Covid-19: ” L’Occident en pleine déroute, la Chine saisit cette opportunité ” (Len Ishmael)

Policy-Center

Que révèle la crise de Covid-19 sur l’état actuel de l’ordre mondial ?

L’ordre mondial libéral dirigé par l’Occident, en place depuis 70 ans, a été façonné et dirigé par les États-Unis avec le soutien de leurs alliés. Aujourd’hui, il est en crise, et les relations entre les alliés traditionnels sont fracturées. Même avant la pandémie de Covid-19, les importantes alliances qui sous-tendent l’ordre mondial actuel étaient sous tension.

L’ordre mondial unipolaire en place depuis la dissolution de l’Union soviétique s’est transformé en un ordre de plus en plus bipolaire avec la montée de la Chine, accompagnée d’un certain nombre d’économies émergentes qui occupent une place de plus en plus importante en tant que puissances régionales. La pandémie de Covid-19 a exacerbé la rivalité entre grandes puissances, que se livraient déjà les États-Unis et la Chine, et a dévoilé les profondes fractures et dissensions entre les alliés traditionnels. Le vide de leadership dans la gouvernance mondiale qui est visible depuis un certain temps est exploité, à la fois stratégiquement et opportunément, par la Chine.

Il est clair, depuis un certain temps, que les Américains en ont eu assez de leur rôle présumé de leaders dans le maintien de l’ordre dans le monde. Les électeurs américains voulaient que leurs enfants rentrent chez eux après des guerres qu’ils ne comprenaient pas et qu’ils ne voulaient pas financer. Il y a douze ans, lors de sa campagne présidentielle, Barak Obama s’était engagé à rapatrier les troupes américaines. Les États-Unis ont cependant continué à exercer leur leadership dans des domaines vitaux de la gouvernance mondiale pour défendre non seulement leurs intérêts, mais aussi ceux de leurs alliés. La coopération et le multilatéralisme plutôt que l’unilatéralisme ont guidé la formulation et la mise en œuvre de la politique américaine.

Le leitmotiv de l’administration Trump, qui consiste à mettre « l’Amérique d’abord », est allé au-delà d’une simple perte d’appétit à financer les guerres et à ramener des troupes au pays, mais a également eu pour effet de saper les principes et les institutions du multilatéralisme. Il a également conduit à un retrait des États-Unis de la gouvernance mondiale et de la prise de décision basée sur la consultation des alliés. La mise en œuvre des politiques « L’Amérique d’abord » a pris les alliés par surprise. Les droits de douane américains sur l’acier et l’aluminium importés en juin 2018, qui visaient ostensiblement la Chine, ont au contraire nui aux alliés américains que sont le Canada, le Mexique, la Corée du Sud, le Japon et l’Europe. Le retrait américain de l’accord de Paris sur le climat et de l’accord visant à poursuivre la désescalade de la menace nucléaire iranienne, ainsi que de plusieurs autres traités et conventions, ont ouvert la voie à la création de partenariats entre la Chine et les alliés des États-Unis.


Ces fissures entre les alliés ont été mises à nu au cours de la lutte pour contenir la menace posée par le Covid-19. La fermeture des frontières américaines aux Européens, apparemment sans grande consultation avec les dirigeants européens, ainsi que d’autres décisions américaines ont donné l’impression aux alliés que les États-Unis sont un partenaire peu fiable, engendrant ainsi un climat de profonde méfiance et une perte de confiance. De nombreux alliés américains prennent aujourd’hui des initiatives pour protéger leurs propres intérêts stratégiques. Ceci ressort clairement de l’approche adoptée par plusieurs alliés pour inclure des composants Huawei chinois dans le déploiement 5G dans leur pays. Pour résumer : la pandémie de Covid-19 souligne le sentiment que l’Occident est en plein désarroi, et certainement dans sa phase initiale – peu préparé à affronter les nombreuses dimensions de cette crise qui nécessitent une approche coordonnée. La Chine est entrée dans cette brèche.

La Chine a-t-elle déjà réussi à s’affirmer comme une superpuissance sur la scène mondiale ?

Le chemin vers le statut de superpuissance est long et le pouvoir, en tant que concept, est difficile à mesurer. Mais la Chine présente de nombreuses caractéristiques d’une superpuissance, à la fois en termes de poids économique et politique et de déploiement de sa puissance douce (soft power) qu’elle étend dans le monde entier.

L’absence de leadership occidental dans la mise en place d’une réponse mondiale à la pandémie a offert une opportunité que la Chine a su saisir, adroitement. Mais la Chine avait déjà auparavant fait preuve de réactivité pour saisir les occasions de promouvoir son propre mouvement stratégique au sein de l’ordre mondial. Lors du Forum de Davos en janvier 2018, lorsque le président Trump a dévoilé la doctrine de « l’Amérique d’abord » de son administration, soulevant ainsi des doutes sur le soutien continu des États-Unis à la mondialisation, à la liberté des marchés et du commerce, le président chinois Xi Jinping a rassuré l’assemblée sur l’engagement de la Chine envers ces expressions du multilatéralisme. Lorsque les droits de douane américains sur l’acier ont été annoncés, le président Xi s’est joint au président Macron et à la chancelière Merkel pour réitérer son engagement en faveur de la mondialisation et du commerce, ainsi que de l’accord de Paris sur le climat. La Chine a saisi les occasions de consolider et d’étendre sa puissance et son influence dans le sillage de l’effondrement financier international de 2018 qui a durement frappé les pays du sud de la zone euro. Lorsque des actifs publics ont été mis en vente en Grèce, en Italie, en Espagne et au Portugal, ainsi qu’en Europe de l’Est, la Chine, qui dispose de réserves de 4 000 milliards de dollars, a pris des participations importantes dans des aéroports, des ports maritimes, des chemins de fer et d’autres actifs essentiels – au cœur de l’Europe. Transformer les crises en opportunités est une caractéristique de la progression chinoise. Il en va de même pour la réponse de la Chine à la pandémie mondiale causée par le Coivd-19, dans laquelle elle a été le chef de file de la réponse mondiale en fournissant des équipements médicaux, des fournitures et du personnel médical qui faisaient cruellement défaut dans le monde entier.


La Chine fait régulièrement pencher la balance du pouvoir mondial vers une structure de plus en plus bipolaire. Dans le passé, les puissances montantes et descendantes qui cherchaient à accommoder leur montée ou à défendre le statu quo, ont cherché à le faire par la guerre. Ce n’est plus le seul moyen par lequel l’accommodation est déterminée. La désintégration de l’URSS en tant que superpuissance s’est faite sans guerre, et il n’y a guère de raisons de penser que la Chine cherche à consolider son pouvoir par des moyens militaires. La montée en puissance de la Chine en termes de développement est sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Le pays est désormais le premier ou le deuxième partenaire commercial de nombreux pays et régions du monde et en touche beaucoup d’autres grâce à son ‘soft power’ qui s’exerce par le biais de toute une série d’investissements couvrant le monde entier. Si la Chine ne peut pas rivaliser au niveau mondial avec la capacité militaire américaine, elle est en mesure de projeter sa capacité militaire dans sa sphère d’influence régionale et la démonstration de sa puissance militaire lors de la commémoration du 70ème anniversaire de l’arrivée au pouvoir du Parti communiste chinois en octobre 2019 a envoyé un message fort dans le monde entier. Seule la Chine aurait pu s’engager dans une militarisation des politiques commerciales dans un jeu à somme nulle avec les États-Unis, qui a démantelé les chaînes de valeur mondiales, touché tous les pays et entraîné une baisse de la production mondiale. La Chine est une force dans le monde qui ne peut plus être isolée ou ignorée.

La pandémie de Covid-19 a mis en évidence les caractéristiques du système politique chinois, notamment la capacité de l’État et la culture fondée sur le collectif plutôt que sur l’individu, qui ont joué un rôle important pour aider le pays à contenir le virus. La réponse rapide de la Chine aux demandes d’aide urgentes dans le monde entier a été appréciée et admirée par beaucoup. Le secteur privé chinois a également joué un rôle important dans ce contexte. Les reportages sur le traitement des populations africaines en Chine dans la foulée de la pandémie ont toutefois causé la détresse des amis de la Chine en Afrique et dans le monde entier, et la réputation du pays a été entachée. Les théories du complot sur les origines du virus persistent, et le manque de transparence dans les tout premiers jours de la pandémie et les soupçons soulevés par certains à propos de la générosité chinoise continuent de faire des dégâts. Dans l’ensemble, cependant, si des erreurs ont été commises par la Chine et de nombreux autres pays dans leur approche de cette pandémie, sa réponse à la pandémie de Covid-19 lui a permis de démontrer ses propres capacités et sa volonté d’assumer un rôle de leader sur la scène mondiale. Ces éléments feront sans aucun doute partie du narratif de la Chine, qui continue à consolider sa place dans l’ordre mondial.

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