Samir Bennis, conseiller et analyste politique

Au lendemain de l’élection de Joe Biden, les spéculations vont bon train quant à l’approche qu’adoptera la nouvelle administration vis-à-vis du Maroc et plus précisément de la question du Sahara. Contacté par MAROC DIPLOMATIQUE, l’analyste politique basé à Washington, Samir Bennis, nous livre son analyse.

Entretien

MAROC DIPLOMATIQUE : L’élection d’un président démocrate est-elle forcément une mauvaise chose pour le Maroc, comme beaucoup peuvent l’avancer ?  

Samir Bennis : Nous avons tendance à dramatiser la venue d’un président démocrate et à avancer, sans nuance, que les relations entre le Maroc et les États-Unis se portent toujours mieux quand le locataire de la Maison-Blanche est républicain. Certes, la tentative des États-Unis en avril 2013 d’établir un mécanisme de surveillance des droits de l’Homme au Sahara et dans les camps de Tindouf a surpris. Beaucoup se sont même demandé si le Maroc pouvait compter sur les États-Unis en tant qu’allié fiable. Mais à l’exception de cette tentative, même si le Maroc n’a pas réalisé de percée diplomatique durant les deux mandats de Barack Obama, il a, néanmoins, réussi à renforcer l’approche d’une solution politique mutuellement acceptable basée sur le compromis au Conseil de sécurité. Les manœuvres de l’Algérie et du Polisario, pour porter atteinte aux intérêts du Maroc et de ramener le processus politique à la case départ, n’ont donc pas abouti, malgré tout.

“PEU IMPORTE QUI EST À LA TÊTE DE LA MAISON-BLANCHE OU DU CONGRÈS, LES DIPLOMATES MAROCAINS ONT ACQUIS UNE GRANDE MATURITÉ ET HABILETÉ À TRAITER AVEC LA CLASSE POLITIQUE AMÉRICAINE QUE CE SOIT LES RÉPUBLICAINS OU LES DÉMOCRATES”

 

MD : Les Républicains ont-ils toujours été du côté des Marocains ?


S.B : Non, il y a eu une période très délicate pour la diplomatie marocaine sur le sujet, c’était lors du mandat de James Baker, en tant qu’envoyé personnel du SG de l’ONU pour le Sahara entre 1997 et 2004. Baker qui fait partie de la vieille garde du parti républicain et qui avait servi comme Secrétaire d’Etat pendant l’administration de George H. W. Bush a mis le Maroc sous une pression sans précédent en 2003 pour qu’il acquiesce à l’organisation du referendum d’autodétermination. C’est d’ailleurs lui qui avait proposé « Le Plan de Paix pour l’Autodétermination du Sahara Occidental » connu sous le nom du Plan Baker II (2003), qui exhortait le Conseil de sécurité à imposer l’option d’un référendum d’autodétermination au bout de cinq ans d’autonomie du Sahara sans obtenir l’accord des parties au conflit. Ce plan fut présenté deux ans après « Le Projet d’Accord Cadre sur le Statut du Sahara Occidental », connu comme le Plan Baker I et que le Polisario et l’Algérie avaient rejeté, jugé favorable au Maroc. Baker a aussi accusé le Maroc d’être la cause principale de l’échec de sa médiation et a passé sous silence le désaccord insurmontable qui existait entre le Maroc et le Polisario sur l’éligibilité des Sahraouis. La pression que le Maroc a subie durant cette période était telle qu’il a demandé à l’administration Bush si la proposition de Baker représentait la position officielle des Etats-Unis. Il a fallu une réunion entre le Roi Mohammed VI et George W. Bush en marge de l’assemblée générale des Nations unies en septembre 2003 pour que celui-ci rassure le Maroc. La position Baker ne représentait pas la position du gouvernement américain. Ces faits montrent bien que l’idée assez répandue que les républicains ont toujours soutenu le Maroc et que les relations entre Rabat et Washington ne se portent bien quand la Maison Blanche est présidée par un démocrate, n’est pas précise et devrait être nuancée.

MD : Admettons que les démocrates ne soient pas forcément un frein pour la cause nationale, le mandat de Trump n’a-t-il, tout de même, pas permis de faire un pas de géant ?  

S.B : Après l’élection du président Trump et pendant une période assez longue de sa présidence, un épais nuage d’incertitudes planait sur les relations entre les deux pays, en raison de l’imprévisibilité du président et de sa personnalité non conventionnelle. La situation est devenue encore plus préoccupante lorsque Trump a nommé au printemps 2018 John Bolton en tant que conseiller à la sécurité nationale. La première décision de Bolton fut de raccourcir le mandat de la Minurso, d’un an à six mois, pour la première fois depuis avril 2008. Cette décision visait clairement à faire pression sur le Maroc. Bolton était connu pour son parti-pris sur le conflit. C’est un des rares partisans de la tenue d’un référendum pour mettre fin au conflit. En avril 2019, il a tenté de relancer le débat sur la nécessité de créer un mécanisme de surveillance des droits de l’Homme au Sahara et dans les camps de Tindouf. Cette tentative fut un cadeau à son ami de longue date, David Keene, un lobbyiste algérien, qui avait signé un contrat de lobbying de 30.000 dollars par mois avec l’Algérie en novembre 2018. Mais malgré cette période d’incertitudes, le Maroc a réussi à empêcher tout développement préjudiciable à ses intérêts. Il a également continué à contrecarrer les tentatives de l’Algérie à recentrer les débats au sein du Conseil de sécurité sur la question politisée des droits de l’homme et remettre au gout du jour l’option d’un référendum.

MD : On dit que les séparatistes ont plusieurs relais à Washington, notamment parmi les démocrates, quid du Maroc ?  


S.B : Peu importe qui est à la tête de la Maison-Blanche ou du Congrès, les diplomates marocains ont acquis une grande maturité et habileté à traiter avec la classe politique américaine que ce soit les Républicains ou les Démocrates. Par exemple, bien que sous contrôle démocrate depuis janvier 2019, la Chambre des représentants a adopté une loi budgétaire pro-Maroc. Cette dernière a inclus le Sahara dans l’aide au développement qu’elle a allouée au Maroc au cours de l’exercice 2019-2020.

MD : Pouvez-vous nous expliquer la bataille qui se joue entre les deux camps pour le Sénat ? Et quel impact cela aurait-il pour le Royaume ?

S.B : Les Démocrates ne semblent pas en mesure d’obtenir la majorité au Sénat, ce qui pourrait jouer en faveur du Maroc. Pour l’instant, les Républicains ont 50 sièges contre 48 sièges pour les Démocrates et il reste deux sièges dans l’État de Géorgie qui seront déterminés dans un deuxième tour le 5 janvier prochain. Au cas où les Démocrates ne réussiraient pas à gagner les deux sièges, le Président Biden devrait coexister avec un Sénat sous contrôle des Républicains qui auraient le dernier mot dans la nomination pour les postes à haute responsabilité, comme celui de Secrétaire d’État ou de Secrétaire de Défense. Dans ce cas de figure, Susan Rice, bête noire du Maroc, mais favorite des médias américains pour occuper le poste de Secrétaire d’État, n’aurait aucune chance d’être confirmée dans ce poste au cas où Biden décidait de la nommer. Cette dernière a dû retirer sa candidature pour ce poste hautement stratégique au début du second mandat d’Obama en 2013 à cause de l’opposition farouche des Républicains au Sénat. Rice est devenue une personnalité controversée suite à une mauvaise gestion de la campagne d’information lancée par la présidence d’Obama pour expliquer les circonstances de l’assassinat de l’ambassadeur américain en Libye, Chris Steven à Benghazi en septembre 2012. Avec un Sénat sous contrôle des Républicains, Biden devrait non seulement se passer de Rice, mais aussi d’autres faucons de l’ère Obama, ainsi que de l’aile très progressiste de son parti.

MD : Et si les Démocrates prennent le dessus ?


S.B : Je pense que l’on doit tout de même garder à l’esprit que le conflit du Sahara est un conflit de faible intensité qui n’occupe pas vraiment une place prépondérante dans la politique étrangère américaine. C’est un conflit où les États-Unis ont dans l’ensemble maintenu la même ligne de conduite en dépit de quelques nuances et de certaines tentatives isolées de sortir du consensus qui existe au sein des diplomates américains sur le fait que dans l’impossibilité d’imposer une solution non négociée, la meilleure voie est de maintenir le statu quo.

MD : Quid de l’élan des normalisations entamées par Trump ?

S.B : La politique de Trump au Moyen-Orient ne découle pas d’une réévaluation globale de la politique étrangère américaine, mais plutôt de calculs et intérêts personnels du président Trump et de son gendre, Jared Kushner. D’une part, l’objectif des efforts de Trump pour mettre fin à l’isolement diplomatique d’Israël et renforcer son emprise sur les territoires palestiniens était de satisfaire les chrétiens évangéliques, qui ont joué un rôle décisif dans son arrivée à la Maison-Blanche en 2016. D’autre part, ces efforts découlaient des intérêts personnels de Jared Kushner et de son attachement religieux, émotionnel et financier à Israël, qu’il considère comme la patrie du peuple juif. En outre, la famille Kushner a soutenu financièrement pendant de nombreuses années de nombreux hôpitaux juifs aux États-Unis et en Israël, ainsi que dans les colonies de Cisjordanie. La famille Kushner entretient également une relation étroite avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, sans oublier ses investissements et son obtention d’un prêt d’une banque israélienne. Biden quant à lui, cherchera plutôt à rétablir l’équilibre dans la manière dont Washington gère ce dossier, à relancer ses relations avec l’Autorité palestinienne et à mettre l’accent sur la solution à deux États, même si les chances d’y parvenir ont pratiquement disparu.

“CONTRAIREMENT AU PRÉSIDENT TRUMP, QUI A CONFIÉ LE DOSSIER DE LA PALESTINE À SON GENDRE, LE PRÉSIDENT BIDEN S’APPUIERA SUR DES EXPERTS QUI ONT UNE LONGUE EXPÉRIENCE DANS LA GESTION DES DOSSIERS DE POLITIQUE ÉTRANGÈRE ET QUI CONNAISSENT LES ÉQUILIBRES QUE WASHINGTON S’EFFORCE DE PRÉSERVER”

 

MD : Pourtant, Biden aussi est très proche de l’entité sioniste…


S.B : Biden se déclare sioniste lui-même ! Son père lui avait dit, durant la guerre entre les Arabes et Israël en 1972, qu’il ne fallait pas nécessairement être juif pour aimer Israël et être sioniste. Ainsi, dès le début de sa carrière politique en tant que jeune Sénateur de Delaware en 1972, Biden a montré un attachement et un soutien indéfectibles à Israël. Il se remémore toujours une réunion qu’il avait eue lors de son premier voyage en Israël en 1973 avec l’ancienne Premier ministre israélienne Golda Meir. Meir lui avait alors parlé de la situation sécuritaire précaire dans laquelle se trouvait Israël, ce qui l’avait ému. Biden dit toujours que cette réunion-là fut la plus importante de toute sa carrière.

Suite à l’invasion du Liban en 1982, Biden a non seulement montré son soutien pour l’opération, mais a dit qu’il était prêt à repousser toute personne qui cherchait à porter atteinte à Israël, même si cela impliquait de tuer des femmes et des enfants. Biden a aussi de petits-enfants juifs puisque ses trois enfants sont mariés avec des juifs. Pour toutes ses raisons, les Israéliens considèrent Biden comme un grand ami d’Israël.

MD : Qu’est-ce qui différencie les deux alors ?

S.B : Contrairement au président Trump, qui a confié le dossier de la Palestine à son gendre, le président Biden s’appuiera sur des experts qui ont une longue expérience dans la gestion des dossiers de politique étrangère et qui connaissent les équilibres que Washington s’efforce de préserver, ainsi que les alliances sur lesquelles elle s’appuie afin de préserver ses intérêts et la stabilité des régions d’importance stratégique pour les États-Unis et ses alliés. Il est improbable – voire impossible – que Biden annule les décisions prises par l’administration actuelle concernant le conflit arabo-israélien, comme le déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem. Biden fut parmi les Sénateurs qui avaient voté en faveur de la loi adoptée en 1995 qui autorisait le gouvernement américain à transférer son ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem.


 

“AVEC BIDEN À LA MAISON-BLANCHE, LES CHANCES DE VOIR NETANYAHU ANNEXER FORMELLEMENT LES COLONIES ILLÉGALES DE CISJORDANIE SONT TRÈS MINCES, POUR NE PAS DIRE INEXISTANTES”

 

Ceci étant dit, tout indique que Biden n’adoptera pas le même style arrogant de Trump avec les Palestiniens et ne servira pas l’agenda du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Il ne l’autorisera pas non plus à mettre en œuvre son plan d’annexion des colonies israéliennes en Cisjordanie. Dans le même temps, il est peu probable que d’autres pays arabes, y compris le Maroc, subissent des pressions pour normaliser leurs relations avec Israël dans le but d’être aux bonnes grâces de la nouvelle administration.

Biden croit que la solution idoine pour mettre au conflit Arabo-Israélien et de parvenir à une solution des deux États. C’est pour cela qu’il a toujours montré son opposition à toutes les actions unilatérales et toutes les tentatives israéliennes d’imposer le fait accompli. Avec Biden à la Maison-Blanche, les chances de voir Netanyahu annexer formellement les colonies illégales de Cisjordanie sont très minces, pour ne pas dire inexistantes. Biden visera à renouer les relations entre Washington et l’autorité palestinienne. Ainsi il y a fort à parier qu’il rouvrira le bureau de cette dernière à Washington, lequel fut fermé par l’Administration Trump, qu’il rouvrira aussi le consulat américain à Jérusalem qui servait comme une sorte d’ambassade américaine en territoire palestinien occupé.

Enfin, le dernier point très important à prendre en compte est celui de la montée en puissance de l’aile progressiste dans le parti démocrate. Ces progressistes qui ont certainement joué un rôle de premier plan dans la victoire de Biden et ont une présence de poids dans les deux chambres du Congrès s’opposent à la politique du soutien inconditionnel des États-Unis à Israël. Ils sont de plus en plus nombreux à dénoncer l’occupation israélienne de la Cisjordanie et de Jérusalem, ainsi que le blocus contre la Bande de Gaza. Cette aile en appelle à la vieille garde du parti démocrate de conditionner son aide militaire à Israël à la cessation de ses activités illégales dans les territoires palestiniens occupés et ses violations des droits de l’homme contre les Palestiniens. Par conséquent, en plus de la différence de style entre Trump et Biden, le changement générationnel qui existe dans le parti démocrate et le poids croissant des progressistes pousseront dans doute Biden à adopter une politique plus équilibrée et plus nuancée à l’égard d’Israël.