Entretien avec Abdeljalil Lahjomri : « Rabat capitale culturelle d’Afrique et du monde islamique, un alignement de planètes »

Entretien réalisé par Farida Moha

« Rabat capitale culturelle de l’Afrique et capitale culturelle du monde islamiques sont deux distinctions collectives qui placent cette ville au rang d’une grande capitale.  Cet alignement des planètes est le fruit d’un long travail ». C’est ainsi que le Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume, Abdeljalil Lahjomri  rend hommage au travail de tous les acteurs du secteur de la culture avec à leur tête Sa Majesté le Roi Mohammed VI qui a initié le mouvement. Au-delà des télécommunications et du secteur bancaire, la relation avec l’Afrique doit intégrer ce « supplément d’âme » qu’est la culture qui favorise le rayonnement du continent pour retrouver ainsi sa place dans le patrimoine culturel de l’humanité. Le chemin est long et difficile car il faut détruire les stéréotypes, décloisonner les esprits, reconsidérer les traditions orales, mettre en avant cette pluralité des lectures dans un continent qui compte plus de mille langues pratiquées. Dans cet Universel, l’Afrique plaide pour une multitude de traditions de pensée, que les travaux de l’Académie ont démontrées lors de la session consacrée en 2015 à « l’Afrique comme horizon de pensée » .

Une richesse que reprend à son tour le programme de Rabat première Capitale Africaine de la Culture qui a pour ambition de « promouvoir la culture comme moyen de conjuguer tradition et modernité , authenticité et ouverture à l’universel ». Un programme qui sera décliné à Rabat à partir de ce vendredi 6 mai et simultanément dans plusieurs capitales africaines participant ainsi à cette ambition tant attendue de l’unité de l’Afrique. Concrètement, il s’agira de construire un réseau de capitales culturelles en Afrique, dans le sillage de la ville de Rabat, sur le continent avec une vision de long terme.

  • Maroc diplomatique : En 2015 vous avez ouvert les portes de l’Académie aux penseurs et experts de l’Afrique pour réfléchir autrement à l’Afrique et pour mettre en évidence la relation entre culture et développement.la 43ème session a porté sur le thème de « l’Afrique comme horizon de pensée ». Récemment la création d’une chaire de littérature et des arts africains a affiché l’objectif de décloisonner les frontières notamment linguistiques. Il semblerait que l’Afrique présente une forte inflexion dans vos travaux. Pourriez-vous nous en dire les raisons?

Abdejalil Lahjomri : Culture et développement sont liés par la sémantique, par l’épistémologie et par cette chose simple qui s’appelle la vie. La promesse que j’avais à tenir à l’aube de ma nomination est l’entretien de ce dont nous avons collectivement hérité à l’Académie du Royaume : une ambition fraternelle par l’exercice de la pensée. Par la mobilisation et la mutualisation des savoirs. Et si nous avons des rites qui vont des réunions à des colloques et des rencontres thématiques, c’est précisément pour continuer les lents labours qui mènent aux moissons d’idées. La 43ème session à laquelle vous faites référence est essentielle. Elle a pris « l’Afrique comme Horizon de pensée » pour plusieurs raisons : elle est notre espace et notre LEGS.

L’Afrique a une population de 1 milliard 400 millions d’habitants.  Elle est le réservoir de la moitié des langues vernaculaires du monde. La moyenne d’âge de sa population est de 18 ans. Ses hommes et ses femmes constituent une richesse. Ils ont des besoins en termes éducatifs, en termes d’accès aux biens de première nécessité, et la culture en est un, fondamental. Ils ont des besoins en matière économique et de couverture sociale. Il convient de faire de ces données macro-économiques un point de départ et non un point d’arrivée.

Le moteur, c’est la culture. C’est bien cet axe refondateur que Sa Majesté Le Roi Mohammed VI n’a de cesse de rappeler dans ses discours. C’est aussi le point convergent que les participants du Colloque de 2015 ont exprimé à l’Académie du Royaume.

  • A Conakry où vous avez été élevé au grade de Dr honoris Causa vous avez plaidé pour une rencontre entre universitaires du Maroc et de Guinée pour, dites-vous « détruire les stéréotypes concernant le continent et réfléchir à l’inter- culturalité entre les deux peuples ». Qu’entendez-vous par là?

Abdeljalil Lahjomri : Conakry a été un moment de retrouvailles avec un pays que j’ai fréquenté il y a 20 ans dans le cadre de mes missions pédagogiques. Les hasards du calendrier, et l’appel du Livre, la place du livre m’ont valu une invitation dans le cadre des 72 heures du Livre de Conakry. Mon modeste ouvrage « Le Maroc des heures françaises » a été lu et ma préface à l’ouvrage collectif « Qu’est-ce que l’Afrique ? » publié aux éditions La Croisée des chemins a fait en sorte que je sois, un peu contre mes aspirations, propulsé au-devant de la scène. Mais le mérite revient à la délégation, à la représentation marocaine qui a fait un excellent travail.  Je tiens à préciser que le stand du Ministère de la Culture en partenariat avec le stand de l’Académie du Royaume ont tous deux illustré d’une manière vivante notre paysage culturel. Les auteurs marocains ont participé aux débats avec leurs confrères guinéens et d’autres pays africains afin de réfléchir ensemble et de mieux se connaître. L’interculturalité est simplement la rencontre et la reconnexion avec ce qui constitue notre force et nos complémentarités. Dans quelques jours, lors du lancement de la Chaire des littératures et des arts africains à l’Académie du Royaume, seront présentées quelques pistes pour explorer ces complémentarités.

  • Pendant un an , de mai 2022 à mai 2023, Rabat est désignée comme Capitale Africaine de la culture par l’organisation panafricaine des Cités et Gouvernements locaux Unis d’Afrique présidée  par Jean Pierre Mbassi. Le mois de Mai sera aussi l’occasion du lancement de la Chaire des littératures et des Arts africain . On assiste en fait à un décloisonnement et à une reconsidération  de la culture africaine . Comment faire pour que cette inflexion perdure ?

Abdeljalil Lahjomri : Rabat, capitale culturelle de l’Afrique et capitale culturelle du monde islamique sont deux distinctions collectives qui placent Rabat au rang d’une grande capitale. Je ne sais si d’autres villes ont bénéficié au même moment de tels éclairages. Cet alignement des planètes est le fruit d’un long travail. L’excellence ne s’obtient pas par un procédé magique. C’est grâce à la vision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI et aux acteurs culturels qui agissent avec ardeur que le pays attire la lumière et rassemble les visiteurs qui seront réunis sous le ciel de Rabat pendant cette année. Ce qui est important, c’est l’extension de la fraternité que ces désignations proposent. A l’Académie du Royaume, vous savez que nous avons des rendez-vous qui ont commencé avec un colloque sur l’écrivain marocain de talent Mohamed Leftah , puis qui se poursuivent avec la 47ème session de l’Académie qui aura pour thème « La Méditerranée, comme Horizon de pensée ».

Le mois de Mai est aussi animé par le lancement de la Chaire des littératures et des arts africains du 16 au 17 mai. Seront présents de nombreux auteurs et universitaires. Permettez-moi de dire, à propos de la Chaire des littératures que pilotera un binôme inventif (Eugène Ébodé et Rabiaa Marhouch) qu’il s’agit d’une innovation audacieuse. Elle est charpentée autour de la fonction académique chargée du décloisonnement de nos littératures (et dirigé vers un public ciblé et vertical. Ce public-cible est celui de la recherche et des doctorants) d’une part et le grand public sera concerné d’autre part par la programmation des divers aspects artistiques des cultures africaines ; l’assise ou l’accès sera alors horizontal.

Ferions-nous des décrochages des manifestations artistiques voire des colloques et des cours en région ou dans divers pays africains pour essaimer et faire circuler son label ? C’est aussi l’objet d’un partenariat éducatif innovant qui a commencé en Guinée avec le milieu universitaire. J’ajoute que dans le décloisonnement que nous mettrons en œuvre, ce sera la fin de la relégation dont souffrent nos cultures et nos littératures orales. Le livre et les arts et traditions d’Afrique chemineront ensemble et en cohérence. Telle est la philosophie qui animera l’Institut académique des arts, nouvellement créé par la loi rénovant l’Académie du Royaume.

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