Jerada, une énergie nouvelle dans l’Oriental marocain

Par Taoufiq Boudchiche ( Economiste et essayiste)

L’Oriental souffrait depuis la fermeture des frontières en 1975, d’une image écornée et peu valorisante, par rapport aux autres régions du Royaume. Associée traditionnellement au Maghreb, elle était perçue, en raison de ses frontières fermées à l’Est,  vers l’Algérie, comme une « région-impasse » sans débouchés valorisants pour les investisseurs et les visiteurs. Aussi, déconstruire cette image et faire connaître la Région et ses potentialités a-t-elle été une priorité pour l’Agence de l’Oriental, dès sa création officielle en avril 2006.

L’enjeu de départ fut d’améliorer son attractivité à la fois interne, vis-à-vis des populations locales qui avaient en quelque sorte intériorisé le « déclassement » de leur région,  et externe, pour redresser l’image auprès des investisseurs extérieurs. L’objectif visait, de fait,  à accompagner les gigantesques et exemplaires réalisations effectuées, dans le cadre de l’Initiative Royale de Développement de l’Oriental, lancée en 2003.

Des réalisations supervisées  personnellement par Sa Majesté Le Roi, notamment lors de ses nombreuses Visites Royales, qui ont transformé profondément et structurellement la  Région, la deuxième la plus vaste du Royaume. La Région est aujourd’hui dotée des infrastructures nécessaires à son décollage économique si ce n’était les aléas des crises mondiales successives depuis 2008. Mais la Région est désormais fin prête pour ceux qui désirent y investir. Le prochain complexe portuaire « Nador-West Med sur les rives méditerranéennes de l’Oriental, l’équivalent d’un deuxième « Tanger Med »,  dont l’achèvement est prévu incessamment sous peu,  parachèvera la connexion de la Région. Il permettra une meilleure valorisation des ressources locales sur les principaux axes de « l’économie monde ».

L’Agence de l’Oriental qui poursuit inlassablement son œuvre de partage de connaissance sur la Région de l’Oriental,  a choisi des ses débuts, de placer le savoir, au cœur de son action de promotion pour sonder et faire ressortir les trésors cachés de chaque recoin des potentialités locales. Un savoir basé sur les sciences du territoire dans lequel plusieurs disciplines sont convoquées à chaque fois dans le travail éditorial: économie territoriale, géographie et histoire, patrimoine matériel et immatériel, sciences sociales… L’ensemble est soigneusement transcrit dans des supports de diffusion (site web, revue oriental.ma, revues thématiques, beaux livres…).  Plusieurs dizaines de  décideurs, universitaires, chercheurs, experts nationaux et internationaux contribuent bénévolement  à ce travail de partage de savoirs et de connaissances.

L’Oriental marocain est aujourd’hui accessible à tout un chacun aussi bien, par un simple clic,  dans nos ambassades, institutions publiques et privées, organisations internationales, associations et société civile, universités… que par les nombreuses publications de l’Agence. Pour cela il suffit de se promener dans le site web www.oriental.ma qui est selon plusieurs experts du web, l’un des sites de promotion territoriale les plus attractifs et novateurs au niveau national.

Parmi les beaux livres réalisés, il y en a aujourd’hui une quinzaine (Figuig, Beni Guil, Juifs de l’Oriental, l’Oriental et la Méditerranée, …),   celui dédié à Jerada est aussi très singulier. Il est une œuvre maitresse, une véritable bibliothèque, tout en beauté d’informations et d’images sur cette ville érigée au hasard de l’histoire industrielle du Royaume. Le lecteur y découvrira qu’elle a été édifiée par étapes successives de ses édifices industriels au sein d’un territoire, une sorte de no man’s land,  aux multiples visages paysagers et à l’esthétique époustouflante. Il est ainsi souligné dans l’ouvrage, que « l’harmonie rurale des lieux  entre hauts plateaux de la chaîne des Horsts bordant la ville d’Oujda, plaines vallonnées et hauts plateaux des Bni-Guil, n’est rompue  par intervalles  que par les puissantes installations industrielles ».

Ce beau livre, intitulé « Jerada, une énergie nouvelle dans l’Oriental marocain », édité en 2021, offre aux lecteurs, en plus d’une fine connaissance de la ville,  une introduction à une partie de l’histoire du Royaume, probablement méconnue par les générations actuelles. Une histoire trop mouvementée pour cette petite bourgade nichée au milieu de nulle part. D’abord, d’un « germinal africain », est-il souligné dans l’ouvrage, dominé au début du siècle, par les appétits coloniaux. Dés1907 (le 25 mars 1907), le Général Lyautey, prétextant plusieurs faits anticoloniaux, dont la solidarité  des tribus de  l’Oriental avec les mouvements de résistance algériens, envahit Oujda et sa région. Les harcèlements de l’armée française présente en Algérie, contre les populations de l’Oriental,  avaient néanmoins commencé bien plus tôt, illustrés historiquement par la « Bataille d’Isly » suite à une intervention française le 10 août 1844 en représailles au soutien de l’Oriental à l’insurrection de l’Emir Abdelkader contre l’occupation française. Ce fut les premières semonces de l’occupation française du Royaume qui conduisit au Protectorat en 1912.

Les troupes de Lyautey étaient accompagnées d’ingénieurs et d’agronomes est-il précisé par les historiens. Il y avait toutes les raisons d’y trouver des ressources naturelles providentielles dont l’Oriental regorge, notamment, celles des terroirs fertiles de Berkane au Nord et celles du charbon et d’autres minerais exploitables (argent, zinc, barytine…) dans le Sud de la Région, dont le Maroc avait la réputation historique depuis l’antiquité d’en être bien doté. Cela fut concrétisé une décennie plus tard, par la découverte d’un charbon de très bonne qualité (anthracite) par un jeune géologique, en 1928, au hasard d’une visite familiale dans la Région. Progressivement, l’exploitation minière va faire de Jerada et de ses cités avoisinantes (Touissit, Hassi-Blal,…jusqu’à Bourafa),  une capitale nationale de l’industrie minière et énergétique. Cela, aussi bien du fait de la qualité de son minerai (anthracite) et de sa disponibilité à profusion que de l’installation de la première centrale thermique de puissance du Royaume.

Elle fut, aussi l’histoire d’hommes et de femmes venus des quatre coins du Royaume vers Jerada pour profiter de  l’Eldorado charbonnier. Mais, Jerada incarne aussi  l’histoire du début des consciences ouvrières marocaines et des nationalistes. Une histoire marquée par les révoltes contre successivement, l’occupation coloniale, l’injustice du patronat industriel,… pour la reconnaissance des droits sociaux…

Et, Jerada, à l’ère moderne ne cessa de subir dans sa chair, les « basculements de la grande histoire » quand les pouvoirs publics se sont résolus à fermer les mines de charbon en 1998. Une cessation d’activités actée définitivement en Juillet de l’année 2000 faute de rentabilité préférant le charbon importé. 5.500 salariés furent remerciés qui aggrava le dénuement de la Province et indirectement de la Région. Une décision dont les modalités sont encore discutables même de nos jours vu les conséquences malheureuses sur ce territoire et ses populations. Une « victime de la mondialisation » diront certains.

Depuis, tout est mis en œuvre pour soulager les souffrances des populations restées sur place car Jerada a été aussi une source d’émigration. Le savoir-faire de ses mineurs était recherché en Europe (Mines du Nord de la France, Mines en Allemagne, en Belgique…). Les diasporas de ces pays comptent de nombreux descendants de cette main-d’œuvre recherchée et recrutée le plus souvent localement par contrats signés parfois à même les rues des cités de Jerada, Touissit, Hassi Blal, autant de cités minières …jusqu’au centre-ville d’Oujda, selon les témoignages de l’époque.

Jerada a ainsi oscillé entre prospérité,  déclin et espoir de la renaissance. D’où l’importance de ce « Beau Livre » publié par l’Agence de l’Oriental lequel parie sans scepticisme  aucun sur la renaissance certaine de la ville. Plusieurs réalisations économiques, sociales et culturelles ont été lancées pour sortir la ville de sa dépendance à la ressource minière. Parmi celles-ci sont citées la réalisation par l’Agence de l’Oriental du Parc muséologique Minier dont le premier site est en cours de réalisation. En rappelant son passé et sublimer son avenir, Mohammed Mbarki, Directeur de l’Agence de l’Oriental,  souligne dans l’avant-propos de l’ouvrage, qu’il conçoit cet ouvrage comme « un acte de développement » pour placer l’importance de la ville,  de ses territoires et de ses patrimoines,  au cœur de l’économie régionale et de l’économie nationale.

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