Haddad et Barrakad dans le collimateur de Driss Jettou

Par Mohammed Taleb

Apport très faible au tourisme national, manquement à sa mission de drainer les investissements dans le secteur touristique, faibles résultats, rente foncière, finances fragiles, absence d’implémentation des contrats programmes régionaux, etc. Un rapport au vitriol pour la société marocaine d’ingénierie touristique.

C’est un constat accablant que dresse la Cour des comptes sur la gestion de la société marocaine d’ingénierie touristique (SMIT). Après huit ans d’existence, la SMIT (créée en 2007) n’a enregistré que de faibles résultats. Son cœur de métier étant l’ingénierie touristique, la SMIT devait mener des études pour mettre en œuvre la stratégie touristique du Maroc. Cependant, depuis sa création, elle n’a réalisé que des études qui portent sur sa propre organisation. Pire, les rares études réalisées dans ce domaine l’ont été par des cabinets privés. D’après ledit rapport, le métier de l’ingénierie touristique serait encore à « un stade embryonnaire au sein de la SMIT ».

Déficit de promotion


Sur le plan de sa mission de promotion de l’investissement touristique, ses résultats ne sont pas du tout reluisants. Les magistrats de la Cour ont relevé qu’ « au vu de sa faible contribution », la SMIT n’a pas su « développer une réelle activité de démarchage lui permettant de participer activement à la promotion des investissements touristiques ». La preuve en est le bilan de son action entre 2012 et 2015, selon les auteurs du document en question. Sur cette période, elle a fait état de 158 prospects touchés, dont 60 % dans la zone MENA. La société n’a, in fine, pu décrocher que trois conventions durant cette période, tandis que le bilan des participations aux forums est « quasiment nul en termes de conventionnement », enfoncent-ils le clou.

Enorme retard de mise en œuvre des CPR

Sur un autre plan qui n’est pas des moindres, à savoir l’évaluation à mi-chemin de la « Vision 2020 », l’institution pilotée par Driss Jettou a pointé du doigt l’une des causes de l’énorme retard accusé en termes de mise en œuvre de celle-ci. Devant participer à l’implémentation  des contrats programmes régionaux (CPR), la société dirigée par Imad Barrakad n’a pas pu amorcer une vraie dynamique de mise en œuvre des produits touristiques définis dans ces CPR. Le résultat quasi-nul en termes de réalisation des projets issus de ces contrats programmes (0,29% à fin juin 2015) en dit long étant donné que les premiers CPR ont été signés en novembre 2012. Selon les inspecteurs de la Cour, cette léthargie va de pair avec un « manque de planification à la SMIT pour l’opérationnalisation des programmes découlant de ladite Vision ».

Capacités litières : réalisation quasi-nulle (2,7%)


 

De pis en pis, la Cour des comptes a relevé que la SMIT, comme étant une importante partie prenante dans la concrétisation de la Vision 2020 devant participer au doublement de la taille du secteur (construction de près de 200.000 lits hôteliers et assimilés), a quasi-totalement manqué à sa responsabilité. Sur les 58.000 lits d’ici 2020 qu’elle devait créer dans le cadre du plan AZUR, le taux de réalisation à fin juin 2015 n’a pas dépassé 2,7%. Les capacités réalisées à fin juin 2015 sont de seulement 1.576 lits. Sur ce volet, la société cible désappointe à plus d’un titre, car, faut-il le rappeler, le chantier « produit touristique », fait partie des missions légales de la SMIT.

Rentre foncière

Plus accablant que ce qui a été sus indiqué,  la SMIT souffrant d’une situation fragile vit essentiellement de la cession de son patrimoine foncier.  Alors que son résultat d’exploitation était  négatif sur toute la période 2010-2014, la SMIT a eu recours à la cession de son patrimoine foncier et non de sa propre production, notamment en services de conseil et d’ingénierie touristique. La Cour déplore, à ce titre, l’insuffisance de la subvention reçue, annuellement, du ministère du Tourisme (19,7 Millions de dirhams), qui pousse la société à vendre ses terrains au lieu de « développer un véritable métier d’ingénierie et de consulting touristiques, commercialisable sur le marché, seul moyen pour lui permettre une survie indépendante ».

Outre le fait de fustiger la cession de son patrimoine, la Cour critique la gestion de celui-ci. A titre d’exemple, le rapport indique que la SMIT cède parfois des terrains à perte comme cela a été le cas concernant la station Taghazout. Alors que le prix du marché dépasse 200 dirhams, la SMIT l’a cédé à l’investisseur à 50 dirhams le mètre carré !


 La tutelle se défend

Dans sa réponse, le ministre du Tourisme Lahcen Haddad reproche à la Cour d’avoir mis un titre inapproprié et en contradiction avec les éléments développés au niveau du rapport « Absence de stratégies dédiées au développement du tourisme », alors que le rapport « précise bien  l’existence d’une stratégie de développement du produit touristique axé sur le produit balnéaire, … ». « Cette stratégie est le fruit d’un travail collaboratif entre le Gouvernement, le Privé et le secteur bancaire », indique le ministre. Concernant les études, il a argué que les ressources financières mises à la disposition de la SMIT ne permettent pas à celle-ci de mener à bien l’ensemble des études et d’une manière détaillée. De son point de vue « ce n’est  qu’une fois le financement acté que les études sont réalisées de manière approfondie. »

Selon le ministre, les études et actions réalisées par la SMIT, durant ces quatre premières années, ont permis d’amorcer une vraie dynamique de développement du produit touristique et de l’environnement touristique au niveau des Régions. Et ce, selon lui, « eu égard aux engagements financiers des partenaires publics (cf. conventions de mise à niveau urbaines, conventions de financement du produit tourisme de nature et du tourisme culturel, etc.) et privés induits au niveau central et local ». D’après Lahcen Haddad, le montant global mobilisé (engagé) dépasse les 118 Milliards de dirhams pour l’ensemble des territoires (soit 73% de l’ambition de l’investissement total).

S’agissant de la mise en œuvre des CPR, le ministre confirme que « l’ensemble des actions menées par la SMIT ont permis d’engager  une réelle dynamique de développement mais dont le fruit et les retombées ne seraient perceptibles qu’à court et moyen termes » ( durée de réalisation des projets allant de 3 ans comme minimum à 6 ans).


Pour sa part, le président du directoire n’a pas manqué de se défendre. Pour ce qui est des études, à titre d’exemple, il a souligné que la stratégie adoptée par sa société « consiste à ne pas détailler de manière systématique toutes les études tant que l’investisseur et le financement ne sont pas encore confirmés et ceci, dans un objectif de rationalisation des dépenses de la SMIT et par conséquent de l’Etat ». Dans ce sens, il a appelé à noter « qu’une étude détaillée coûte en moyenne 2,5 Millions de dirhams et que le nombre de projets dépasse les mille ».