général). Je m’explique : Nous n’avons jamais eu besoin de voir les corps fusillés du Bataclan ou de Charlie Hebdo, par exemple, pour croire en la réalité et la brutalité des drames, pour avoir de l’empathie, pour participer au deuil national etc… Des témoins ont relaté les faits, on a lu des témoignages, la couverture médiatique était là, et cela a été largement suffisant pour mettre en place des mesures, indigner les citoyens, créer le débat, aider les familles et autre. Et si jamais de telles images avaient eu le malheur de fuiter, cela aurait immédiatement créé un tollé. Ce serait un scandale, un manque de respect total pour les victimes et leur famille. Les images auraient été floutées ou très certainement censurées et leur auteur condamné. D’ailleurs c’est ce que la raison voudrait qu’il soit. Un respect total de la dignité de l’être humain quel qu’il soit surtout aux derniers moments de sa vie et encore plus quand sa mort est aussi choquante. Or malheureusement, nous en sommes à un stade défaillant de l’humanité où il faut avoir des preuves filmées de l’agonie de certains et pas d’autres pour que l’on puisse croire à la véracité des faits. Il faut en arriver au voyeurisme pour se faire justice. Pourquoi avoir besoin d’une vidéo pour admettre l’existence du racisme afro-américain (et pas que) et se soulever contre ? Ne le savions-nous pas déjà ?

«Pendant des siècles, la mise en spectacle des corps noirs mourants a été un moyen de terroriser les Noirs. La circulation des images insoutenables de l’atroce agonie de George Floyd contribue à la perpétuation de ce récit. On ne mesure pas les dommages psychologiques que le fait de voir des Noirs assassinés produit sur les personnes noires, notamment les plus jeunes. Comme les images de famines ou de guerre relayées avec complaisance ; cela contribue à la déshumanisation des corps noirs.» a précisé Rokhaya Diallo.

Le tragique drame a toutefois ouvert le débat sur le racisme de manière globale. Il a crevé un abcès et a mis en lumière un sujet gênant que tout le monde essaie d’éviter tant bien que mal.


Je n’entrerais pas non plus dans le débat autour des violences policières qui cogite en France, ni sur les courtscircuits pris par une frange de la population française pour justifier l’injustifiable : Si Adama Traoré avait un casier judiciaire donc il était délinquant et donc ça justifie sa mort sous les mains de la police ; les jeunes des banlieues sont des délinquants et toutes les cités sont devenues des jungles où les policiers ne peuvent plus accéder (Parole type de quelqu’un qui n’est jamais allé dans une cité et qui n’a jamais connu quelqu’un qui y a déjà habité ou qui y habite), ni sur les débats télévisés où ne sont invités que des blancs pour parler de racisme alors qu’ils ne l’ont jamais vécu, ni sur les commentaires indécents diffusés en direct autour de la mort de George Floyd le qualifiant grosso modo de «‘Malabar’ ayant probablement une maladie pathologique ; s’il avait la capacité de dire – I can’t breath – c’est que la position du policier était correct.» ou autour de celle des Chinois décédés du Coronavirus «Ils enterrent des Pokémon», ni sur le fait de faire interviewer une actrice ayant joué dans une série policière pour donner son avis «d’expert» sur les violences policières, ni sur l’affaire des policiers de Rouen.

Je ne m’y attarderai tout simplement pas parce qu’il y a énormément d’associations, de militants, de mouvements, de collectifs qui font un travail formidable sur le terrain pour lutter contre ce fléau. L’information est là, le CSA est saisi quand il le faut, des pétitions sont signées, des articles rédigés et des vidéos de sensibilisation tournées.

Ça me fait du baume au cœur de voir autant de mobilisation pour ce sujet longtemps négligé. Le temps de l’impunité est dépassé et le racisme ne passe plus (même sous couvert d’humour) !

En revanche là où j’ai envie de m’attarder, c’est sur un terrain vierge où le racisme gangrène en toute impunité dans le déni total de la population : L’Afrique du Nord.


En Afrique du Nord, il y a un racisme anti-noirs culturel et institutionnel.

Si on prend le Maroc à titre d’exemple, il y a deux degrés de racisme : Le premier envers les citoyens marocains de couleur et le second envers les migrants subsahariens et la communauté de l’Afrique noire installée au Maroc.

Dès que l’on souhaite aborder le sujet du racisme au Maroc, la première excuse qui ressort est : «De un, le racisme est partout dans le monde et de toute façon nous les Marocains sommes racistes les uns envers les autres par région. Chaque région ne veut pas se mélanger et donc on se déteste.»

Banaliser le racisme en le comparant au régionalisme, à la xénophobie, à l’esprit tribal et à l’appartenance à une catégorie sociale me laisse perplexe.


La seconde excuse est : «De toute façon, au Maroc, même les citoyens blancs sont jugés. Si une personne est grosse, maigre, grande de taille, petite, anémique etc… Tout le monde y passe.»

Manque d’éducation quand tu nous tiens. Un Marocain noir amazigh (de Zagora, Ouarzazate, Tata, Agdz… par exemple) a plus de chance de subir de la discrimination dans la rue par rapport à sa couleur de peau et si on sait qu’il est/parle amazigh, il subira une double catégorisation.

(Pour information, certains Amazighs «blancs» refusent catégoriquement l’idée qu’il y ait des noirs amazighs, pour eux les autochtones étaient tous blancs… #White-Supremacy).

Un Marocain noir gros subira de la gros-sophobie en plus du racisme lié à sa couleur de peau.


Un Marocain noir handicapé subira de la discrimination liée à son handicap en plus du racisme liée à sa couleur de peau.

Une Marocaine noire subira du sexisme et du racisme… Et la liste peut continuer à s’allonger ainsi ad vitam aeternam malheureusement.

Double peine…

Je tiens à préciser que le terme noir englobe toutes les teintes allant du clair au plus foncé.


Tout en sachant que dans l’inconscient du peuple, l’existence de citoyens marocains «de couleur» ne peut être lié qu’à l’esclavage. Ils ont tendance à oublier que le Maroc a des régions désertiques (Sud, Sud-Ouest) où il est tout à fait normal que l’être humain s’acclimate à son environnement et notamment via une peau plus foncée et ce bien avant les campagnes d’esclavage.

D’autant plus qu’ils ont aussi tendance à oublier que l’histoire de l’humanité est faite de migrations. Il est tout à fait logique de considérer qu’à une époque, une population/ groupuscule venant d’une contrée lointaine décide de passer du nomadisme à la sédentarisation en choisissant de s’installer durablement sur un lieu fixe afin d’y vivre et d’y cultiver ses besoins. Des mariages se font, des enfants sont nés et ainsi va la vie…

Si l’humain a réussi à peupler des pays entiers du globe de la sorte alors vous imaginez bien que se déplacer dans le même continent est chose normale.

Et ils ont surtout tendance à oublier que nous sommes africains.


Dénigrer un citoyen dans son propre pays par rapport à sa couleur, se donner le droit de le considérer comme descendant d’esclave, le traiter de manière inférieure, considérer qu’il ne doit se reproduire qu’avec telle catégorie et pas une autre, le cataloguer avec des termes durs à encaisser et l’invisibiliser dans la société est d’une violence extrême qu’on ne réalise pas assez.

Certains me diront, oui mais vous n’êtes pas discriminés quand vous cherchez du logement ou du travail… Encore heureux, j’ai envie de répondre ! Nous sommes chez nous, je te signale.

Combien de fois ai-je lu des témoignages de Marocaines ayant été recalées d’entretiens d’embauches car étant noires avec des tresses. Discrimination à l’embauche ! Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Bien évidemment qu’il ne faut pas espérer être dans l’élite…

Un ou UNE noir.e ministre ? Je rêve.


Et les acteurs marocains qu’on teint de noir/marron (blackface) pour jouer le rôle de la personne de couleur au lieu d’en embaucher un, on en parle ou pas ?

La télévision marocaine, le mannequinat, le milieu audiovisuel ne mettent jamais en valeur la diversité du patrimoine génétique marocain.

Toujours les mêmes visages, les mêmes têtes, les mêmes coiffures…

 

 

Même quand ils veulent mettre en avant les tenues, traditions et langages Sahraouis, il n’y en a que pour la région de Lâayoune, jamais Zagora et alentours… Le Sud-Ouest oublié ! La politique prime.


Le nombre de fois où l’on m’a dit : Wouah, on n’a jamais vu de Marocaines qui te ressemblent. On ne savait pas qu’il y avait des personnes de couleur au Maroc…

Invisibilisation à outrance…

Combien de mots totalement racistes sont ancrés dans notre vocabulaire et sont utilisés de manière TRÈS dénigrante pour définir un citoyen marocain de couleur, je prends un in-fime exemple :

  • «Hartani» = Vient de «Haratine» qui viendrait du dialecte tamazight «ahardan» avec lequel on distinguait les esclaves affranchis = Homme libre de seconde catégorie.

  • «Draoui» = Originaire de la région de Drâa dans le Sud-Ouest = Noir de façon péjorative

  • «3ezzi» = Je ne connais pas encore la racine du mot (en cours de recherche) mais qui est le synonyme de nègre.

  • «Assou9i» = Esclave qu’on peut vendre/ acheter dans un souk


Avec toute cette culture discriminante et cette banalisation du racisme, on ose ENCORE nous sortir l’excuse de la victimisation ?

Le plus pathétique dans l’histoire c’est que malgré ce que je viens de citer, il y aura toujours quelqu’un pour te convaincre de la non-existence du racisme au Maroc car le prophète (sws) a dit :

« Sachez qu’il n’y a aucune différence entre un arabe et un non arabe.

Il n’y a pas de différence non plus entre un blanc et un noir, si ce n’est par la piété.


Ai-je bien transmis le message ? »

Il faut croire que la transmission du message s’est perdue en cours de route avant

d’arriver dans les pays arabes…

Maintenant, parlons de l’accueil réservé à nos chers amis les noirs africains et subsahariens.


Là, c’est carrément une discrimination d’un autre niveau.

On refuse de leur louer car « ils ont des odeurs » avec des pancartes dans les immeubles qui l’affichent sans aucune gêne.

On les considère comme des délinquants, des voleurs qui refusent de s’intégrer (alors qu’absolument rien n’est fait pour les intégrer).

On considère qu’ils veulent voler le travail de l’honnête citoyen marocain, qu’ils passent leur temps à mendier dans les rues, qu’ils sont une menace.


Ils peuvent se faire agresser à tout moment. Leurs femmes sont sexuellement harcelées. (Là c’est carrément un problème sociétal de première catégorie, toutes les femmes en souffrent au Maroc !)

Sans parler des insultes en veux-tu en voilà, les « rentrez chez vous », les contrôles au faciès, les sketchs à la télévision d’un racisme fulgurant.

Nous en sommes à un point où même le racisme anti-touristes noirs existe chez nous. Des voyageurs et voyageuses noirs se passent le message pour ne plus visiter le Maroc après y avoir vécu des expériences douloureuses. C’est d’une tristesse infinie…

Est-ce que ça vous rappelle quelque chose? Toujours pas ?


L’extrême droite…

Si nous ne faisons rien pour éradiquer ce fléau dès à présent, nous marcherons dans les pas de l’Europe.

Nous allons répéter les mêmes erreurs, créer exactement les mêmes failles dans le système, avoir les mêmes débats, mêmes polémiques, même climat hostile… Est-ce qu’on aspire vraiment à ça ?

Est-ce qu’on veut vraiment atteindre le point où un policier viendra faire un plaquage ventral meurtrier impunément à un innocent car différent ? Est-ce qu’on veut assister à l’avènement de Zemmour maghrébins ? Est-ce qu’on veut vraiment créer des divisions ?


Certes le Maroc n’est pas préparé à l’accueil d’un afflux conséquent d’immigrés et d’étudiants souhaitant vivre dans le pays mais il est grand temps de prendre les choses en main pour mieux nous y préparer.

Mettre en place des collectifs qui luttent contre le racisme qui pullule, comme le collectif « Ana machi 3azi » qui avait organisé la première campagne nationale contre le racisme du pays ; voter des lois contre ça (La Tunisie est le premier pays nord-africain à en avoir voté une. Très grande avancée pour un pays baigné dans le déni), ouvrir la parole sur le sujet, éveiller les consciences, sensibiliser les citoyens et les syndicats ; appeler les Marocains à s’engager contre l’exclusion et à «choisir la diversité».

Enfin, il faut miser sur l’éducation, revoir les bases des manuels scolaires, enseigner le

passé esclavagiste du Maroc dans les cours d’histoire, proposer des livres et reportages sur le sujet… Éduquer, éduquer et encore éduquer.


Avant de traiter quelqu’un de descendant d’esclave, il faut se dire que peut-être, son ancêtre a fait partie de l’armée à la place de ton ancêtre qui a fui ses responsabilités militaires… Peut-être que son ancêtre s’est faite violer par ton ancêtre à qui la femme refusait des envies un peu trop olé-olé… Peut-être que son ancêtre a passé toute son existence à cultiver des terres sans toucher un salaire et qu’au final il a participé à la création de la richesse du pays…

Peut-être qu’il n’est pas descendant d’esclave et que tu te crois supérieur alors que tu ne l’es aucunement.

Et s’il s’avère réellement être un descendant d’esclave, il a encore plus de légitimité à garder sa place dans le pays et devenir un citoyen marocain à part entière.

Ayons de l’humilité et de l’empathie. Apprenons à mieux connaître notre histoire.


Respectons-nous les uns les autres. Essayons de voir la différence comme une force et non comme une menace. Soyons unis.

Je souhaite conclure sur cette note de ma sœur : « Il est primordial d’apprendre à écouter et soutenir les gens qui se sentent offensés par une pratique, sans intervenir et sans ramener le sujet à soi et surtout sans faire le parallèle avec d’autres luttes ou d’autres causes car chaque lutte a sa propre histoire.

Dire que c’est l’intention qui compte derrière un acte raciste (blackface, humour…), c’est choisir le chemin de la facilité et ne pas vouloir affronter ses propres démons, son propre racisme ; ça voudrait dire se voir en face sans filtre et devoir changer sa perception des choses. C’est très difficile à faire.

Dire que c’est l’intention qui compte c’est ne pas s’ouvrir à l’inconnu pour ne pas quitter sa zone de confort. »