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Donald Trump, le « spectre du déclin » ou la stratégie du chaos ?

Donald Trump, le « spectre du déclin » ou la stratégie du chaos ?

Dossier du mois

 Dr Eloundou Longin Colbert, Directeur de l’Observatoire des politiques culturelles d’Afrique centrale, Sémioticien et Mythologue comparé

Trump, la trompette tonitruante ou l’équation d’une diplomatie coup de poing

Les hommes politiques américains et autres grands noms de la vie sociale de cette «nation dominante» (pour emprunter un langage moins rugueux que celui de Dussouy) souffrent-ils tous d’un dédoublement de personnalité ? En effet, les récents événements politiques semblent confirmer cette perception à priori, à savoir que plusieurs personnalités américaines souffriraient de schizophrénie ordinaire, voire de schizophrénie mythomano-historique (entendez ce trouble de la personnalité qui vous empêche d’assumer de manière conséquente votre place dans la détermination de l’Histoire universelle parce que le rôle vous paraît trop lourd à porter).

« Mr President, are you a racist? », telle est la question de la British Broadcasting Corporation(BBC) au Président américain Donald Trump, suite à la bourde politico- diplomatique de ce dernier, lors d’une réunion tenue à la Maison Blanche, le jeudi 11 Janvier 2018. Le Washington Post n’y est pas allé avec le dos de la cuillère quand il a rapporté les propos qu’aurait tenus le Président américain : « Pourquoi est-ce que toutes ces personnes issues de pays de merde viennent ici ?» (cité par Libération, le 12 janvier 2018 à 16h50). La question que l’on est en droit de nous poser est des plus simples : Pourquoi ces frasques de Donald Trump sont-elles aussi récurrentes et persistantes ? Peut-on voir en de tels écarts un avatar de l’excentricité et de l’exubérance américaines ? Deux axes de lecture sont possibles : le mariage entre le fait politique et le fait religieux aux États-Unis d’Amérique, ainsi que la compétition désormais ouverte entre nationalistes soucieux d’une nouvelle gloire américaine et mondialistes davantage acquis à la mise en route d’un Supra-État mondial !

L’intrication des faits politiques et religieux

L’on se souviendra que Donald Trump entremêle, en permanence, le politique et le religieux. En cela, il n’est pas le premier. Plusieurs États et nations sont dits chrétiens, arabes ou autres, c’est-àdire d’une identité culturelle fortement imprégnée de l’un des polythéismes ou monothéismes connus. À titre d’exemple, Dussouy désigne la « Umma al Islamiyya » sous le label géocentrisme religieux. Cependant, tandis que les « guides » du monde arabe restent très souvent égaux à ce qu’ils prétendent (à l’exception de quelques-uns, qui vivent à l’opposé de leur profession de foi), avec Donald Trump apparaît une contradiction très voyante : un Président qui affiche sa foi aux yeux du monde et qui n’a de cesse de proférer des jurons en public, un homme politique qui rend médiatique sa relation à Dieu mais qui ne sait pas tenir sa langue en bride au point de dire, aussi souvent que possible, des mots qui « dérangent ». Serait-il victime d’un dédoublement de personnalité ? Serait-il un homme double (par référence à l’espionnage) qui s’assume comme tel ? À la page 86 de son livre Les théories géopolitiques. Traité des relations internationales (I), Gérard Dussouy pose la question : «Un empire ou un système américain ?». Tout de suite après cette question, il pose le constat selon lequel les États- Unis d’Amérique seraient en train de vivre les derniers instants de leur hégémonie politico-diplomatico-militaire, car pour lui « ceci conduit à penser que le monde n’a pas plus de chance de rester figé en 2030 qu’en 2001, en 1989, en 1870, ou en 1453, et que compte tenu des ‘‘tendances mondiales’’ actuelles, il faut d’ores et déjà, comme nous l’avons montré, envisager un ‘‘décentrement’’ de la carte géopolitique mondiale vers l’Asie et le Pacifique nord. En attendant, les États-Unis disposent d’un ‘‘moment hégémonique’’ autour duquel vient de s’ouvrir ‘‘un vaste débat’’» (p. 86). Pourtant, Dussouy tend à reconnaître à cette grande puissance en fin de règne un certain mérite dans l’Histoire de l’Humanité quand il affirme : «Quoi qu’il en soit, ces quatre arguments (stratégique, géopolitique, institutionnel et culturel) font, d’après Ikenberry, que l’ordre unipolaire américain est très différent et beaucoup moins dangereux pour les autres États que tous les ordres par l’empire ou par l’équilibre dont l’histoire nous a gratifiés». L’Amérique aura-t-elle réellement été différente de l’Assyrie, de Babylone, des Mèdes et des Perses, de la Grèce d’Alexandre le grand ou des Romains ? L’Amérique serait-elle différente de l’Angleterre, son ancien bourreau, ou de l’Espagne des rois catholiques, grands financeurs d’expéditions pour les explorateurs du Moyen-Age ? Donald Trump le pense peut-être et c’est pourquoi il prétend, parfois, à un certain messianisme. Pourtant, il lui arrive, régulièrement, de cracher du feu comme un dragon. Est-ce la taille et la typologie de ses adversaires politiques (en interne) ou les qualités de stratégistes de ses concurrents extérieurs, dans le jeu géopolitique de repositionnement des pions à l’échelle mondiale (la Russie en tête, la Chine ensuite, mais aussi la Corée du Nord, entre autres) qui donnent des frayeurs à Trump et l’amènent à sonner plus fort encore que d’usage ?

 On dirait bien qu’avec Trump, aucune diplomatie n’est possible au vu du nombre de plénipotentiaires américains interpellés par les autorités régaliennes des États au sein desquels ils exercent ! Allons-nous vers un monde de l’impossible diplomatie ? Nous dirigeons-nous vers une crise diplomatique mondiale ? Les deux fronts ainsi constitués mondialement ne rappellent-ils pas des présages comme ceux de Panthera Leo et du dragon rouge dans les constellations ? L’Histoire des grands hommes d’État, des grands chefs militaires, des grands conquérants ainsi que des grands penseurs, est pleine d’oracles et de mystères. Dans ce sillage, Trump serait-il un signal ? Il mélange lui-même le politique et le religieux de manière obsessionnelle. A-t-il compris ce que nous refusons de comprendre ou envisageons- nous des choses qu’il lui est impossible d’appréhender ?

La bataille stratégique entre nationalistes et mondialistes

 Il apparaît de mieux en mieux, aux États-Unis d’Amérique, qu’Hilary Clinton et Barack Obama incarnent le camp mondialiste, face auquel se dresserait le camp nationaliste de Trump, la trompette tonitruante. Le slogan de campagne de Trump était «Make America great again» ! L’attitude de Trump, sa soif d’une nouvelle grandeur américaine, donnent pleinement raison à Dussouy, qui concède à l’Amérique un peu de temps avant de voir son pouvoir mondial s’effriter.  

Cependant, serait-ce réellement au profit d’un décentrement de la carte géopolitique mondiale vers l’Asie et le Pacifique nord ? Je n’envisage pas les choses de la sorte. Le décentrement, cette nouvelle forme de déterritorialisation, se fera vers un Gouvernement mondial. Il se prépare, devant nos yeux ébahis, une unipolarisation du monde, une hyper-mondialisation plus subtile que les régionalisations antérieures que l’Histoire de l’Humanité nous a déjà donné de connaître. Les grands Empires antiques ont largement prouvé cette soif inextinguible en l’homme de dominer sans partage sur ses semblables ! Ces instincts se sont-ils dissipés avec le déclin d’anciennes civilisations et la naissance de nouvelles ? De mon point de vue, pas du tout.

Donald Trump a donc le bonheur de diriger une Amérique diminuée mais tout de même puissante, posture qui justifie, par exemple, sa récente décision de soutenir la reconnaissance d’Al Qods comme capitale de l’État israélien. Il a également, et cela est incontestable, le malheur d’être le Président d’une Amérique dont les positions fortes ont été amoindries à travers le monde, une Amérique dont l’économie est à l’essoufflement, une Amérique dont la suprématie est, de plus en plus, contestée et qui ne tardera pas, si sa diplomatie est menée de la manière dont elle est conduite depuis peu, à entrer en guerre. En effet, le travail des diplomates américains est rendu hyper-complexe (et pas simplement compliqué) par le Président Trump. Son caractère double, tantôt doux comme un chat, tantôt farouche comme un lion, capable de débiter des énormités qui dérouteraient même le plus expérimenté des Diplomates américains dans le monde, est-il finalement la chose qui nous rend aussi perplexe et même nous ahurit ? Pour nous, il est constant que Trump n’est pas seulement le résultat de ses propres conceptions, il est aussi le produit de ce que ce monde prétend avoir de meilleur. Et si ce que ce monde a de meilleur est Donald Trump, alors les « pays de merde » seront davantage dans «la merde» ! Ce n’est point le lieu ici de rappeler les implications et la responsabilité directe de l’Occident dans la situation économique de l’Afrique comme de Haïti, mais Monsieur Trump sait certainement ses leçons d’Histoire mieux que nous. Il a peut-être oublié que même le cinéma de James Cameron, dans Avatar, représente ce que les Nations les plus « avancées technologiquement » ont toujours fait de celles les « moins avancées » quand elles convoitent un bien de leur sol ou de leur sous-sol ! Il a certainement oublié qu’aux États-Unis, il y a des milliers de Noirs qui ont effectué le pèlerinage vers leurs sources, qui ont décidé de renouer avec leurs origines africaines grâce à la généalogie génétique, et qui sont forcément choqués d’entendre que leurs frères et soeurs, restés en Afrique, habitent des « pays de merde » !

 Comme ponctue si bien Dussouy (c’est en effet la conclusion de son essai, p. 303) et en application à la compétition entre nationalistes et mondialistes, « c’est la lutte entre les lieux de déterritorialisation et les efforts de reterritorialisation qui constitue le coeur de la politique globale ». Il n’y a rien de plus vrai. Le monde entier a bien observé que la foi en Dieu, fortement affichée de Donald Trump, n’échappe pas ellemême à l’impératif de mise en scène politique de soi. Le politique commande-til désormais à la foi, quand on sait que dans l’antiquité, le fait religieux était au fondement des grandes conquêtes politiques ? Le mythologue comparé que je suis est alors tenté d’établir un pont entre les faits culturels (avec au coeur de ceux-ci la religion) et la mise en scène de soi, mais la mission universelle est bien réelle et il ne faut pas la sous-estimer. Tout comme il serait idiot de sous-estimer les mondialistes qui luttent contre ce nationaliste schizophrène. Il se pourrait bien qu’il soit le moindre mal ! En Mythologie comparée des peuples orientaux, la trompette appelait à se préparer pour le Combat. Trump serait-il le signal, la trompette que le monde redoute ? Peut-être alors pourrais-je conclure cette petite note de lecture en empruntant, pour mieux le contredire, à Karim Émile Bitar dans Barack Obama et le monde musulman : de la beauté du verbe aux dures réalités (ENA Hors les murs, 2010, N° 399, p. 29) : «La politique de Barack Obama ne repose ni sur le radicalisme, ni sur l’angélisme ou le pacifisme béat. S’il a lu W. E. B. Du Bois et Frantz Fanon, s’il admire Gandhi, Luther King et Mandela, Obama a surtout été marqué par la pensée du théologien protestant Reinhold Niebuhr, l’un des principaux théoriciens du concept controversé de «guerre juste». On retrouve très clairement l’influence de Niebuhr dans le discours qu’a prononcé Obama devant le Comité Nobel à Oslo. Barack Obama, bien qu’ayant des tendances libérales et internationalistes, mène une politique qui s’inscrit parfaitement dans le cadre de l’école « réaliste», assez proche de celle menée naguère par George Bush père et de celle défendue par des personnalités comme Brent Scowcroft ou Zbigniew Brzezinski.

 L’objectif du nouveau Président américain n’est donc pas de militer pour la «paix perpétuelle» dont ont rêvé Kant ou Habermas, mais tout simplement de restaurer l’image des États-Unis et d’endiguer leur déclin. Il a plusieurs atouts en main pour mener à bien la première de ces deux missions. Pour ce qui est de la deuxième, seule une action volontariste de longue durée pourra obtenir les effets escomptés. Mais si l’on en juge

par la mobilisation actuelle de la droite radicale américaine, le succès des Tea Parties et l’audience toujours croissante d’animateurs aussi fanatiques et extrémistes que Glenn Beck et Rush Limbaugh, il est à craindre que Barack Obama ne soit qu’une parenthèse (une parenthèse heureuse, mais une parenthèse néanmoins) et que nous assistions, dans quelques années à un backlash, un retour de bâton et un retour en force de cet ultranationalisme décomplexé et de ces idéologues qui n’ont rien appris et rien oublié, pour reprendre la formule qu’utilisait Talleyrand à propos des royalistes émigrés et des Bourbons après 1789 ».

Monsieur Bitar semble dire qu’Obama croit au concept de guerre juste, mais qu’il a privilégié une approche profane du conflit israélo-palestinien. Pourtant, s’il a eu raison (en 2010) au sujet de la renaissance des nationalismes américains, Bitar a lui-même reconnu, avant ces propos sur Obama qui nous permettent de mieux envisager Trump qu’«Al Qods demeure l’épicentre de la géopolitique internationale, et le conflit israélo-palestinien continue d’être une plaie béante et de mobiliser les opinions publiques à travers le monde. La question palestinienne est devenue emblématique, comme ce fut le cas naguère pour l’Algérie, le Vietnam ou l’Afrique du Sud ». De ce point de vue, Trump ne sera pas une parenthèse comme dit Bitar, puisqu’il a reconnu Al Qods comme capitale d’Israël, sonnant ainsi d’une trompette qui risque de précipiter le monde dans la guerre. Finalement, celui qui croit au concept de guerre juste, comme certains leaders arabes, est bien Trump et non Obama. Et pour le prouver, il en parle et reparle, débitant des énormités, à chaque fois, notamment sur l’Amérique comme Nation chrétienne. Jamais Obama n’a autant mis en scène sa foi que Trump. Et même si Obama reprenait, un jour, les rênes de l’Amérique, même si Hilary Clinton venait à accéder à la Magistrature suprême des États-Unis, le déploiement guerrier a débuté. Quel est l’intérêt des « pays de merde» dans ce déploiement ? Aucun ! Comment allons-nous donc envisager et vivre ce conflit s’il venait à éclater ? Il nous faut y réfléchir.

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