Entretien Gabriel Banon: « Pourquoi cette mobilisation mondiale juste pour cette épidémie ? »

Il est évident que le coronavirus a ébranlé les fondamentaux du monde du 21e siècle. Mais force est de rappeler que ce monde était déjà fragmenté, fragile et donc imprévisible. En effet, le début de 2020 s’est annoncé au goût du virus qui a mis à genoux la Chine avant qu’il n’étende ses tentacules dans les quatre coins du monde. Les mesures prises pour endiguer la crise sanitaire qui s’est abattue sur la planète vont engendrer de lourdes conséquences pour le fonctionnement des économies. Aussi plusieurs analystes soulignent-ils que les perspectives de croissance mondiale sont et seront mauvaises pour les prochaines années, avec une récession qui peut se déclarer pire que celle de la crise financière mondiale de 2008-2009. Ce qui est sûr c’est qu’on ne peut toujours pas mesurer tous les effets collatéraux économiques, humains et sociaux tant et si bien qu’il serait hasardeux de vouloir avancer une théorie générale de la géopolitique de la pandémie et post-Covid-19. Gabriel BANON, notre expert en géopolitique nous accompagnera dans cette interview pour répondre à nos questions.

  • MAROC DIPLOMATIQUE : Le monde qu’on connaissait a disparu tout d’un coup, toutes les frontières fermées, le monde entier presque se referme sur lui-même. Peut-on dire qu’en géopolitique, il y aura un avant et un après covid-19 ? Le Coronavirus pourrait-il constituer un tournant majeur dans les relations internationales ?

– Gabriel BANON : Les dégâts occasionnés par la pandémie du Covid-19 s’apparentent à ceux qu’aurait pu causer une troisième guerre mondiale. Des morts en grand nombre, des tensions politiques et sociales et une économie mondiale sinistrée. Mais le monde que l’on a connu, est toujours là. Il s’est relevé relativement vite de la deuxième guerre mondiale, et il en fera de même, peut-être plus rapidement, avec les leçons tirées des crises financières précédentes. C’est cycliquement que le monde connaît des épidémies. Cela n’a jamais été source de transformations profondes de la société.

  • MD : Cette crise sanitaire mondiale a-t-elle vraiment bouleversé l’échiquier mondial alors qu’on sait que le monde que le coronavirus a percuté était déjà un monde fragile et fragmenté ?

– G.B : Avant même le début de l’épidémie, des tensions graves existaient entre les États-Unis et la Chine. Une puissance mondiale sur le déclin, dans un bras-de-fer avec la puissance montante, la Chine.

Le coronavirus n’a rien changé aux fondamentaux géopolitiques du monde. Il a peut-être dans certains cas, accéléré une décantation dans les rapports entre puissances, particulièrement chez l’Union européenne vis-à-vis de Washington.


  • MD : Pendant ces deux dernières décennies, on n’a pas cessé de parler de mondialisation et de globalisation. Pensez-vous qu’à côté de la globalisation économique, il y avait vraiment une « mondialisation » géopolitique ?

– G.B : La mondialisation est une évolution dans les rapports entre les pays et les peuples. La géopolitique n’y est pour rien. Elle ne fait que constater l’inévitable internationalisation des échanges économiques et culturels dans le monde. C’est dû essentiellement au développement des technologies dans la communication, l’importance prise par les réseaux sociaux et le niveau d’éducation, en général. Quoique certains experts auto-proclamés déclarent, cette évolution est irréversible.

  • MD : De la gestion de la crise sanitaire et économique qui s’en suit, la rivalité entre Pékin et Washington s’aiguise de plus en plus et les tensions s’accentuent entre les deux puissances. Cela impactera-t-il la géopolitique mondiale dans les prochaines années ?

– G.B : Il est indéniable que cette rivalité est en train de modifier les alliances héritées de la deuxième guerre mondiale. Le coronavirus a mis au grand jour les dysfonctionnements du système sanitaire et l’impréparation de certaines administrations à gérer une épidémie.

  • MD : Au moment où les États-Unis se sont montrés dépassés dans la gestion de la crise, la Chine, elle, s’en est bien sortie. Qu’en est-il donc du modèle occidental ? L’Occident a-t-il perdu le monopole de la puissance ?

– G.B : D’une façon générale, les États autoritaires ont mieux géré la crise que les États démocratiques. La Chine est l’illustration de ce constat. Si par Occident vous pensez Europe, il y a longtemps que les pays européens n’ont plus le monopole de la puissance, ils ne sont plus que des pions dans le jeu des puissances du moment : les États-Unis et la Chine. L’Union européenne, si elle veut peser et être audible, devra s’ouvrir à la Russie. Elle sera alors le troisième bloc nécessaire à la paix mondiale. Sinon, l’Occident et l’Amérique, jetteront la Russie dans les bras de la Chine. Alors, les conditions d’une troisième guerre mondiale commenceront à prendre place.

  • MD : Y a-t-il un pays gagnant dans cette crise sanitaire sachant que le coronavirus a été instrumentalisé par certaines puissances géopolitiques ?

– G.B : La crise du coronavirus a mis en lumière le déclin de l’hégémonie américaine. En géopolitique, on ne parle pas de gagnant ou de perdant, il s’agit des puissances du moment. Apparemment, la Chine tire bien son épingle du jeu, et développe l’image d’une puissance responsable et coopérative. Pour le reste, l’Histoire nous apprend que le pire n’est jamais certain.


  • MD : La décision de Donald Trump de cesser le financement de l’OMS a-t-elle joué en faveur de la Chine ? Serait-ce pour elle une opportunité pour mettre en valeur son soft power ?

– G.B : Trump a non seulement cessé de financer l’OMS, mais il en a retiré tout simplement les États-Unis. Dans la lutte d’influence que se livre Washington et Pékin, il a fait un joli cadeau au développement du soft power chinois.

  • MD : Quand l’Europe avait du mal à dépasser le chacun pour soi et que le pays le plus puissant refuse de contribuer à l’effort collectif, ne peut-on pas dire que c’est la fin du multilatéralisme ?

– G.B : Dès l’avènement de Donald Trump, le multilatéralisme était condamné, du moins par Washington. Le slogan : America first (l’Amérique d’abord) ne milite pas pour une coopération internationale. C’est la doctrine Brzezenski qui est la référence aujourd’hui des Américains.

  • MD :Quel scénario peut-on imaginer si Donald Trump venait à être réélu ?

– G.B : On aura affaire au plus mauvais de Trump, car il n’aura plus de frein électoral, ne pouvant pas briguer un troisième mandat. Les tensions internationales vont être à leur comble, avec un risque certain de conflit armé, sauf si les Américains, Pentagone en tête, trouvent un moyen de s’en débarrasser avant terme.

  • MD : Si la géopolitique c’est comprendre pour anticiper, peut-on dire que dans un monde en perte d’équilibre, le coronavirus a révélé la fragilité de cette science parce que finalement c’est un monde mal anticipé et mal deviné ? 

– G.B : La géopolitique nous permet d’anticiper les actions politiques et stratégiques des pays, les migrations et les transformations des gouvernances, entre autres. Par ailleurs, nous savons que nous sommes amenés à affronter cycliquement des épidémies. Vous pouvez les appeler : Covid-19, Ébola, grippe saisonnière, grippe espagnole ou encore grippe 1, H1N1, la bonne question est : pourquoi cette mobilisation mondiale juste pour cette épidémie ?


Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…