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Gazoduc Maroc-Nigéria : Quels enjeux économiques et géopolitiques ?

Le Nigéria a annoncé il y a quelques semaines le démarrage de la construction du gazoduc qui devra relier le Nigéria au Maroc et à terme à l’Europe. Cinq années après la visite de SM le Roi à  Abuja, en décembre 2016, date à laquelle un accord a été signé entre la NNPC et l’Office national des hydrocarbures et des mines du Maroc (ONHYM), le projet s’apprête à être concrétisé. Pour faire le point sur la situation et comprendre les différents enjeux liés à ce gazoduc, MAROC DIPLOMATIQUE s’est entretenu avec Francis Perrin, Senior Fellow au Policy Center for the New South et directeur de recherche à l’IRIS, spécialiste des problématiques énergétiques.

MAROC DIPLOMATIQUE : Où en sommes-nous aujourd’hui dans ce projet de gazoduc Maroc-Nigéria ?

Francis Perrin : Nous parlons d’un projet qui a été conçu politiquement en 2016, donc il y a cinq ans. Ce que l’on constate tout d’abord, c’est que les promoteurs de ce gazoduc, principalement le Maroc et le Nigéria, en sont toujours des soutiens actifs. Leur intérêt commun n’a pas faibli sur les cinq dernières années. En effet, la compagnie pétrolière nigériane, la NNPC (Nigerian National Petroleum Corporation) demeure très intéressée par ce projet qui lui permettrait d’accroître ses exportations en gaz naturel. Aujourd’hui, les études de faisabilité ont été réalisées et le Nigéria, via la NNPC, a indiqué sa volonté de commencer la construction à partir de la prolongation du gazoduc ouest-africain. Voilà les éléments clés pour résumer la situation actuelle. Il reste enfin la question cruciale du financement pour le démarrage de la construction de ce projet.

M.D :  Justement, a-t-on une idée du montant de ce projet ?

F.P :  Il s’agit d’un projet extrêmement ambitieux puisqu’il part du Nigéria pour rejoindre, à terme, l’Europe, en remontant une partie de la côte occidentale de l’Afrique et en traversant la Méditerranée. Donc sur la totalité du projet, nous sommes sur des ordres de grandeur de 25 à 30 milliards de dollars d’investissements, voire plus. Néanmoins, il faut préciser que lorsque la NNPC a indiqué au mois de juin qu’elle allait commencer la construction du projet, cela ne voulait pas dire la construction intégrale du gazoduc, mais d’abord d’une première phase du projet. Et c’est l’un de ses avantages, il peut être conçu en différentes phases. La première partie permettra déjà de vendre du gaz à des pays voisins avant de poursuivre la progression sur une période de temps plus ou moins longue. Certains ont annoncé une période de 25 ans, les promoteurs eux, disent que ce sera plus rapide. En tout cas, cela signifie que la NNPC n’a pas besoin de 25 milliards de dollars dans l’immédiat. Elle a évidemment besoin de beaucoup moins pour commencer.

M.D : Savons-nous qui va le financer ?

F.P : C’est l’élément de l’équation qui manque actuellement. Le financement d’un projet de ce type est souvent assuré, en partie, par les entreprises concernées, sur leurs fonds propres et en bonne partie sur des fonds empruntés, auprès des banques, d’institutions financières régionales, internationales. A ce titre, les promoteurs sont en contact depuis un moment déjà avec les milieux bancaires, financiers, afin de les convaincre de sa rentabilité économique. C’est une phase critique où l’on essaie de vendre le projet à ceux qui pourraient le financer, mais à l’heure où nous réalisons cette interview, il n’y a pas d’accord conclu en termes de financement.

M.D : Quel sera l’impact économique de ce gazoduc selon-vous ?

F.P : Il sera potentiellement très important et diversifié. L’impact économique le plus évident concerne le Nigéria. Avant de répondre à cette question, il faut comprendre que, lorsque l’on parle de gaz, en termes de gisement, il y a deux cas de figure. Soit vous possédez un gisement où il n’y a que du gaz, et vous le mettez en production si vous avez des débouchés.

Soit, vous avez un gisement dans lequel il y a du gaz et du pétrole, ce que l’on appelle le gaz associé. Lorsque vous voulez produire du pétrole, vous produisez en même temps du gaz puisque les deux sont dans le même réservoir. Mais si vous n’avez pas de marché pour le gaz, vous le brûlez à la torche, ce qui représente un gaspillage économique, une source de pollution locale et une contribution à l’effet de serre et au changement climatique.

Dans ce sens, le Nigéria a deux intérêts : exporter plus de gaz et donc avoir plus de recettes d’exportations, et diminuer le brûlage du gaz associé au pétrole. Sur ce parcours, d’autres pays ont des réserves de gaz, ces pays pourront également l’exporter en le mettant dans cette canalisation et en le vendant à d’autres pays africains. L’autre intérêt économique est cette fois-ci pour les pays qui n’ont pas de gaz, ils pourront l’importer via ce gazoduc. Enfin, beaucoup de pays africains souffrent encore de pénuries d’électricité qui freinent leur développement économique et impacte leur population. L’importation de ce gaz leur permettrait donc de le transformer en électricité à travers des centrales thermiques alimentées en gaz naturel. Je tiens toutefois à souligner que ce projet ne comporte pas uniquement un enjeu énergétique, mais également industriel, agricole et alimentaire. Avec le gaz, on peut faire des engrais. Qui dit engrais, dit l’augmentation de la production et de la productivité agricole et donc de l’alimentation des populations. C’est un projet énergétique qui comporte des enjeux multidimensionnels essentiels en termes d’avantages économiques pour ces pays.

M.D : Quid des avantages pour le Maroc ?

F.P : Le Maroc cherche à importer du gaz, d’où son intérêt pour ce projet de gazoduc. Mais il ne s’agit pas de la seule carte dont dispose le Royaume. Il réfléchit depuis des années à un autre projet qui consisterait à importer du gaz naturel liquéfié transporté par bateau. -Nous avons deux moyens de transporter du gaz, soit sous forme gazeuse via un gazoduc, soit sous forme liquéfiée (GNL) via des méthaniers en franchissant les mers et les océans-. Depuis 2016, les autorités marocaines ont fait connaitre leur intérêt pour ce projet, pour eux et dans une dimension d’intégration économique régionale au niveau de l’Afrique de l’Ouest et du Nord-Ouest.

M.D : Quel sera l’impact géopolitique de ce projet ?

F.P : L’impact géopolitique dépend beaucoup de si le projet est réalisé dans son intégralité ou non. Plus il est réalisé de façon complète, c’est à dire du Nigéria au Maroc puis vers l’Europe, plus l’impact géopolitique sera fort. Si l’on se base donc sur l’hypothèse maximale de réalisation complète, pour l’Union européenne, ce serait une source supplémentaire de gaz naturel. L’UE cherche depuis des années à diversifier ses sources d’importation de gaz, notamment par rapport à la Russie, son principal fournisseur. Elle va donc chercher du gaz ailleurs, un gazoduc venant d’Azerbaïdjan, de la mer Caspienne est entré en exploitation depuis peu. L’Europe fait également venir du Gaz Naturel Liquéfié des Etats-Unis, du Qatar, et elle regarde à présent ce qui se passe en Afrique. Pour le Nigéria, qui est déjà un important exportateur vis-à-vis du Bénin, du Togo et du Ghana, l’intérêt géopolitique serait de se positionner davantage sur des marchés régionaux et internationaux. Pour les autres pays, l’impact géopolitique rejoint l’impact économique. La production d’électricité et d’engrais permettra leur développement économique et donc une certaine stabilisation politique et sociale.

M.D : Vous mentionniez la volonté de l’UE de diversifier ses fournisseurs de gaz, comment pensez-vous que la Russie percevra ce projet ?

F.P :  La Russie ne voit pas d’un très bon œil toute tentative de l’Union européenne d’aller chercher du gaz ailleurs, ça vaut pour ce projet, ça vaut pour le gaz qui vient de l’Azerbaïdjan, ça vaut pour le GNL provenant des Etats-Unis. Gazprom préfère avoir la plus grande part de marché sur l’Europe qui est leur marché naturel depuis des dizaines d’années, et ils entendent continuer à rester un acteur dominant sur le marché européen pendant encore longtemps. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils construisent de nouveaux gazoducs vers l’Europe, le Turkstream et le Nordstream 2. Ainsi, Gazprom perçoit mal tous les projets quels que soient leurs caractéristiques, qui pourraient les concurrencer sur le marché européen. Ils ne le disent pas officiellement mais si ce projet n’aboutissait pas, les dirigeants de Gazprom n’en seraient pas profondément attristés.

M.D : Qui en seront les principaux gagnants ?

F.P : Clairement, pour moi il s’agit du Nigéria pour les raisons évoquées auparavant. De plus, il sera le principal gagnant dans presque tous les scénarios. Si le projet va jusqu’à son terme, le Nigeria pourra exporter plus de gaz vers l’Europe. Si ce n’est pas le cas, il pourra tout de même exporter plus de gaz vers les pays voisins. Donc dans tous les cas, sauf si bien sûr le projet échoue complétement, qu’il soit réalisé complétement ou partiellement il sera le principal bénéficiaire car il sera le principal fournisseur du gaz dont il dispose en abondance et qui n’est pas suffisamment exploité pour le moment. Enfin, selon moi, il n’y aura pas de perdant parmi les pays présents sur le parcours car ils pourront soit vendre leur gaz s’ils en ont, comme le Sénégal ou encore la Mauritanie, ou bien l’importer.

M.D : Vous dites qu’il n’y a pas de perdant parmi les pays présent sur le parcours. Qu’en est-il de ceux qui n’en font pas partie, comme la Russie…?

F.P : Vous avez raison effectivement, si le projet se concrétise, la Russie ne célébrera pas la nouvelle. Dans ce cas il y aurait un perdant si le projet va jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à l’UE. Dans le cas contraire il n’y aurait aucun problème pour Gazprom, car le marché qui intéresse la Russie est le marché européen.

M.D : Quid de l’Algérie et du projet NIGAL ? 

F.P :  L’Algérie était effectivement porteuse d’un autre projet avec le Nigéria et le Niger. Il devait aussi partir du Nigéria jusqu’à l’Algérie, passer sous la Méditerranée et desservir l’Europe. Ce projet n’a pas eu de débouchés pour des raisons principalement de sécurité et de financement. Cela dit, du côté algérien, on ne serait évidemment pas ravis qu’un projet dans lequel le Nigéria et le Maroc sont impliqués réussisse. Mais en même temps, les dirigeants algériens savent très bien que le projet Nigal n’a pas avancé… Malgré les relations très difficiles entre les deux voisins, et le fait qu’un succès pour le Maroc ne serait pas ressenti comme une chose positive du côté d’Alger, les Algériens ne seront pas les principaux perdants. Ce sera plutôt la Russie, pour qui l’enjeu est beaucoup plus concret.

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