De l’exercice de la profession d’architecte au Maroc

école d'architecture
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Cette année, plus de 7000 candidats se sont présentés au concours général pour accéder à l’Ecole Nationale d’Architecture (ENA), à travers ses filiales réparties un peu partout. D’après les informations recueillies, 700 candidats pourront accéder à un second tour de sélection, où seuls 260 futurs étudiants seront retenus et répartis comme suit : 100 étudiants pour l’école de Rabat, 50 pour celle de Marrakech, 50 pour celle de Tetouan, 30 pour celle de Fès et 30 pour celle d’Agadir . Ceci, évidement, sans compter les concours d’accès aux autres écoles d’architecture privées. Suite à la réforme de cet enseignement et l’instauration de sept écoles publiques et privées, à partir de cette année, ces écoles formeront, annuellement, et à terme, 500 architectes environ. Chiffre auquel il faudra ajouter les quelques 50 autres architectes formés à l’étranger, chaque année, et qui intègrent la profession de manière régulière après validation de l’équivalence de leurs diplômes.
Les études d’architecture, avec celles de médecine et de pharmacie sont parmi les plus longues du cursus universitaire : 6 ans de formation et 2 années de stage.

Un métier de créativité et de réflexion

La moyenne scolaire pour accéder à ce concours est de 17/20 environ, ce qui pose en soi un certain nombre de questions, car ce ne sont pourtant pas des études pointues à l’image de la médecine ou de l’ingénierie…
Certes, ces études exigent un certain niveau, car elles visent l’excellence et le métier d’architecte est réellement dur, appelant une formation pointue dans beaucoup de domaines, car l’architecte est amené à concevoir, décrire et piloter la réalisation de tout projet de construction ou d’aménagement en milieu urbain ou rural. Ce métier fait appel à un esprit de créativité, de synthèse et de réflexion intellectuelle de haute facture. Il faut avoir une culture générale solide, une maîtrise des langues vivantes, car il n’est pas rare de travailler sur des projets à portée internationale, maîtriser les multiples aspects techniques de constructibilité des bâtiments et surtout savoir parler et écrire pour convaincre. Le plus beau projet ne serait rien si l’architecte n’arrive pas à le “vendre”…
Et ce marketing de maîtrise d’œuvre passe nécessairement par la maîtrise de tous ces paramètres.
En école d’architecture, les enseignants cherchent pourtant à inculquer ces données à leurs étudiants, avec plus ou moins de bonheur et de facilité, car ce métier qui était purement artistique, il y a un siècle, est devenu hautement technique et généraliste. Au Maroc, pour enseigner l’architecture de manière permanente, il faut posséder un doctorat ou être doctorant au minimum. Des architectes du privé peuvent, toutefois, piloter des ateliers de manière vacataire. Or les doctorants ou possesseurs de doctorats connaissant réellement le métier qu’ils enseignent ne courent pas les rues. Et ils n’ont pas forcément tous les qualités adéquates ou requises pour transmettre aux étudiants le saint graal du métier : l’expérience professionnelle sans laquelle les études, quelles que soient leur qualité, resteraient purement théoriques…

Les architectes marocains n’ont rien à envier aux autres

Dans ce sens, il est impératif de permettre aux architectes, ayant au minimum 15 ans d’expérience professionnelle avérée de pouvoir enseigner en école d’architecture de manière permanente. Car ce qui fait défaut, aujourd’hui, aux étudiants sortant des écoles d’architecture, c’est la méconnaissance quasi abyssale du métier qu’ils sont pourtant amenés à exercer.
Certes, au sortir de l’école, les architectes maîtrisent à la perfection l’outil informatique, qui est devenu une nécessité impérieuse pour concevoir et suivre les projets, mais ils n’ont que des connaissances très vagues des autres aspects administratifs et techniques qui représentent pourtant plus de 70% du temps d’un projet comme la rédaction et la gestion des CPS des travaux, la vérification des décomptes des entreprises et les métrés des projets, la connaissance des plans techniques de construction ou des règles d’urbanisme. Pour remédier à cela et après l’obtention du diplôme, un stage en milieu professionnel est imposé par la loi 16-89 qui régit le métier d’architecte au Maroc.
Afin de ne pas rallonger indéfiniment le cursus universitaire des futurs architectes, je plaide pour l’introduction de ce stage en milieu scolaire, en partenariat avec les cabinets d’architectes et les autres partenaires de l’acte de bâtir, durant les deux dernières années du cursus (4ème et 5ème années); stage qui devra être sanctionné par un examen à passer concomitamment avec le diplôme de fin d’études.
Depuis vingt ans, je scrute cette formation en architecture au Maroc, ayant moi-même testé la vacation pendant deux ans à l’ENA de Rabat. C’est un sujet qui m’intéresse et je ne cesse de m’informer sur les projets produits par les générations successives d’architectes. La qualité architecturale des projet a nettement progressé et les architectes marocains sont assez bons et capables de rivaliser avec beaucoup de confrères étrangers.

Architecture et mondialisation

Ceci dit, ce n’est pas forcément ce que le citoyen normal perçoit quand il regarde les constructions qui jalonnent nos villes et avenues, et qui reflètent malheureusement une médiocrité certaine du cadre bâti. Mais les choses s’améliorent doucement et sûrement, et les clients, publics ou privés sont de plus en plus conscients du fait que pour avoir de beaux projets ils doivent exiger toute la rigueur nécessaire de leurs architectes en leur offrant, toutefois, les moyens de s’exprimer correctement.
Mais ce n’est pas encore forcément le cas, et aujourd’hui la question des honoraires est largement posée au sein de la profession, car des anciens acquis historiques, ces émoluments n’ont cessé de dégringoler pour ne plus faire vivre correctement les hommes et femmes de l’art que nous sommes, hypothéquant même la viabilité des cabinets ainsi que leur mise à niveau, qui s’en ressentent de manière accrue…
Pourtant, dans beaucoup de pays étrangers, plus le projet à construire est complexe, plus les honoraires des architectes sont élevés, car exigeant une attention toute particulière de la part de ceux-ci et une mobilisation de ressources internes de haute qualité à dédier à la conception et au suivi du projet, en phase chantier.
Au Maroc, c’est l’inverse qui est d’usage, car plus le projet est complexe et plus les honoraires sont revus à la baisse. Comme si, quelque part, on ne voulait pas que cette profession se modernise et être à la hauteur des défis qu’impose la mondialisation. Et c’est cette mondialisation qui nous rattrape, aujourd’hui, de plein fouet et nous cause du tort, car des organismes institutionnels et des grands groupes immobiliers n’hésitent pas à faire appel à des cabinets d’architectes étrangers pour concevoir ou réaliser, en catimini, des projets au Maroc, en dehors de tout cadre légal…


Quand l’Etat ne suit pas

Heureusement que d’autres projets, mieux structurés et émanant de concours ou de consultations organisées, ont vu la collaboration fructueuse de cabinets étrangers avec des cabinets locaux, dans une synergie intéressante. C’est ainsi que cette collaboration a donné les grands stades, les grands théâtres ou les grands centres commerciaux, des projets dont nous n’avions pas à la base toute l’expertise nécessaire pour les réaliser, et que nous pouvons désormais concevoir et piloter, hors de tout appui architectural externe, même si ces projets demeurent rares et épisodiques.
Mais la pierre noire reste la refonte des textes législatifs d’accès à la commande publique. Ce sytème, qui a été introduit depuis trois ans, visait à la base à permettre l’équité dans la répartition de la commande architecturale, principalement publique, qui était distribuée auparavant sans critères et par entente directe.
Un Décret des Marchés Publics (DMP), impose désormais la mise à la concurrence de tous les architectes pour ce type de projets.
Toutefois, sa mise en œuvre connaît beaucoup de ratés car l’état reste incapable, dans la plupart des projets, de mobiliser les moyens techniques pour réussir cette mise à la concurrence : documents techniques défaillants, absence ou approximation des programmes de construction, modes d’appréciation des projet aléatoire ou souvent laissés à la discrétion des maîtres d’ouvrages, jury de concours non institutionnalisés car ne comprenant pas souvent de membres de l’ordre des architectes, report intempestif des projets, si ce n’est leur annulation pure et simple sans justifications, rémunérations très faibles ou tout bonnement inexistantes des concurrents sélectionnés…
Entre-temps les architectes, demandeurs à la base de cette réforme du DMP, se retrouvent dans la quasi majorité des concours et consultations, à dessiner des projets entiers, y compris les images et illustrations les accompagnant, ce qui qui leur coûte beaucoup d’argent, et ce, pour un résultat identique qu’avant ladite réforme : très peu d’architectes accèdent in fine à la commande publique, mais cette fois-ci c’est pire, car ils y laissent les maigres économies qui leur restent ou s’endettent lourdement juste pour pouvoir participer aux concours et consultations qui finissent souvent en queue de poisson ou sans résultats probants. Tout ça, pour ça…

Pour l’honneur du métier

Ceci, sans parler des marchés d’études urbanistiques (plans d’aménagements, schémas directeurs) qui sont aujourd’hui dévolues par volonté des pouvoirs publics au bureaux d’études, excluant les architectes, en imposant un certificat de classification dit “D13” pour participer aux concours d’urbanisme. Ce certificat est impossible à obtenir par les architectes, car réservé aux seuls bureaux d’études, alors que les architectes sont seuls habilités pourtant à mener à bien ces études, qui relèvent pourtant de leurs compétences…
Dans ce sens, n’importe qui peut créer un bureau d’études, y compris les fonctionnaires qui le font en sous main et immatriculent les sociétés au nom de leurs conjoints ou enfants; s’adjoindre les services d’architectes complaisants ou pas en tant que consultants et participer en toute quiétude à ce type de consultations, qui portent souvent sur plusieurs millions de dirhams de rémunération…
Alors que faire pour que tous les architectes puissent travailler sereinement, au moment où leur nombre ne va cesser de croître vertigineusement dans les prochaines années, pour un budget d’investissement public dédié aux projets de construction ou d’aménagement qui se rétrécit comme peau de chagrin, d’année en année…?
Le conseil national de l’ordre des architectes, en étroite collaboration avec les conseils régionaux, travaille actuellement à une nouvelle mouture à présenter aux autorités, pour l’introduction de nouveaux mécanismes visant une meilleure répartition de cette commande publique. Des avis émanant de la base y sont exprimés, parfois divergents ou contradictoires, mais il n’en demeure pas moins que la finalité de cet exercice est qu’il y a urgence à trouver un consensus, même si toutes les demandes et désirs des architectes, ne seront pas forcément exaucés par l’autorité publique…
Par ailleurs, toute la commande privée et institutionnelle (établissements publics ou semi-publics), qui représente pourtant plus de 80% de la commande globale en matière de construction, échappe aux architectes, car non assujettie à l’obligation de consultation ou de concours, à l’instar de ce qui se fait pour les projets étatiques. D’ailleurs le DMP précise les organismes publics qui y sont assujettis.
Il y a donc lieu de remédier à cette situation, dans la concertation, avec tous ces donneurs d’ordre, afin de permettre au plus grand nombre d’architectes, surtout les jeunes parmi eux, de pouvoir participer à ces projets, et d’exercer honorablement leur métier.
Au fil du temps, cette situation de quasi exclusion du plus grand nombre d’architectes de la commande publique et privée, a conduit ces dernières années, beaucoup de confrères à recourir aux signatures de complaisance, afin d’éviter tout bonnement de crever de faim…
Il n’est donc pas rare de trouver des architectes qui signent entre 200 à 300 projets par an, pour une rémunération quasi microscopique, alors qu’il est humainement impossible de suivre et de réaliser autant de projets pour le commun des mortels…
Et c’est ce phénomène des “architectes signataires” qui nous est aujourd’hui lourdement reproché par les autorités publiques. Une loi, la 66-12 a été votée il y’a deux ans, introduisant un contrôle plus stricte des chantiers et des projets, dans une tentative publique de mettre fin à la prolifération des circuits clientélistes et à la grande pagaille qui règne dans les processus de l’acte de bâtir en milieu urbain, principalement. Certains conseils régionaux des architectes, commencent pourtant de leur côté à sévir et à limiter la délivrance des cahiers de chantiers aux confrères qui se présentent avec trop de projets, ceci, en attendant une vraie réforme de ce système d’octroi des cahiers de chantier par les instances ordinales.
De l’autre côté, l’état conscient qu’il ne peut pas, seul, mettre fin à ces débordements, envisage de déléguer une bonne part des autorisations de construire uniquement aux architectes, dans un premier temps, pour ce qui est des petits projets ce qui serait une révolution dans l’acte de bâtir, mais surtout une lourde tâche pour les architectes, qui devront l’assumer en toute responsabilité, car il y va de leur crédibilité. Ils sont pourtant demandeurs de cette réforme, au vu des tracasseries administratives sans fin que connaît la procédure d’autorisation actuelle et son volet dématérialisation, qui laisse franchement à désirer…
Et c’est en cela que l’Ordre des Architectes est interpelé aujourd’hui plus que jamais, afin d’imaginer et de mettre sur pied une réforme structurelle de fond dans son mode de fonctionnement, dans la discipline et le contrôle strict de l’exercice de la profession. Il est aujourd’hui impératif d’initier une traçabilité de l’acte de bâtir, qui passe nécessairement par l’instauration de mécanismes de contrôle efficaces, en amont et en aval de tout ce processus, en concertation et avec l’aide des conseils régionaux des architectes, qui gèrent les missions des confrères et consœurs au niveau local.
Depuis longtemps, je pense que la réforme de notre métier, doit nécessairement émaner de nos instances ordinales, nationales et régionales, sans attendre que l’état, qui a d’autres objectifs qui n’épousent pas forcément les nôtres, ne finisse par absence de vis-à-vis, à nous imposer des règles encore plus douloureuses et fortement contraignantes…

Rachid Boufous
Architecte-Urbaniste