La Covid-19 va-t-elle tuer l’Europe ?

«Le climat qui semble régner entre les chefs d’État et de gouvernement et le manque de solidarité européenne font courir un danger mortel à l’Union européenne», exprimait avec regret, Jacques Delors, l’un des premiers présidents de la Commission européenne, sorti de son silence à 94 ans. Face à la pandémie, cette Europe qui était déjà bien fragile semble se déchirer de plus en plus. Mauvaise coordination, querelles entre États membres, égoïsme, … L’Europe survivra-t-elle cette fois-ci ? Une relance économique suffira-t-elle ?

La solidarité européenne à l’épreuve

La Covid-19 était une occasion en or pour renforcer le projet de solidarité de l’Europe, ce principe fondamental que certains États membres n’ont cessé de rappeler et de vanter, durant toutes ces années. Mais où sont donc passés ces États qui, pour instaurer la paix entre les peuples, ont mis en commun leurs ressources en charbon et en acier, qui ont mis en place un certain nombre de mécanismes financiers pour procéder à une redistribution financière aux États membres ?

S’il est évident que certains ont finalement déployé des efforts pour venir en aide à leurs voisins, à l’instar de l’Allemagne qui a accueilli des malades venus de France et d’Italie, les Italiens n’oublieront certainement pas le rejet qu’ils ont subi, au début de cette crise. Pas sûr non plus que les excuses d’Ursula Von Der Leyen, suite à cette réponse tardive, leur suffiront. Face au réflexe de survie de leurs voisins euxmêmes en difficulté, et le peu de réactivité de Bruxelles, les Italiens ont pu néanmoins compter sur les livraisons de la Russie et de la Chine. Pendant ce temps-là, les États membres étaient occupés à se disputer les masques sur les tarmacs, tandis que le Nord se querelle avec le Sud, lui reprochant sa mauvaise gestion budgétaire. L’ancien président du Parlement européen, Antonio Tajani, n’a pas hésité à exprimer son exaspération, évoquant une «Europe lâche» et lente, alors que son pays «meurt et que l’économie s’effondre».

Si l’Europe n’est pas capable d’être utile durant ces moments, à quoi sertelle ? 

Un triste spectacle qui se perpétue depuis maintenant plus d’une décennie. Car si l’Europe a réussi à adopter un «gigantesque» fonds de plusieurs centaines de milliards d’euros, ses États membres sont incapables de se mettre d’accord sur le moindre sujet perdant ainsi un temps précieux. La Covid-19 est probablement arrivée à la pire époque de l’UE, après la crise migratoire, le Brexit, la montée des extrêmes droites, un couple franco-allemand qui ne parvient plus à avancer main dans la main. Les divisions se poursuivent, le refus, lors du Conseil européen du 26 mars, des «Coronabonds», soit la mutualisation des dettes européennes, notamment par les Pays-Bas, ont valu une pluie de critiques de la part du Portugal qui a jugé «répugnante» l’attitude des Néerlandais. Ces derniers, plus vertueux en matière budgétaires, ont jugé les Etats du Sud comme étant laxistes. Pour se rattraper, les Pays-Bas n’ont pas hésité à proposer un Fonds de solidarité, de 10 à 20 milliards d’euros, en faveur des deux pays les plus touchés, l’Italie et l’Espagne.


Inutile de rappeler le fossé qui se creuse entre les pays en termes de capacité sanitaire, nombre de lits, capacité de dépistage, matériel, infrastructures. Comment expliquer que la 7e puissance mondiale qu’est la France, laisse ses soignants sans protection, tandis que l’Allemagne procède à près de 500.000 tests par semaine ?

Si l’Union européenne a manifesté un manque flagrant de leadership, de réactivité et de prise de décision, force est de rappeler que son principe de subsidiarité ne le lui permet pas. La compétence sanitaire relève des Etats nationaux et Bruxelles n’a qu’un pouvoir limité à ce sujet.

La crédibilité et la confiance en jeu

Cette crise sera probablement déterminante pour l’avenir de l’Europe. Celle-ci devra rendre des comptes à ses citoyens qui se demanderont ce que l’Europe a pu leur apporter durant cette crise. «Si l’Europe n’est pas capable d’être utile durant ces moments, à quoi sert-elle ?» a justement questionné le député européen, Raphael Glucksmann. Beaucoup ont pensé que la solution viendrait de l’Union européenne, et non pas de l’Allemagne. Si la principale bataille que devront mener les Etats sera d’ordre économique, une autre problématique surviendra au lendemain de cette crise : celle de la perte de crédibilité et de confiance de la part des Européens, qui plaçaient tant d’espoir dans cette union, ou plutôt dans cet ensemble de nations. Ce sera alors quitte ou double. Soit on réclamera «plus d’Europe», soit nous assisterons à sa décomposition, avec de nouvelles éventuelles sorties. À ce moment-là, aucun Plan Marshall ne pourra sauver l’Europe.