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Interview : Abdelkader Retnani, la passion d’un éditeur, sentinelle et homme de partage

Par Hassan Alaoui

Si Abdelkader Retnani , depuis au moins 40 ans vous vous êtes investi dans le métier de l’édition. Si l’on regarde votre parcours, on constate à la fois votre succès et votre résilience à une profession confrontée à des défis majeurs de nos jours. Comment voyez-vous ce parcours depuis vos débuts ?

L’on peut expliquer la singularité de ce parcours de quarante ans par au moins trois raisons :

La passion… oui d’abord et toujours. Et si Héraclite disait que « la guerre est mère de toute chose».  Moi, je dis que cette passion, la mienne, celle du livre bien entendu, est mère de tout bonheur, de toute réussite… Cet amour de l’écrit a fait de ma vie et de ma profession une « conjonction bénéfique » , m’offrant des moments d’une intensité de sens jusqu’à ne trouver aucun  mot pour le décrire… un amour donc qui a enfanté tant de richesses d’esprit et où se croisent un savoir-faire accumulé, le long de ces quatre décennies,  non sans épreuves, et un apprentissage dont le combustible est cœur, raison, volonté et patience… apprentissage de surcroît continu car ce métier n’ « aime » point les amateurs de sentiers battus…

Et puis l’autre richesse, l’humaine cette fois-ci, celle de rencontrer les êtres qui partagent avec nous la même passion avec la même foi et la même « volonté de savoir ». N’est-il pas paradis de ceux qui savent qu’ils ne sauraient bien savoir sans lui, sacré livre ?

Tout cela et plus encore m’a rendu possible la connaissance profonde de ce milieu ne ressemblant à aucun autre et d’y évoluer sans dogmatisme, antithèse reconnue  de l’imagination créatrice, important capital dans ce métier…

Force nous est de constater que vous avez , quoi qu’on en dise, révolutionné l’édition. Certains estiment que vous êtes le premier éditeur de ce pays, voire même d’Afrique. Quel sentiment ce témoignage vous inspire-t-il ?

Leader, vous dites ? ce mot m’interroge d’autant plus qu’il me touche et m’enchante… mais c’est à force de persévérance et d’apprentissage encore une fois pour comprendre finalement que le professionnalisme doit aller de pair avec l’âme, c’est-à-dire faire du livre un grand chantier de construction de l’homme rien de moins… sans oublier ou ignorer ou alors mésestimer l’importance cruciale de partager avec les autres une part des fruits de l’expérience…

→ Lire aussi : NEILA TAZI ET ABDELKADER RETNANI À LA TÊTE DE LA FÉDÉRATION DES INDUSTRIES CULTURELLES ET CRÉATIVES

Me faire connaitre au Maroc, mon pays, est un bonheur, un honneur et une fierté qui n’ont d’égal que me réjouir de servir le lecteur  dont nous connaissons la spécificité-  dirait-on sociologique ou même anthropologique – un lecteur si éprouvé par la force des choses de la vie… mais nous sommes toujours arrivé à « gagner » son amour et à l’inviter –pour ne pas dire le convaincre – de « nous lire ». Me faire connaître à l’étranger (Maghreb, Afrique, Moyen Orient, France…), de par mon expérience en tant que consultant auprès d’organismes internationaux et ce depuis vingt-cinq ans… c’en est un autre exploit où nous tentons inlassablement d’apporter des rayons d’esprit au rayonnement de notre Maroc bien-aimé…

En 2020 vous avez édité pas moins de 60 titres, soit presque deux par mois. En arabe et en français. Et au titre des trois premiers mois de 2021, vous en êtes déjà à 30 livres . Tout ça dans une année marquée par la pandémie du Covid. Y a-t-il un secret à cette surabondance, un renouveau de la lecture chez le public ou une autre explication ?

2020, quelle année « malade » ! En effet, le COVID-19 y était un vrai « donneur d’ordre »… la paralysie sévissait le premier semestre durant… mais nous avons compris et cru dur comme fer que « survivre » était non pas une simple devise creuse dictée par des soucis de marketing mais une nécessité et un combat historique édifiant et pour nous et pour ceux qui suivaient de près ou de loin notre expérience… la pandémie donnait sa propre « leçon » aux humains et leur faisait réapprendre ces inabolissables et immuables valeurs morales que sont santé et solidarité… Et nous avions tout fait pour que ce métier soit un étendard d’espérance… cette même année signifie beaucoup d’autres choses intimes… elle nous a quittés et avec elle mon unique sœur, le 18 novembre 2020, à la suite de complications liées au COVID-19… c’était pour moi un chagrin des plus éprouvants… quelques jours plus tard, le 30 novembre, j’étais heureux de recevoir une lettre de félicitations royale pour notre livre de réflexions sur la pandémie, il s’agit de Ce que nous vivons… un ouvrage de haut niveau salué par Sa Majesté le Roi Mohammed VI… Cela nous a fait honneur et grand plaisir… ce qui nous a réjoui et donné de la force pour affronter les défis de l’année 2021… ainsi une lueur d’espoir s’est levée à l’aube de la nouvelle année 2021… Certaines nouveautés se sont vendues mieux et une nouvelle catégorie de personnes commençait à visiter les librairies… Le constat était que le tirage baissait mais le nombre de titres augmentait, comment expliquer cela sinon par la résonance des passions compatibles traduisant la volonté d’un éditeur de servir son pays, à sa façon, en étant toujours à l’écoute de ses lecteurs…

Il existe une remarquable diversité dans le choix des livres édités. Autrement dit « La Croisée des chemins » publie tous les genres, des essais, des livres d’histoire contemporaine, de politique,  de réflexion philosophique, de sociologie et de religion etc…une volonté de couvrir tous les aspects de la vie ! Expliquez-nous cette vision ?

Non, nous restons sur certains genres qui nous sont chers à savoir : essai, littérature, histoire et beau-livre sur tout ce qui a trait au patrimoine national… et puis il y a aussi le/les coup(s) de cœur…

C’est notre conviction et notre vision depuis déjà quarante ans et nous sommes si fiers qu’il nous était toujours possible de proposer des œuvres d’auteurs connus et d’autres moins connus… de nouvelles voix… cela fait presque 2000 titres dont 200 beaux-livres (10%)… des livres-ambassadeurs itinérants de leur pays par excellence partout où ils voyagent… des livres encore sources d’enrichissement intarissable…

Certes, la production coûte cher… mais nous cherchons des solutions et essayons de trouver des alternatives avec toujours cette passion motrice qui nous anime…

La production et l’édition du livre coûte assez cher pour nous inciter à vous demander si vous avez un soutien quelconque de l’Etat ?

L’Etat a commencé à proposer des soutiens depuis l’arrivée du ministre de la Culture Amine Sbihi en 2014 avec une enveloppe de dix millions MAD, puis quinze millions en 2015 et jusqu’en 2019… cela a beaucoup soutenu le secteur…

Quant à l’année de la pandémie, 2020, les choses se sont passées autrement… En effet, le jeune ministre M. Othman El Ferdaous a lancé une autre formule de soutien consistant en une enveloppe de quatre millions cinq cent mille MAD pour l’achat de livres dans l’objectif d’enrichir les bibliothèques du ministère dans les 12 régions du Royaume… c’est un bon signe et nous attendons pour l’année en cours, 2021, des mesures d’urgence car le secteur souffre des effets secondaires du COVID-19 et a autant besoin de respirateur avant qu’il ne soit trop tard… Pour ce qui nous concerne, nous bénéficions aussi d’un programme de soutien organisé par l’ambassade de France au Maroc, comprenant un budget allant de dix mille MAD à dix huit mille MAD par titre (7 titres ont reçu ce soutien pour l’année en cours)…

Nous vivons la pandémie du Covid-19 qui affecte tous les secteurs et celui du livre n’y  échappe pas . Vous en pensez quoi ? Que nous réserve la moisson de l’année 2021 en cours !

La moisson de la saison 2021 réserve beaucoup de surprises au lecteur marocain car les titres traitent de sujets d’actualité et ce sera l’occasion de présenter de nouvelles plumes ainsi qu’un beau-livre… oui encore un beau-livre, et non des moindres, sur le sport au Maroc… c’est une des surprises, je n’en dirais pas plus…

Enfin, nous sommes les premiers à consacrer des ouvrages à la communauté juive marocaine et ses traditions et ce depuis 2010, cette composante de notre société désormais reconnue par la Constitution… en effet, nous avions la lucidité d’inviter de grands chercheurs à écrire des textes historiques sur cette communauté avec laquelle les musulmans de notre pays partagent la mémoire de notre pays si riche d’histoire…

Vous êtes aussi l’éditeur de ce qu’on appelle le « beau livre », avec des illustrations et du papier glacé en grand format. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Je remercie au passage l’Agence de l’Oriental en la personne de son directeur, Mohamed M’Barki, d’avoir cru à notre cause à une époque où presque personne ne soulevait ce genre de sujets… ce partenariat a donné des fruits, deux importants beaux-livres, Mémoires juives de l’Oriental marocain et l’Oriental marocain, des siècles d’art culinaire juif ; pour 2021, nous avons programmé la publication de la version arabe des Mémoires juives de l’Oriental marocain pour août 2021 ; quant à la version anglaise, elle existe déjà.

Je remercie aussi l’Agence du Sud avec laquelle nous avons eu l’honneur de publier un titre des plus instructifs écrit par une pléiade de chercheurs de renom, Communautés juives au sud de l’Anti-Atlas. La première édition de ce beau-livre étant épuisée, la nouvelle paraîtra en octobre 2021.

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