Entretien avec la directrice du Centre international d’intelligence artificielle du Maroc : « Nous abattrons les murs de l’ignorance et des préjugés »

Entretien réalisé par Farida Moha

Le symbole, convenons-en, est fort, très fort. Dans cette immense coupole illuminée du Centre international d’intelligence artificielle du Maroc Ai  de l’Université Mohamed VI polytechnique, surnommé le « Dôme de l’IA » une femme, Amal El Fallah Seghrouchni, directrice du centre « ose » une comparaison qui interpelle : « Il y a 33 ans presque jour pour  le 9 Novembre 1989 le Mur de Berlin le mur de la honte érigé au cœur de la ville était démoli ouvrant la voie à la réconciliation des Allemands et à la liberté . Aujourd’hui nous inaugurons 33ans après jour pour jour le Dôme de l’IA, ici à l’UM6 pour abattre les murs de l’ignorance et des préjugés et pour l’ouvrir au savoir et à la connaissance  »…Ce centre hébergera les recherches en IA concernant différents domaines : médecine, industrie, arts créatifs.

l’IA constitue aujourd’hui un nouveau paradigme pour la recherche scientifique qui transforme le monde. A l’occasion de cette inauguration, une conférence intitulée « intelligence artificielle éthique et responsable : défis et opportunités pour l’Afrique » a réuni des experts internationaux des divers continents qui ont planché sur l’état de l’IA dans le monde et sur les défis et objectifs en Afrique.

Maroc diplomatique s’est entretenu à cette occasion avec Amal El Fallah Seghrouchni, professeure de classe exceptionnelle à l’Université de la Sorbonne, une femme exceptionnelle au vrai sens du terme, dans son parcours : docteur en informatique de l’Université Pierre et Marie Curie, experte mondiale en intelligence artificielle  distribuée et systèmes Multi-Agents ,élue Présidente générale de la meilleure conférence internationale  dans le domaine à Auckland en Nouvelle Zélande,  elle a dirigé 33 doctorats à Paris ,publié 24 ouvrages  et 200 communications et articles . Amal Al Fallah Seghrouchni ,épouse d’Omar Seghrouchni président du CNDP (commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel) est membre de la Commission mondiale d’éthique des connaissances scientifiques et des technologies de l’Unesco. Elle a été nominée femme de l’année 2021 pour le continent africain pour les Berkeley Wordl Business analytics Awards . Entretien dans le dôme

  • MAROC DIPLOMATIQUE : On présente l’Intelligence artificielle comme un levier technologique qui transforme nos modes de réflexion, comme une technologie d’apprentissage par les données qui permet d’accélérer et d’améliorer les calculs. L’IA provoque en même temps une rupture nous dit-on. Qu’est-ce à dire ?

AMAL  EL FALLAH SEGHROUCHNI : « L’intelligence artificielle est en train de transformer le monde, d’impacter tous les secteurs d’activité, envahissant à grande vitesse les centres de recherche, les laboratoires avec des applications dans les secteurs de la santé, des transports, de l’éducation, de la culture ,de l’aérospatiale, de l’apprentissage de l’assistance virtuelle et de suivi de l’agriculture et de la biodiversité et ce, dans le monde entier et dans tous les secteurs de production en Chine, aux Etats Unis, en Allemagne, en France et en Afrique.

C’est en fait une rupture technologique qui a dépassé les révolutions industrielles du passé. Elle est partout et apporte une rupture en termes d’usage et de technologies. Les scientifiques développent des technologies et des systèmes autonomes à base d’IA capables de transformer tous les secteurs économiques et sociétaux. Disruption aussi en termes d’aide à la décision. On a aujourd’hui des compagnons intelligents qui accompagnent des personnes vulnérables en déficience cognitive. On pense par exemple que les enfants autistes sont plus à l’aise avec les robots parlants qui ne portent pas de jugements de valeur qu’avec les humains.

La connaissance est l’arme du futur

Un demi-siècle après la première conférence de Darmouth consacrée à l’IA, on mesure le chemin parcouru et nous n’en sommes qu’au début de cette révolution du savoir et de la connaissance qui nécessite un autre regard des politiques publiques, notamment en termes de formation. Dans une décennie, 60% des emplois vont demander des capacités cognitives qui ne sont pas développées actuellement de façon généralisée .Pour éviter que des populations entières ne restent au bord de la route, il faudra les former à ces technologies. La connaissance est l’arme du futur et le défi est de faire en sorte que notre pays le Maroc, que notre continent, l’Afrique ne reste pas au bord de la route et que l’on devienne non pas seulement des consommateurs mais des acteurs dans cette révolution. Beaucoup d’organismes internationaux sont en train de réguler cet univers, nous devons être présents dans cette politique de régulation pour défendre nos intérêts comme nous le faisons à l’UNESCO. Il faut impacter les décisions et infléchir les orientations en fonction aussi de nos intérêts.

De Benguerir à Windhoek, un partenariat qui prend forme

  • Vous avez signé avec M. Firmin Edouard Matoko, sous-directeur général de l’UNESCO une convention dans ce sens qui comme les autres sous directeurs de l’UNESCO , notamment Tawfiq Jelassi et Abdoulaye Ibrahim présents à cette conférence ont souligné l’importance des réseaux et des partenariats entre différentes universités et centres de recherche africains. Où en est-on en Afrique dans le domaine de l’IA ?

Je l’ai souvent dit, l’innovation en IA viendra de notre continent, le jeu y est ouvert, les gens sont créatifs et ils s’occupent de problèmes concrets. En Afrique, l’IA représente une opportunité pour positionner le continent sur les rails du développement technologique. M. Hicham Habti qui a organisé en décembre 2018 à l’UMP6 Benguerir, le premier forum sur l’IA avec l’UNESCO a rappelé au cours de notre conférence le pourcentage de 43% de pénétration digitale en Afrique et l’immense potentiel de développement durable qui pourrait être fait grâce à l’IA. La déclaration de Benguerir issue du Forum continental a appelé à l’organisation d’autres forums sous régionaux en Afrique pour faciliter l’échange des connaissances, l’élaboration de cadres et de plans d’action stratégiques pour encourager l’utilisation de l’IA. Le forum de Windhoek qui a eu lieu en Namibie en septembre dernier et qui a ciblé la région d’Afrique australe témoigne de cette dynamique de partenariat

L’IA, un outil pour la démocratie citoyenne

  • Dans cette constellation quel serait le rôle de l’UM6P ?

Développer la recherche, stimuler l’innovation, concevoir de nouvelles applications à fort impact sociétal et contribuer au déploiement de recommandations éthiques et des réglementations internationales relatives à l’IA. En un mot notre ambition est de faire jouer au centre international de l’IA de l’UM6P un rôle majeur dans la mise en œuvre de la stratégie opérationnelle pour la priorité Afrique 2022-2029 et dans le renforcement des capacités en IA au Maroc et en Afrique.

  • En décryptant vos messages, on remarque que vous revenez souvent sur l’idée que l’IA renforcerait la démocratie citoyenne, une idée paradoxale par rapport au ressenti que nous avons sur le caractère élitiste de l’IA. Qu’entendez-vous par cette démocratie citoyenne ?

L’intelligence artificielle est le meilleur outil pour une intelligence augmentée des citoyens qui peuvent réfléchir, planifier, prendre des décisions éclairées, donner des consentements en connaissance de cause, d’être créatifs… Mon rêve serait de ne plus voir le niveau 1 et 2 de la pyramide de Maslow mais de parvenir à un bien-être partagé par tous. L’IA est un outil qui permet de démocratiser la science, l’art, la connaissance, c’est dans ce sens que j’ai parlé dans mon intervention de démocratie citoyenne. Pour cela il faut mettre cet outil de l’IA à la portée de tous en interagissant sur le terrain et en faisant de la planification dynamique.

  • Concrètement par quoi commencer ?

Par la formation. Nous avons commencé par un Master exécutif pour préparer l’entreprise de demain et par un Master junior pour préparer les 10-14 ans pour qu’ils soient prêts dans les cinq prochaines années. On veut faire de la formation initiale à grande échelle, car il existe des formations très intéressantes en mathématiques, en physique. On peut capitaliser sur ce socle et apporter la dimension IA à partir des licences. L’exemple de la Suède qui avait lancé l’initiative « IA pour tout le monde » est intéressant en ce sens. Au Maroc on pourrait commencer par des programmes de sensibilisation à l’IA pour les sociologues, les philosophes, les anthropologues, les entrepreneurs, les créateurs d’art. En fait nous avons la vision, la planification pour la formation, il faut des moyens et aller dans le sens de la recherche citoyenne pour solutionner nos problèmes. Aujourd’hui on peut dématérialiser, faire des cours en ligne, utiliser les smartphones pour les personnes qui ne savent ni lire ni écrire avec Aima qui lit les documents à leur place et les interprète. Au Maroc nous sommes selon le HCP à 70% de pénétration du digital ; un téléphone portable et une connexion réseau suffiraient à sensibiliser et à former à l’IA.

Les femmes et le futur de l’IA

  • Les femmes sont parties prenantes de cette transformation et deviennent elle mêmes actrices du changement. On l’a vu lors de la cérémonie du hackathon vendredi dernier. Quel rôle joue l’IA dans cette transformation ?

ONU femmes qui travaille dans ce sens avec l’OMS a fait un travail remarquable et l’idée est de rendre pérenne cette expérience du hackathon de « l’IA pour l’autonomisation des femmes et l’égalité des genres ». Au Maroc, nous avons lancé avec ONU femmes, la FAO et avec une équipe de sociologues de Mekhnès, une initiative de mise en place de solutions intéressantes dans ce sens en réalisant un sondage auprès de 1000 femmes dans la région d’Errachidia, en tenant compte des tranches d’age. On sait que dans les régions rurales éloignées, la femme subit la triple peine être femme, vivant dans le monde rural souvent déconnecté des services publics.  On a d’abord pris la mesure du degré de pénétration du digital, du réseau et des ordinateurs dans les foyers qui tous étaient équipés de portables appartenant aux frères, aux cousins et autres. Les femmes voulaient elles aussi être connectées pour différentes raisons, maintenir le lien familial et social, s’instruire, s’ouvrir au monde, lutter et se défendre contre les hackers. L’IA pourrait être utilisée pour former des milliers de femmes par arborescence et faire avancer la société en luttant par exemple contre le mariage des mineurs. Il ne s’agit pas de former des codeuses mais aider les femmes à faire leur site web pour vendre leurs produits, pour acheter, pour assumer leurs droits.

Avec ONU femmes, nous avons abordé la question de la violence faite aux femmes et les solutions apportées après un benchmark international et cela va de la sensibilisation, au bracelet électronique, aux systèmes d’alerte pour avertir les femmes victimes. Dans une autre échelle, et en filigrane du « Pacte pour une intelligence artificielle égalitaire », il nous faut développer la présence des femmes dans les métiers de l’IA, dans les sciences de l’informatique et des techniques. Comme le souhaitent de nombreuses associations, nous voulons qu’elles soient actrices et conceptrices dans l’élaboration des usages des biens et services qui définiront le monde de demain

  • A travers vos conférences et séminaires on a remarqué votre intérêt et souci quant aux problèmes relatifs à l’éthique des nouveaux domaines tels que les sciences des données, l’internet des objets, la robotique. Des domaines qui comme pour l’IA suscitent une peur quant aux usages et aux manipulations que l’on pourrait en faire. En tant que membre de la Commission mondiale d’éthique des connaissances scientifiques et des technologies de l’UNESCO, vous avez toujours appelé au devoir de vigilance. Pour quelles raisons ?

L’IA est à double tranchant et le travail sur l’éthique est très important. C’est Albert Einstein qui disait que la « technologie n’est ni bonne ni mauvaise, tout dépend de l’usage que l’on en fait ». Nous avons fait des recommandations d’éthique sur les usages qui ont été acceptés par 193 Etats membres des Nations unies. Oui l’IA peut faire peur parce qu’elle est partout et qu’elle apporte une disruption dans les usages et qu’elle parle, reconnait, perçoit, recommande… Elle interpelle nos sens, notre parole, notre vision parce qu’elle affecte des fonctions intimes de l’être humain telle que la réflexion la décision, l’intelligence. Elle fait peur parce qu’elle est en interaction avec l’intime de l’humain de toute la pyramide cognitive et qu’elle va bien au-delà de la technologie.

Les interactions embarquées et incarnées peuvent créer des addictions des personnes vulnérables. On peut s’attacher par exemple à son robot et au Japon des hommes se marient avec des femmes robot. Les exemples du contrôle social tel qu’il s’exerce à grande échelle dans certains pays, celui de  l’influence des technologies sur les élections ou les risques de manipulation des enfants nous rappellent qu’il est extrêmement important de réguler et de mettre des garde fous pour veiller notamment au respect de la dignité humaine, de la justice, de l’équité et du bien-être social

  • Une dernière question peut être plus personnelle. Qu’est-ce qui vous a poussée à vous intéresser à l’Intelligence artificielle ?

A l’époque, il y a 30 ans, ce n’était pas un domaine exploré. Ce qui m’a beaucoup attiré dans ce domaine c’était cette connexion avec le cerveau. Faire de l’IA me permettait de réfléchir sur les mécanismes et les processus cognitifs. J‘ai ensuite ouvert mon champ d’études à l’aspect collectif. Comment apprend-on collectivement ? Comment prend-on une décision collectivement ? J’ai donc travaillé sur le système multi-agent qui n’est pas très connu mais qui prend actuellement de l’ampleur, poussé par la DARPA américaine parce qu’il y a beaucoup de domaines miliaires où l’aspect collectif et multiple est important. On travaille avec les Forces Armées Royales (FAR) sur des questions techniques et industrielles en organisant des séminaires, des conférences. Il nous faut investir d’autres champs dans les universités, les centres professionnels, les institutions publiques et privées pour pousser l’IA en dehors des murs des laboratoires. Dans ce monde qui se dessine, c’est un gage de souveraineté nationale et nous devons investir ces champs de la connaissance, c’est une impérieuse nécessité. »

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