« Économie politique de la relance et gouvernance stratégique des nouveaux biens communs à l’ère post-COVID-19 »   

Mohamed Harakat

 Par Mohamed HARAKAT*

« La théorie sans la pratique est inutile, la pratique sans la théorie est aveugle» Kant

La survie de la planète se trouve aujourd’hui menacée plus que jamais par une crise dramatique inédite résultant aussi bien de la pandémie COVID-19 que de sa mauvaise gouvernance stratégique et intégrée.

Dans une période de récession aiguë, les efforts des gouvernements dans tous les pays du monde seront focalisés sur la relance économique et sociale. Celle-ci revêt un caractère pluridisciplinaire, c’est-à-dire au carrefour de multiples disciplines scientifiques et de secteurs qu’on appelle communément « les nouveaux biens économiques et sociaux communs » et qui se trouvent, par conséquent, négligés par les uns et les autres.


Ils résident notamment dans la santé, la culture de compétence, l’éducation, l’économie du savoir (R&S) et du TIC, l’alimentation, l’eau, le changement climatique, la gouvernance stratégique nationale et mondiale, le leadership géopolitique, la souveraineté nationale, les institutions démocratiques, etc. L’émergence du bien commun tel que développé par « la théologie et la philosophie, puis saisie par le droit, les sciences sociales désigne l’idée d’un bien patrimonial partagé par les membres d’une communauté, au sens spirituel et moral  du terme ». En économie, au sens classique du terme, les biens publics désignent des «ressources, matérielles ou non, qui sont rivales et non exclusives et qui peuvent être dégradés par leur consommation ».

Certes, l’économie politique reste une science inexacte. Mais dans une période de crise, les économistes sont appelés à jouer un rôle plus important, aujourd’hui, plus que par le passé, note J. Tirole (Cf « Économie du bien commun », Prix Nobel d’économie 2014, PUF, 2016). Il leur faut pour cela guider leurs pays tout en allant au devant de la révolution numérique et proposer des solutions au chômage de masse, aux monopoles, aux inégalités. Bref, ils doivent anticiper le changement …

Une telle politique de changement devient utile là où la politique économique a échoué, là où l’idéologie a aveuglé les esprits, affirment A.Benerjee & E.Duflo (Prix Nobel en économie, 2019), en réclamant la nécessité de rendre l’économie politique plus grande (cf. Good Economics for Hard Times,PublicAffairs, New York, 2019). Les temps difficiles l’exigent. L’économie des biens communs a besoin des « économistes communs ». Le poète grec Archilochus écrit : «  Le renard connaît beaucoup de choses, mais le hérisson connaît une grande chose ». L’économie politique de l’ère post- COVID-19 a besoin, à la fois, des renards et des hérissons assurant des allers–retours entre théorie et pratique.

Il est certain que les citoyens ont un âpre désir de changement. Les raisons sont multiples (caractère dramatique de la pandémie et ses effets négatifs sur la population, récession,  chômage, crise de leadership, populisme, médiocratie, rente, etc). Ainsi rien ne sera comme avant. D’où l’importance d’une économie politique de changement. Il est nécessaire, ici et maintenant, de poser les grandes questions de développement à long et à moyen termes et de rendre les idées économiques compréhensibles pour un large public.


Critiquer les politiciens pour l’inefficacité de leurs politiques publiques ou pour leur  mauvaise gouvernance de l’action publique résonnant dans le court terme et guidés généralement par des échéances électorales, des préjugés et de l’égoïsme (J.Tirole, Ibidem, p.641) n’avancera en rien le débat public économique. Mais les économistes tout en s’appuyant sur leurs connaissances scientifiques doivent continuer à expliquer pourquoi certaines politiques économiques sont au mieux inutiles, au pire extrêmement dangereuses (Ibidem,p.642).

En effet, les stratégies de relance adoptées par les États ne sont pas encore claires et opérationnelles, en termes de priorité (de bien), de pertinence et d’efficacité. Dans le but d’accompagner et de renforcer les capacités des acteurs institutionnels et d’informer les citoyens, il est question de réinventer une nouvelle doctrine de réflexion et un nouveau corpus théorique fondés sur de nouveaux paradigmes servant à trouver des solutions créatrices de dépassement de la crise.

En fait, dans une période incertaine et risquée, il incombe aux « recherches portant sur la problématique de la crisologie » de partager la passion de l’économie politique qui croise la théorie et les faits, au service de la rationalisation des biens communs universels, l’économiste,  le géopolitique et les décideurs politiques permettant de poser les grandes questions, les grandes problématiques stratégiques de l’économie politique et de la  géopolitique de la crise COVID-19, dans ses diverses et multiples dimensions humaine, nationale et internationale.

Les nouvelles approches d’analyse de la crise, les nouveaux concepts de souveraineté nationale et les biens économiques universels et communs sont problématiques. En  l’occurrence, « la bonne compréhension des mécanismes économiques devient un bien public ».


Une telle connaissance économique et géopolitique permet de répondre à des objectifs complexes et multiples :

– Définir les concepts épistémologiques des biens communs à la lumière de la crise (bien public, bien privé, biens communs immatériels, biens communs et crise, tragédie des biens humains universels ).

– Débattre des hypothèses de la rationalité individuelle ou collective prônée par l’économie politique de l’homo œconomicus et l’étendue des recherches entreprises en dehors des champs classiques d’analyse des économistes.

– Préciser les différentes visions et approches de l’homo œconomicus (homo psychologicushomo socialishomo incitatishomo juridicus, homo religious) de la gouvernance et de la responsabilité sociétale de l’entreprise (cf. thése de j.Tirole).


– Réfléchir sur les nouveaux paradigmes de l’économie politique et de la géopolitique et leur apport à la compréhension des leçons de la pandémie COVID-19, (défaillances du marché et de l’État néolibéral, limites de la théorie économique).

Ainsi la nouvelle économie politique devra insister sur trois problématiques intimement liées :

  • l’apport de l’économie politique à la compréhension et à l’interprétation des paradoxes d’une crise dramatique et inédite, COVID-19 ;
  • l’énoncé des déficits de la gouvernance et des situations de fragilité institutionnelle, économique, humaine, sociale et culturelle, à l’échelon planétaire ;
  •  les limites de la lutte contre les fragilités, les scénarios de relance et les perspectives de développement.

C’est dans cette perspective qu’un colloque international sera organisé par la structure doctorale « Gouvernance de l’Afrique et du Moyen- Orient »- Université Mohammed v – Rabat en partenariat avec la REMA, Global Governance Center, l’AMLOG et la Fondation allemande Hanns Seidel, le 18-19 décembre 2020.

*Professeur d’économie politique et de gouvernance- Université Mohammed v- Rabat, Directeur de la structure doctorale « Gouvernance de l’Afrique et du Moyen- Orient ».