Entretien avec Eugène Ebode, Administrateur à la Chaire des littératures et arts africains à l’Académie du Royaume

Par Farida Moha

Eugène Ebode  est né au Cameroun, à Douala. Il est écrivain, universitaire récemment  nommé Administrateur de la Chaire des littératures et des arts africains de l’Académie du Royaume du Maroc. Il est également l’auteur de plusieurs nouvelles, contes  poésies  et romans dont la plupart ont fait l’objet de distinctions internationales et du Grand prix littéraire d’Afrique noire. L’Académie du Royaume du Maroc organise un colloque sur les enjeux de l’écriture en Afrique ce mercredi 18 19 et 20 janvier. C’est l’occasion pour Maroc diplomatique pour s’entretenir avec cet auteur sur un sujet  passionnant pour lequel  l’Académie du Royaume du Maroc a davantage opté dans un esprit de décloisonnement, c’est-à-dire l’invitation lancée à toutes les forces africaines pour réinventer ensemble un savoir-vivre continental.

  • Maroc diplomatique:  L’Académie du Royaume du Maroc a créé en mars 2022 une nouvelle Chaire des  littératures et des arts africains. Vous dites que l’un des fils conducteurs de votre mission est de « décloisonner les esprits ». Qu’entendez-vous par là ?

Eugène Ebodé : La formule renvoie à l’idée centrale de l’essai de l’écrivain kenyan Ngugi Wa Thiong’o, « décoloniser les esprits ». Le décloisonnement vise les divisions linguistiques qui peuvent conduire des populations à se claquemurer derrière la langue pour ériger des barricades inamicales. Faut-il faire de la langue une richesse à partager ou un épouvantail qui divise et effraie ? Les littératures africaines montrent que la diversité peut cohabiter dans une perspective dynamique et non apocalyptique.

Les héritages historiques ont fait de l’Afrique une Babel des langues : anglaise, arabe, espagnole, portugaise, batave, allemande. Ces langues de grande communication ont été absorbées en toute ou partie par les locuteurs africains qui devraient du coup avoir le Prix Nobel continental des parlers multiples.

D’autres parlers comme la derija ou le pidgin ont été inventés par les Africains à partir de l’arabe ou de l’anglais. Il y a eu des combats, pas seulement celui de Ngugi Wa Thiong’o en faveur de son kikuyu natal, mais exigeant la reconnaissance de certaines langues africaines, comme l’amazigh pour diversifier l’offre linguistique au Maroc, par exemple. Cette diversité et le souci de prendre en compte la conversation globale et la causerie locale ont conduit le professeur Ahmed Boukouss à promouvoir un néologisme : le glocal. Par ailleurs, la question des identités nationales a parfois radicalisé les oppositions entre les tenants du centralisme (et de l’unilinguisme) -considéré comme plus unitaire- contre les partisans des appartenances locales et du multiculturalisme. La langue a donc parfois exacerbé les enjeux et servi de prétexte à la distorsion nationale ou de levier du séparatisme plus ou moins tonitruant.

On comprend donc que la langue soit capitale pour fixer les appartenances communes ou refixer de nouveaux pactes discursifs. C’est un sujet passionnant et l’Académie du Royaume du Maroc a davantage opté pour le décloisonnement, c’est-à-dire l’invitation lancée à toutes les forces africaines pour réinventer ensemble un savoir-vivre continental. Je dirais même un bonheur de vivre africain. Mais il ne faudrait pas s’arrêter à cette seule expression liée au décloisonnement, car la Chaire des littératures et des arts africains a aussi pour ambition la valorisation du patrimoine littéraire et artistique africain comme la circulation de ce patrimoine culturel à l’intérieur du continent en conviant aussi la diaspora à la réflexion « glocale ».

La Palabre et le Calame

  • la Palabre et le Calame résument la force de la littérature en Afrique. La première, la littérature orale s’étiole avec les nouvelles technologies, smartphone et autres… Qu’en est-il du Calame et quels sont les enjeux de l’écriture en Afrique, thème du colloque que vous organisez à l’Académie ces 18, 19 et 20 Janvier 2023 ?

– Vous posez fort bien la macroéconomie du sujet que l’Académie a décidé de soumettre à l’Afrique en ce début d’année à travers le colloque sur « L’invention des écritures et l’état du narratif en langues africaines. » L’idée est d’inverser la proposition pour retisser un discours étoilé autour de l’écrit vers l’oral. Le sultan Njoya a inventé un alphabet et de celui-ci, une langue ! Finalement, le calame vient ici pour nourrir la palabre utile. Lisez notre brochure du colloque et surtout, écoutez les participants. Ils ont des choses extraordinaires à dire entre données scripturaires et énoncés oraux. Les uns et les autres vont exprimer de nouveaux paradigmes communicationnels. Mac Luhan, en médiologue du début de la massification de la communication hertzienne et cathodique, disait que le canal était le message. Il y avait un effet de fascination chez celui qui recevait les messages et une confusion entre le signal et le message (le contenu et le contenant). Cette fascination diminue aujourd’hui et se transforme en addiction. Pourtant la multiplicité des canaux actuels devrait rendre le citoyen indépendant. On y perd son wolof !

Ce colloque de l’Académie du Royaume du Maroc interrogera notre « wolof perdu », je veux dire notre langue autonome. Nous  irons la chercher dans la nuit des langues où ce wolof, cet amazigh ou ce swahili manquants ont été précipités. Voilà qui nous ramène, par analogie, au bon vieux temps des recherches sur l’évolution de l’humain en s’interrogeant sur le chaînon manquant entre l’homo erectus et l’homo sapiens. J’ai le sentiment que le nouvel âge communicationnel invite justement à la réconciliation entre écriture et oraliture. Nous allons ouvrir les débats. La traduction s’offre précisément comme le maillon faible et pourtant, elle est un instrument important pour passer d’une langue à l’autre, d’une berge vers sa voisine. C’est une voie de salut. Nous allons, comme l’homme et la femme d’esprit, dialoguer sur deux versants : écrit et oral. Il faut les ressouder dans la perspective de pacifier l’espace d’interlocution au lieu de le saturer et de se cadenasser chacun dans sa tour d’ivoire linguistique.

L’Académie du Royaume du Maroc accueille les écrivains et artistes de toutes les langues. Ceci requiert une forte capacité d’écoute des uns et des autres. Nous l’aurons. Et des idées puissantes, nous les aurons aussi. C’est ma conviction. Notre diversité linguistique, notre volonté de dépasser les clivages géographiques (les espaces et territoires à décloisonner favoriserons les échanges et les concordes durables par l’africanité comme espérance). Langues et écritures sont notre patrimoine culturel. L’invention de l’écriture par le Sultan Ibrahim Njoya au 19ème siècle, l’invention des alphabets N’ko (par Souleymane Kanté) et bété (par Frédéric Bruly Bouabré) au milieu du 20ème siècle démontrent que l’inventivité nous appartient aussi. Comment être plus fraternels et non disharmonieux ? Par la culture, comme le rappelle Sa Majesté Mohammed VI quand il déclare au 6ème Sommet de l’Union européenne-Union africaine en 2022 : « Rétablir les coopérations culturelles, afin de relancer le secteur [de la culture] – véritable levier de rapprochement en Afrique, en Europe et entre l’Afrique et l’Europe. »

  • Le rôle de la culture africaine et afro-descendante dans la transformation structurelle et le rayonnement international de l’Afrique, tel sera le thème de la journée mondiale de l’Afrique célébrée à Rabat  le 24 Janvier 2023. Un mot sur cette nécessaire reconnaissance de la culture africaine au patrimoine universel de l’humanité ?

Un orchestre a besoin de tous ses musiciens pour que la musique soit belle et la fête réussie. Il est normal qu’au sein de l’orchestre mondial, les partitions africaines s’entendent et retentissent ! Dans cette matière comme dans d’autres, nous avons des virtuoses qui, de Oum Kalthoum à Manu Dibango, de Myriam Makeba à Cheb Khaled, de Lady Ponce à Johnny Clegg, continuent, par leurs rythmes, à déchirer le diable de la division en Afrique et dans le monde.

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