Quels intellectuels pour la société marocaine?

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Effervescence et débats houleux qui versent dans la vindicte sur les réseaux sociaux, n’est-ce pas là les symptômes bien diagnostiqués d’un malaise sociétal qui s’enracine de plus en plus dans la société marocaine? Il est vrai que le Maroc s’est toujours enorgueilli de sa stabilité – exception jalousée par les voisins –, or une évidence est là : après les attentats successifs perpétrés, coup sur coup, dans les quatre coins du monde, les Marocains retiennent leur souffle. La menace n’est pas bien loin. Ainsi, vivre dans l’attente, l’aléatoire et la peur du terrorisme influe sur l’air général de tout un peuple. D’ailleurs, nombreuses sont les opérations terroristes évitées de justesse grâce aux forces de sécurité, à leur vigilance et aux facteurs humains, matériels et logistiques mis en œuvre. Toutefois, le citoyen marocain se sent de facto impliqué et touché par tout ce qui se passe actuellement dans le pays. Aussi, toute mobilisation qui se présente sous forme de débat ou manifestation est la meilleure illustration que les Marocains sont à présent conscients du fait que la vraie menace n’est pas celle qui vient de l’extérieur, mais celle nichée dans l’ignorance et l’obscurantisme qui déploie ses ailes sur un pays que tous sont déterminés à défendre bec et ongles. Plusieurs incidents dans diverses villes du Maroc ont exhorté les citoyens à sortir dans les rues, à manifester et à crier à l’unisson qu’on ne peut toucher à leur liberté. Bien que l’État ait qualifié ces faits qui ont provoqué révulsion et indignation de cas isolés, les Marocains y ont plutôt vu une atteinte à la démocratie, symbole d’une vie digne, que certains esprits malveillants cherchent à étouffer et à troquer contre un autoritarisme répressif qui cherche à écraser les minorités.Ceci dit, il y a toujours des voix qui surgissent de l’opacité oligarchique des arcanes pour créer le tumulte et barrer la route. Le Maroc se retrouve alors au carrefour ou plutôt au giratoire des positions où la priorité et la légitimité sont disputées. Entre conservateurs et modernistes, le choix s’avère délicat puisqu’on a vidé les mots de leur sens d’origine. Armes et boucliers sont sortis dès qu’il s’agit d’une confrontation. Pour les uns, être moderniste c’est être un libertin détaché des mœurs et des traditions qui ont toujours fait partie de l’identité marocaine. Et pour sceller le verdict, on brandit des versets du Livre sacré, mais interprétés selon la circonstance. Pour les autres, une personne conservatrice est l’ennemi juré dont la devise est le terrorisme. Le vrai problème est qu’il n’y a plus de juste milieu. La couverture finira par partir  en lambeaux à force d’être tirée violemment des deux côtés. Dans ce tumulte, le pays a besoin de voix de la sagesse qui puissent le ramener vers la voie de la raison. Ces voix ne peuvent être que celles des intellectuels, cette force qui éclaire et oriente la réflexion. Pour cela, ils ne doivent être ni prétentieux ni sectaires et imposer «la pensée unique». Une personne intellectuelle est quelqu’un qui sait que plus on sait, et plus on sait qu’on ne sait rien. Ouvert aux autres, il doit avoir l’art de faire émerger les esprits, soulever une réflexion, montrer le chemin à suivre et respecter leur choix.

Quels intellectuels pour la société marocaine?

Entre l’intellectuel spécifique de Foucault, l’intellectuel organique de Gramsci et celui engagé de Sartre, comment peut-on définir l’intellectuel marocain, sachant de prime abord que se hasarder à ébaucher une dé- finition universelle relève vraiment de la complexité?

Si pour Foucault, «être intellectuel, c’était être un peu la conscience de tous. (…) Il y a bien des années qu’on ne demande plus à l’intellectuel de jouer ce rôle. (…) Les intellectuels ont pris l’habitude de travailler non pas dans l’universel, l’exemplaire, le juste et-le-vrai-pour-tous, mais dans des secteurs déterminés, en plus des points précis où les situaient soit leurs conditions de travail, soit leurs conditions de vie». Gramsci, lui, maintient que ce qui définit les intellectuels est beaucoup plus le rôle qu’ils tiennent au sein de la société que le travail qu’ils font. Pour lui, ils ne se contentent plus de produire des discours, mais sont au cœur de l’organisation des pratiques sociales. Quant à Sartre, il est aussi pour des intellectuels engagés dans la société : «(…) qui ayant acquis quelque notoriété par des travaux qui relèvent de l’intelligence abusent de cette notoriété pour sortir de leur domaine et se mêler de ce qui ne les regarde pas (la société)». À la lumière de toutes ces définitions, on peut dire qu’au Maroc, le sens ne diffère pas beaucoup des représentations générales. Pendant bien longtemps, des maîtres penseurs de la trempe de Abdallah Laroui, Mohamed Guessous, Mohamed Abed Al Jabri, Abdelkbir Khatibi, Mahdi Elmandjra, Aziz Blal et bien d’autres ont fait la passerelle entre les savoirs savants et les débats politiques et sociaux. Contre vents et marées, ils se sont engagés dans le développement du Royaume en luttant contre les dérives politiques tout en défendant les masses et le vivre-ensemble.

« Aujourd’hui, dans un Maroc en parfaite mutation et en pleine ébullition, la question qui se répète est : y a-t-il encore des intellectuels au Maroc? Si oui, à quel point participent-ils au développement et à la modernisation du pays?»

Des intellectuels démissionnaires?

Aujourd’hui, dans un Maroc en parfaite mutation et en pleine ébullition, la question qui se répète est : y a-t-il encore des intellectuels au Maroc? Si oui, à quel point participent-ils au développement et à la modernisation du pays? Le plus souvent, on en veut à cette «élite intelligente» qui s’est retirée de la scène pour scruter, de loin, le déroulement des faits. Passivité ou indifférence? La question restera suspendue puisqu’un grand nombre de ces personnes dont les médias ont fait des icônes ne réapparaît que lors d’interventions anodines comme pour rappeler au monde qu’elles existent toujours. Or elles restent peu enclines à s’exprimer au-delà de leur sujet de prédilection et de leur spécialité académique. Rares sont ceux qui osent prendre la parole devant un public avisé pour traiter des faits d’actualité et des problématiques qui ne relèvent pas de leurs compétences. Les intellectuels de grande envergure sont-ils en train de disparaître? Ce qui est alarmant, c’est que le débat national n’existe plus ou presque tellement il est phagocyté et esquivé. Dire que le temps des éclaireurs est révolu semble exagéré, et pourtant! On a besoin de gens qui puissent éclairer l’opinion publique et lui proposer des pistes de réflexion ; des éclaireurs et des lanceurs d’alertes. Mais c’est à désespérer de leur retraite et de leur démission volontaire!


Une relève assurée

Mais fort heureusement, il y a une petite minorité qui résiste encore, agit de façon désintéressée et participe à l’émergence d’idées innovantes, à la production de savoirs pratiques et théoriques, à l’instauration d’un État de droit où chaque citoyen aura son mot à dire concernant les grandes décisions du pays. Cela n’est pas toujours aisé, il faut le dire, mais certains intellectuels combattent afin que la démocratie prenne son cours normal dans un pays où beaucoup de choses commencent à changer. Conscients de leur devoir de fonction, ils tiennent à faire entendre leur voix et à faire véhiculer leurs idées tout en conciliant bon sens, éthique, humilité, probité et vérité. Ceux-ci quittent leur tour d’ivoire pour aller à la rencontre du peuple et s’écarter de toute rhétorique. Ils ne se limitent plus à décrire simplement la vie sociale en fonction des règles théoriques, mais vivent, par procuration, les expériences et expriment les sentiments que les masses ne pourraient pas exprimer par elles-mêmes. La technologie aidant, le contact est facile entre les intellectuels et la population surtout grâce aux réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux : fil conducteur entre intellectuels et internautes

Comme dirait Albert Camus: «(l’intellectuel) ne peut se mettre au service de ceux qui font l’histoire, il est au service de ceux qui la subissent». Cette catégorie «éclairée» s’engage donc à agir et à parler pour ceux qui ne peuvent le faire. Son vœu? Agir en prenant fait et cause pour l’utilité de ses actions dans la mission qui lui est confiée, à savoir le militantisme dans l’intérêt collectif. Aussi, des milliers d’internautes s’allient en groupes de réflexion autour de têtes pensantes et les échanges deviennent quasi indispensables dans la vie de tout un chacun. Depuis un peu plus d’un mois, la confusion, l’incompréhension, voire la colère trouvent refuge dans les discussions brûlantes qui commentent les faits d’actualité en temps réel. Assoiffés d’apprendre ce qui se passe, de comprendre, d’avoir des grilles de lecture des réalités où ils évoluent, ils sont tout le temps connectés et en contact direct avec des personnes lucides, avisées et visionnaires qui puissent leur offrir les réponses qu’il faut pour une appréciation juste des contextes culturels, socio-économiques mouvants et complexes qui les entourent. Pendant ces temps graves de périls dans le monde entier, les masses sont en quête de repères fiables qu’elles recherchent auprès des intellectuels. Ces derniers temps, au bonheur de tous, un nouveau souffle règne et certains intellectuels reprennent d’un plus bel élan leur mission «lumineuse». Ils suscitent et relancent un débat d’idées constructif qu’ils tiennent à suivre de près, à orienter afin que la divergence constitue une complémentarité et une richesse. Leur but est de réinstaller la confiance, appeler à la tolérance et à la paix, défendre les droits de tout citoyen et instaurer le vivre-ensemble. «Dire le vrai, telle est la seule responsabilité des intellectuels en tant qu’intellectuels. Sortis de cette voie, ils sont des citoyens, ils sont en politique et défendent leur opinion. C’est leur droit. Mais nous n’avons pas le droit de proclamer que parce que nous sommes des intellectuels nous sommes la conscience de la nation.» Arendt Hannah ne pensait pas si bien dire.

Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…