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Femmes ingénieures : entre idéal et réalité

Elles ne représentent que 28% des diplômés en ingénierie dans le monde, au Maroc, elles sont 42.5% selon le rapport de l’UNESCO, publié le 11 février à l’occasion de la journée des femmes et des filles de science. N’en déplaise à certains porteurs de préjugés sur la femme maghrébine, ces dernières se démarquent et font mieux que certains pays avancés comme la Norvège où elles représentent 23.5%, la France où elles sont 26.1% ou encore le Luxembourg où le taux n’atteint pas les 20%. De plus en plus nombreuses à emprunter ces filières «masculines», leur choix ne susciterait plus autant de controverses que par le passé. Mais faut-il vraiment se fier à ces chiffres ? Quelle est la réalité à laquelle font face les femmes ingénieures? La rédaction de MAROC DIPLOMATIQUE est partie à leur rencontre.

Les filles marocaines réussissent mieux de nos jours que les garçons, et ce, dans plusieurs branches, y compris scientifiques et techniques. C’est le constat que dresse Maria Charaf, Consultante Experte à AWARE Services et Consulting, qui cite de nombreuses publications du Haut-Commissariat au Plan (HCP). Ce chiffre (42,5%) ne serait donc pas «tombé du ciel» selon notre experte, qui nous parle de longues années de combat féministe pour les droits des femmes marocaines à l’égalité. «Cet itinéraire a été jalonné par plusieurs étapes depuis les actions du mouvement national pour encourager la scolarisation des filles».

Une idée que nous confirme Doha Sahraoui, professeure universitaire à l’Université Cadi Ayyad et consultante en genre et diversité. Au Maroc, contrairement à certains pays de l’OCDE, il y a eu très tôt des politiques publiques qui ont poussé à la scolarisation des jeunes filles, celles-ci n’ont donc quasiment pas souffert de restrictions à la scolarité comme cela a pu être le cas dans d’autres pays où elles n’avaient pas le droit d’aller l’école, explique-t-elle. «C’est donc une évolution naturelle, plus nous avons de filles, plus elles vont se diriger vers des filières… c’est aussi le cas des écoles de commerce, il y a une féminisation de manière générale dans toutes les filières».

Par ailleurs, le Maroc a très rapidement connu une effervescence autour de la question de la femme, visible notamment à l’occasion du 8 mars. «Les Chaînes TV et Radios marocaines (2M en particulier) diffusaient et diffusent encore des émissions qui mettent en valeur des profils de femmes qui brillent dans des domaines d’ingénierie réputés masculins, en montrant des femmes ingénieures sur les chantiers ou dans les usines, des pilotes d’avion, des capitaines de bateau…», se réjouit Maria Charaf.

Des aspirations en évolution

Moins de contraintes à l’éducation, mais aussi des aspirations professionnelles et financières croissantes. En effet, les Marocaines aspirent très tôt à de plus en plus d’indépendance financière, une ambition perceptible dès le secondaire où elles excellent, notamment lors de l’examen du baccalauréat. «Les orientations dépendent des notes, elles vont donc naturellement se diriger vers les écoles les plus sélectives comme celles des ingénieurs». C’est ce que nous confirme Loubna El Ouardighi, diplômée en Génie civile de l’École Mohammadia des Ingénieurs (EMI) en 1999 et aujourd’hui Directrice Générale d’Ackordéon Technologies, qui a choisi cette voie, car «les meilleurs élèves rejoignent les classes préparatoires et les écoles d’ingénieurs… c’est le parcours des élites». Nos Marocaines seraient-elles alors plus «brillantes» ? Si pour Doha Sahraoui, elles «vont surperformer tant à l’école qu’à l’entreprise, en raison des nombreuses contraintes qu’elles subissent pour avoir le temps d’étudier», pour Loubna El Ouardighi, les femmes maghrébines sont tout simplement «persévérantes, résilientes et endurantes».

Notre intervenante, Maria Charaf, diplômée de l’EMI en 1981, en Conception et Fabrication Mécanique, nous confie que son choix s’est fait davantage «par esprit de compétition, pour défier la société patriarcale, pour investir un domaine réputé masculin, pour démontrer qu’une jeune fille peut aussi bien réussir dans ce domaine qui était à l’époque encore réservé aux hommes».

Loubna El Ouardighi reconnait également qu’un diplôme d’ingénieur «permet de se positionner dans cette société, bien que ce soit la personnalité qui détermine la réussite et non pas le diplôme».  D’autres femmes ingénieures, parleront, quaant à elles, de la perspective de trouver un travail plus facilement, dans une filière pleine de débouchés. Les chiffres révélés par l’UNESCO sont donc sans appel, mais n’en demeure pas moins que ces femmes doivent redoubler d’efforts pour faire leur place dans ces branches «masculines».

Un parcours semé d’embûches

Les obstacles demeurent nombreux, un vrai parcours du combattant après l’obtention du sésame. «L’un des plus grands obstacles pour moi a été d’être une jeune femme dans un monde maghrébin avec une hiérarchie masculine», confie Loubna El Ouardighi. Maria Charaf explique même la dure accession à un stage industriel à l’Office National des Chemins de Fer (ONCF) dans les années 80, dans son ouvrage «Être au féminin».

«Le responsable du département formation nous convoque pour nous en dissuader. Il nous explique que les cheminots sont une race à part, tous des conservateurs et des renfermés, qui n’ont jamais vu de filles élèves ingénieurs. Il nous liste un nombre illimité d’obstacles, mais en vain ; nous insistons (…) Nous arrivons à le convaincre ! Au cours de mon stage, je constate le sans-fondement des mises en garde de ce «formateur»».

À ce titre, la société marocaine se confronte à un véritable paradoxe, constate Doha Sahraoui. Le taux d’insertion est en baisse, alors que nous connaissons une forte scolarisation des filles et un important investissement de la part de l’État dans la formation de ces femmes dans les établissements publics. Puisqu’il s’agit d’un métier «masculin», les candidates vont faire face à des stéréotypes durant la phase de recrutement et connaître le mécanisme du plafond de verre, surtout lorsqu’il s’agit d’un poste à responsabilité. «La féminisation des postes de management est très faible !», s’indigne Doha Sahraoui. «C’est une moyenne de 7% qui stagne depuis plus de 10 ans».  Une situation d’autant plus contradictoire puisqu’il s’agit d’un des rares pays à avoir instauré des quotas pour les listes électorales et la présence des femmes au Parlement… «Même ça, on n’en a pas vu les conséquences directes sur le champ économique», regrette la même source. «Le souci c’est que l’on associe souvent la question des femmes à un impératif social et non pas au business… on aide les femmes parce qu’on doit les aider et non pas parce que cela rapporte de l’argent.». Ainsi, les postes de management demeurent difficilement accessibles pour ces femmes ingénieures qui estiment que les entreprises ont du mal à gérer la question de maternité. «C’est très stéréotypé et survendu car si l’on regarde le taux de fécondité du pays, il est très faible. combien de fois l’entreprise aura à gérer cela avec combien de femmes ? Statistiquement, ce n’est pas très grave…», analyse Doha Sahraoui. Serait-ce uniquement un souci économique ou bien une certaine misogynie ? Les deux à la fois, estime-t-elle. «Il est difficile de compter sur une personne qui peut nous laisser tomber, mais il y a aussi un souci d’adaptation…». Ainsi, Maria Charaf constate que les femmes en général et les femmes ingénieures en particulier, sont presque absentes des Conseils d’Administration et sont encore rares dans les postes de Direction : «10% dans le secteur public, alors que les femmes y constituent 40% des effectifs et 7% dans le secteur privé, où seulement 10% des entités sont créées et dirigées par des femmes». Autre problématique, la rémunération des femmes ingénieures est souvent inférieure à celle de leurs confrères pour des missions équivalentes, note-t-elle. «Elles n’accèdent pas toujours aux mêmes avantages, ni aux mêmes opportunités d’évolution de carrière, alors que la Constitution et le Code du travail marocains interdisent toute forme de discrimination envers les femmes… Ajoutez à cela, le harcèlement sexuel qui touche la femme ingénieure, mais il est rarement dénoncé ou reconnu et demeure un sujet tabou.»

Toutes ces problématiques prendraient leur racine très tôt, explique-t-elle. «L’homme est considéré comme un être supérieur, destiné à une vie active et apte à prendre les grandes décisions ; tandis que la femme n’est destinée qu’au rôle secondaire de ménagère, qui veille sur le bien-être de son époux et sa progéniture». De plus, dès le plus jeune âge, la petite fille s’identifie déjà à sa mère et l’imite dans tout ce qu’elle fait, «à commencer par les actes de coquetterie, jusqu’aux tâches routinières de ménage, cuisine et vaisselle». Elle s’oriente ainsi, par la force des choses, vers un destin similaire à celui de sa mère. Le garçon, quant à lui, «fait mine de lire le journal comme son père. Cette différence se remarque même dans les jouets offerts par les proches à chacun des deux sexes».

En somme, beaucoup plus d’efforts doivent être déployés pour améliorer la condition et l’accès de la femme au marché de l’emploi, et plus particulièrement aux postes à responsabilité. Pour mettre fin à ce problème, il y a deux options selon Doha Sahraoui : imposer des quotas, ou mettre en place des observatoires des égalités ou des inégalités, qui pourront agir lorsqu’une femme estime avoir été lésée. «Cet observatoire pourra d’ailleurs fournir d’importantes informations à l’opinion publique et à l’État sur la situation des femmes… Au Maroc nous n’avons ni l’un ni l’autre.»

Femmes et développement économique

Les femmes représentent alors 50% de la population, mais ne sont que 17% à travailler. Et leur situation s’est davantage dégradée durant la crise économique de la Covid, où elles ont été les premières touchées par les mesures de restrictions budgétaires. «Les femmes sont très présentes dans les secteurs des services, ce sont ceux qui ont été les plus touchés par la crise. Lorsqu’elles sont dans des branches «masculines», elles occupent généralement des fonctions supports, et ce sont les postes qui sont réduits en premier». Il faut préserver au maximum l’emploi féminin, assure encore Doha Sahraoui, car rares sont les économies qui se développent de façon pérenne sans la participation de la femme. «Une femme qui perd un emploi entraîne avec elle tout un circuit… une femme ingénieure n’aura plus besoin d’une nounou, d’une employée, d’une esthéticienne et cela va aller crescendo…».

Doha  SAHRAOUI
Doha SAHRAOUI

Nos intervenantes s’accordent donc sur l’idée de mise en place de quotas ou d’observatoire, à l’instar de nos voisins européens. En effet, en Espagne, il existe des quotas pour l’accès aux marchés publics. «En tant qu’entreprise, si vous voulez accéder à un marché public de l’État espagnol, il faut assurer un pourcentage de femmes dans votre encadrement». Aux Etats-Unis, il existe des observatoires pour éviter ces formes de discrimination. Et dans certains pays scandinaves, il existe des lois qui vont dissoudre l’entreprise s’il n’y a pas un certain pourcentage de femmes dans la structure. La France qui avait longtemps résisté à ces idées de quotas, a elle aussi franchi le cap pour assurer l’égalité salariale et l’accès aux postes de management, nous rappelle Doha Sahraoui. «II y a donc un réel besoin d’instaurer des quotas progressifs vers la parité pour faciliter l’accès des femmes aux Comités de Directions et aux Conseils Administratifs,  d’assurer une veille sur les pratiques et les comportements des employeur-e-s, (…) pour que le leadership des ingénieures soit reconnu et valorisé en termes de promotion et de rémunération, et qu’elles ne soient plus confinées dans des postes administratifs qui n’ont aucun lien avec leur formation technique», conclut Maria Charaf.

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