Entretien avec Siham Bouhlal

Entretien avec Siham Bouhlal

Maroc Diplomatique : Votre dernier livre est un roman de passion, mais aussi de confessions que vous faites à l’homme que vous aimez au-delà des mots et au-delà de la mort. Serait-ce pour montrer que l’amour transcende la mort ?

Siham Bouhlal : Oui, c’est un roman de passion ou passionné, dont le thème central est un amour si fort qu’il refuse et empêche le deuil. Ce ne sont pas des confessions à Driss, il faut bien le nommer, car c’est à lui que s’adresse le roman, mais il s’agit dans «Et ton absence se fera chair» de lui raconter notre histoire telle que nous l’avons vécue tous les deux, mais telle que je l’ai vécue dans ma solitude et la sienne, dans mon cœur, dans mon âme et dans ce que j’ai pu entendre de lui dans son silence. Il s’agit de dire ce que le mal qui le rongeait m’interdisait de lui confier à l’époque. J’essaye de toutes mes forces de raconter même si les mots n’y suffisent pas et que la mort semble avoir triomphé. Mais à elle, je dis tu n’as emporté finalement que la chair, l’âme de Driss est là, intacte, vivante, fructueuse, empruntant avec moi les chemins difficiles de la vie. Vous savez, après lui, sans lui, tout a été difficile, tout est difficile, la blessure ne se referme pas et je combats toujours cette mort qui plonge les êtres dans l’oubli. Je lutte contre l’oubli de Driss l’homme privé, intime, merveilleux et l’homme des droits qui a tiré de toutes ses forces et au-delà de ses forces cette machine lourde et rouillée, celle héritée de ce que nous appelons «années de plomb». Il ne s’agit pas d’une quelconque volonté de montrer quoi que ce soit, mais d’ouvrir une mémoire tressaillant en moi, vivace, ancrée dans mon être et au-delà de moi, celle ancrée dans l’histoire de notre pays.

Écrire un roman, c’est en quelque sorte obéir à un déclic. Qu’est-ce qui a provoqué chez vous l’envie, peut-être même le besoin d’évacuer vos sentiments intenses à travers votre écriture ?

Je ne sais pas. Ce que je peux dire, c’est que le processus a été lent et douloureux. J’ai écrit des recueils de poèmes. J’écris comme je respire, comme je mange ou ne mange pas, comme je dors ou quand je suis frappée d’insomnie, j’écris car j’entends l’appel de la vie, mais le ricanement de la mort, je ressens la déchirure de son départ comme advenant à chaque instant, une déchirure physique aussi, spirituelle, silencieuse et criante… je ressens la séparation d’avec Driss comme nous avions vécu les derniers temps de son existence sur terre, nous avions eu une vie courte ensemble, mais dense, intense, à son image, à l’image de cette mort qui l’a vite raflé, à laquelle il n’a même pas voulu, ainsi était-il pas rancunier, posé et calme. Je ne sais pas si j’ai évacué tout cela, mais j’ai fini par comprendre que mon histoire avec Driss n’aurait aucun sens si elle ne m’orientait pas vers l’espoir, la vie, le chant, la danse, comme il aimait.

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Pour reconstruire des souvenirs de la vie passée, la mémoire est mise à l’épreuve bien évidemment. Or, on voit que dans votre roman, la mémoire «de la chair» joue un rôle capital au point de plonger le lecteur dans votre intimité. À un certain moment, on a l’impression que c’est le corps malade qui insuffle la vie au corps sain. Est-ce le cas ?

Nous avons vécu ensemble, sous un même toit, alors oui le charnel et le spirituel se mêlaient forcément. Vous savez, je ne recherche aucune reconnaissance d’aucune sorte, nous avons vécu en plein jour, avec la bénédiction de mes proches, de mes parents, de sa famille, d’amis proches et surtout avec la parole de cet homme immense que nul ne peut remettre en question. Je l’ai accompagné tel que devait le faire une femme pour son homme et sans rien demander en retour.  Driss luttait pour la liberté, et en premier la liberté de la femme et il m’encourageait à écrire comme je l’ai toujours fait, avec sincérité, sans hypocrisie, mais sans provocation non plus que je refuse. Le Maroc est un pays qui nous dit avoir fait un grand pas vers la liberté individuelle, l’Islam lui-même est une religion où le charnel occupe une place de choix, alors comme une femme issue de cette religion, et une romancière franco-marocaine et une femme tout simplement qui a partagé la vie et les principes de liberté de cet homme qui a donné sa vie pour son pays, pourquoi n’écrirais-je pas de manière libre et sensuelle, les moments qui l’ont été. Mais il ne faut pas oublier que c’est mon histoire romancée, qu’il s’agit avant tout d’un roman, d’une autofiction, d’une écriture ouverte sur le rêve et l’amour.

Cette relation ou cette importance du charnel a persisté jusqu’à la fin, car aussi c’est dans sa chair que Driss souffrait. Être avec lui dans tous ces moments de chimiothérapie, etc… tout cela a surgi et en quelque sorte les souvenirs amoureux dans ce roman tentent d’apaiser les moments les plus difficiles, peut-être. Alors oui, même souffrant, Driss m’a fait apprécier la vie.

Peut-on dire que vous avez choisi la littérature comme outil pour exorciser une douleur vivace laissée par le vide et l’absence de l’être cher et pour faire votre deuil ? Serait-ce une catharsis ?

Comme je l’ai dit plus haut, j’ai écrit des recueils, «Mort à vif», recueil très violent où j’ai pris la posture d’une guerrière face au cancer et à la mort qui m’ont emporté ce que j’avais de plus cher. Les poèmes y sont courts, forts, violents et exprimant toute la colère que je ressentais vive à l’époque. Je ne me suis fait aucune illusion en commençant ce roman, allait-il me consoler, me reconstruire, remplir ma vie, m’expliquer pourquoi je dois accepter la perte, l’absence de l’être aimé ? Je ne crois pas, j’avais juste envie de parler encore à Driss comme nous le faisions et lui qui aimait tant les femmes, je voulais partager avec elles cette courte vie avec lui, faite d’amour, et décrire ma souffrance de cette séparation par la mort. Le deuil, je ne le fais pas dans ce roman, je ne le crois pas possible, tout comme l’oubli. Mais comme je l’ai appris de Driss lui-même, «Et ton absence se fera chair» est une sorte de réconciliation. Vous savez, rien ne pourra faire oublier aux détenus politiques la torture subie, mais avoir eu la possibilité de raconter a peut-être créé une sorte d’espace paisible où l’on peut se réfugier. C’est ce que je fais avec ce livre, une tentative de réconciliation ou de conciliation avec la mort de Driss.

En principe, quand l’adversité s’abat sur nous et que la maladie s’annonce, on a tendance à penser beaucoup plus au moment fatal de la séparation. En ce qui vous concerne, on a l’impression que la maladie et la mort imminente vous ont rapprochés encore plus. N’est-ce pas ?

Vous avez bien raison de parler d’adversité ou d’adversaire. Le cancer a donné le départ à une guerre contre ce mal, il fallait se battre et pour se battre il faut généralement garder l’espoir et avoir pour soi la certitude que nous avons les moyens de vaincre. L’intensité de l’amour que nous vivions, nous a permis aussi de rester soudés, de nous battre côte à côte. Nous étions déjà très proches, avec la distance qui était nécessaire à Driss et une certaine solitude qui lui était chère, mais là c’était différent, un mal le tirait avec férocité et il fallait de l’autre côté une force pour ralentir la machine infernale. Il y avait le travail des médecins, les amis, la famille, mais l’intimité qui était nôtre était plus que nécessaire.  C’est ainsi que j’étais dans le combat et n’ai pu voir tout ce qui se passait autour de nous qu’après la mort de Driss ou disons deux jours avant sa mort. Vous savez, cela a été rude, nous n’étions liés que par cet amour, notre vie ensemble, et dans une société comme la nôtre, cela a été difficile, il m’a fallu me battre seule dès qu’il était parti, mue par la seule force de cet amour.

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Quiconque lirait votre livre sera marqué par l’intensité de la présence de cet être cher absent mais tellement présent dans votre vie et votre corps. Finalement, la mort n’a pas cette faculté cruelle de nous séparer des personnes qu’on aime ?

Seuls ceux qui sont morts peuvent dire ce qu’est la mort, nous ne le savons pas, moi je ne sais pas ce qu’est la mort. La mise en terre de Driss m’a certes et a priori définitivement enlevé son corps, mais jamais, jamais cette mort n’a pu me prendre ce que j’ai de plus cher, mon amour constant, le sentiment de sa peau, la délicatesse de son regard dans mes yeux, sa chevelure argentée, ses bras m’enveloppant, sa démarche si légère, celle que décrit le verset coranique «ceux qui marchent avec légèreté sur terre». Elle n’a pas pu me l’ôter de mon cœur, de mon âme, de mes yeux qui regardent souvent avec les siens, de mon esprit qui se souvient de ses enseignements, du «laisser courir», comme il disait, de l’amour du prochain. Cet amour justifie pour moi ma présence sur terre, ma vie encore, et les combats que je peux mener.

De prime abord, et même avant d’entamer la lecture de votre roman, on a un avant-goût d’une tragédie grecque où la mort du personnage central est programmée dès le début. Pourtant, votre subtilité, votre maîtrise des techniques de l’écriture et surtout votre prose et votre style imagé se combinent pour plonger le lecteur dans un bain d’amour et de passion oubliant la mort qui rampe tel un serpent froid. Était-ce pour souligner l’urgence de vivre le moment présent ou plutôt vivre profondément son amour pour emmagasiner un maximum de souvenirs ?

C’était peut-être là l’une des petites victoires sur la mort. De ne justement pas en faire une issue, une fin tragique, une sad end… mais de l’annoncer et de la dénoncer d’emblée pour raconter l’histoire de la vie, cette vie qui est vécue pleinement, dans le bonheur et l’accomplissement de l’amour, défie à jamais la mort. Dire que l’on a pu savourer un amour véritable en dépit de la mort est une grande victoire. Vous l’avez bien perçu. Ce n’est pas tant l’urgence de vivre le moment présent, mais d’accueillir et vivre ces instants de vie de grande qualité qu’elle nous offre de temps en temps, de savoir les reconnaître, de les prendre, de les serrer fort dans nos bras, et de les garder au fond de notre cœur et en bâtir un fort intérieur dans notre âme qui nous rendra plus résistants et qui nous fera dire à la suite de Gabriel Garcia Marquez : «J’avoue que j’ai vécu» et avec le peu d’années que j’ai passées aux côtés de Driss, j’avoue que j’ai vécu. Certains lecteurs ont eu le sentiment d’être en position de «voyeurs» ou «extérieurs» à certains moments du livre. Au début, cela m’a affectée, mais finalement je me dis que là il y a des choses auxquelles ils n’ont pu accéder et que ce sont ces choses-là que peut-être parmi d’autres non révélées dans le roman qui resteront miennes, qui elles-mêmes se refusent aux autres et leur donnent cette impression d’être extérieurs ou voyeurs et c’est aussi la preuve que la littérature, l’écriture fait aussi son chemin toute seule et s’octroie le droit de s’ouvrir ou se refermer. C’est l’enchantement, la magie, le divin de l’écriture. Et qu’un livre dérange, sans qu’on le veuille, c’est une belle performance.

C’est un livre où vous écrivez l’indicible et où vous transgressez tous les tabous. Vous n’aviez pas à un moment ou à un autre appréhendé la réaction des lecteurs sachant que la société marocaine, entre modernistes et traditionnalistes, tait cette zone rouge qu’une femme ne doit approcher ?

Vous savez comme il est difficile de parler de son histoire d’amour pour une femme, surtout quand le bien-aimé est un homme «public», et surtout, vous le dites dans une société comme la nôtre, mais je le fais et je prends ce droit, le droit d’être libre, en gardant une pudeur qui est la mienne, mais une franchise qui est celle de la romancière, celle que permet le rêve, l’espoir, l’amour.  Je dis mon amour sans censure, sans l’édulcorer, car il a été pur, sincère et fort. J’ai attendu huit longues années pour le faire. Il y a une chose que je voudrais dire aussi, et je le dis avec un grand regret, ce sont ceux qui défendent les droits, les libertés, ce qu’on appelle l’élite, qui manifeste sa réticence sinon sa violence face à un écrit comme «Et ton absence se fera chair», c’est une chose que je ne comprendrai jamais. Il faut être libre, mais pas trop, être une femme qui écrit, mais pas trop bien… Le peuple, lui, manifeste son émotion face à la douleur et à l’expression de l’amour sincère, je l’ai vécu le jour de l’enterrement de Driss, mais certains autres réagissent par calcul, par opportunisme ou pour des raisons qui ne m’échappent pas vraiment et dont je ne parlerai pas. Je suis connue pour ne pas aimer la provocation ni  la polémique, et puis je suis écrivaine, ce qui m’a importé aussi dans ce roman, c’est que ce soit aussi ciselé qu’un bijou amazigh, dans la langue française. Rendre hommage à un tel amour, à un homme comme Driss Benzekri devait mûrir comme ces délicieux tajines de l’Atlas, être aussi bien noué qu’un hanbal, aussi beau qu’il aimait la beauté. Des corps amoureux, y aurait-il sur cette terre quelque chose de plus beau ? La liberté et le courage ne se donnent pas, ils se prennent et on les défend tous les jours que Dieu fait.

La question de l’amour, du corps et du désir est au cœur de vos écrits. Est-ce que vous tentez de mettre à nu les espaces intimes féminins en vue de briser et de manière active un héritage lourd de traditions, de clichés, et rompre avec le conformisme ?

Je suis médiéviste, spécialiste de la littérature arabo-musulmane classique et les sujets de l’amour, du corps, de l’élégance sont mes sujets de prédilection. En travaillant sur les textes anciens, bien loin de nous, mais si proches du temps du Prophète, ou le précédant même, on mesure le degré de notre ignorance, de notre retard par rapport à ces sociétés anciennes concernant ces questions qui sont devenues, au fil du temps, ce qu’on appelle des tabous.

Il ne s’agit pas uniquement de l’espace féminin, mais le masculin aussi s’y attache et on ne peut libérer l’un sans libérer l’autre, c’est pour cela que je suis plutôt engagée, par mon écriture dans l’espace de l’humain. Comment les femmes et les hommes aimaient, comment ils aiment maintenant, comment ils se sont aimés, comment ils se sont haïs et se haïssent, car lorsqu’ils ne s’aiment pas ils se haïssent, ils rentrent dans le jeu du pouvoir. Je ne suis pas dupe, la femme a besoin d’être défendue, ses droits sont bafoués, celles des montagnes ou de la campagne me touchent le plus, je ne saurai l’expliquer, peut-être parce qu’elles sont les plus grandes oubliées, celles qui tiennent ce pays sur leurs bras, et on ne le voit pas. Je me battrai pour les femmes, pour ce pays que Driss m’a appris à aimer.

Ce que j’essaye de faire, c’est de revivifier un héritage qui donnait plus de droits à la femme et de combattre celui qui par ignorance veut lui faire porter le manteau lourd d’un héritage dont peu de gens saisissent la vraie nature. Et bien entendu, dans cet héritage ancien, il nous faut écarter, enterrer tout ce qui enlève une once de liberté à la femme et lèse d’un pouce son droit, il faut se battre bec et ongles contre les violences qui se nichent dans tous les Livres Saints, c’est ainsi hélas.

À propos de l'auteur:

Souad Mekkaoui

Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…

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