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La tradition polonaise de la liberté

Par Pr. Zdzisław KRASNODĘBSKI*

La constitution du 3 mai 1791 fut une énorme avancée de l’époque. En systématisant les principes de gouvernement, elle affirmait que « tout pouvoir émane essentiellement de la volonté de la Nation. » La constitution proclamait l’égalité des droits citoyens, sans pour autant accorder la citoyenneté à tous ; cette circonspection au sujet des mutations sociales en pleine période révolutionnaire, où l’égalité serait bientôt appliquée aussi par la guillotine, ne pouvait être perçue que comme un avantage. La nouvelle loi garantissait aussi les libertés individuelles.

À la différence du texte américain, la loi du 3 mai n’était pas un acte juridique dont le but serait d’instaurer l’État et ses principes par une nation qui venait seulement de se constituer. Pour la Pologne, ce rôle avait été joué par l’union de Lublin (1569) ; elle mettait en place une nouvelle entité politique (la République) et définissait les principes qui devraient la régir. Et c’est ce traité qui peut être considéré comme une première constitution polonaise, sans néanmoins oublier que lui aussi ne faisait qu’entériner le processus d’unification engagé depuis deux cents ans par le Royaume de Pologne et le Grand-duché de Lituanie.

À la différence des autres États européens, la Pologne n’avait pas évolué d’une monarchie des états-généraux vers une monarchie absolue, mais vers un système mixte, à la fois république et monarchie élective, où 10 % des habitants avaient le droit d’élire leur roi et leurs représentants à la Diète et aux diétines régionales. L’État n’était pas un « Léviathan » – une entité surplombant la nation politique et la société – mais un « res communis », mû par l’action conjointe des citoyens, où la liberté n’était pas entendue uniquement comme les libertés individuelles, mais surtout comme la possibilité de décider dans un consensus des lois qu’on adoptait. La Pologne n’a eu ni son Inquisition ni sa Nuit de la Saint-Barthélémy – et c’était seulement en réaction à l’invasion destructrice du pays par la Suède protestante en 1655 que la tolérance s’était vue limitée. On peut dire sans exagérer que les citoyens de la République étaient les gens les plus libres d’Europe. De leur point de vue, les monarchies absolues n’étaient pas des pays libres, mais de repoussants exemples de sujétion, où la liberté d’expression n’existait pas, où le gentilhomme pouvait être détenu sans jugement, où le gouvernement se mêlait des affaires des gens.

Pour Diderot et Voltaire, admirateurs des despotes éclairés comme Catherine II ou Frédéric II, la liberté à la polonaise était une outrance. Kant raillait que la Pologne était un pays où chacun voulait être seigneur et personne ne voulait être sujet. Et on pointait du doigt la Pologne, en arguant que cette liberté ne concernait qu’un état – la noblesse.

L’expérimentation polonaise de la liberté devenait, en effet, de plus en plus anarchisante. La constitution n’était donc rien d’autre qu’une tentative de maintenir la dirigeabilité de l’État, tout en le préservant d’une invasion extérieure et d’une décomposition intérieure. Afin de sauver les libertés, elle se proposait de les entraver : elle instaurait une monarchie héréditaire, privait des droits politiques les nobles sans fortune personnelle, élargissait les droits de la bourgeoisie.

Ceux qui s’y opposaient, en en appelant à Catherine II, invoquaient les « droits cardinaux » et les libertés séculaires. De peur de subir un soi-disant despotisme intérieur, ils allèrent jusqu’à demander de l’aide auprès de la despote numéro un d’Europe. La Prusse et la Russie ne se privèrent pas de rétablir « l’ordre » et « l’état de droit », en réduisant à néant cet espace unique de liberté.

Si la République avait survécu, l’histoire du continent aurait pris un cours bien différent : les traditions du républicanisme classique ne seraient pas si facilement oubliées, le despotisme russe se serait cloîtré derrière ses frontières et le militarisme prussien aurait été dompté. Ayant perdu leur souveraineté et compris que sans elle les libertés individuelles étaient vouées, elles aussi, à disparaître, les Polonais n’eurent pas de cesse de se soulever contre le joug des oppresseurs, à commencer par l’insurrection de Kościuszko, encore en 1794. Ils firent preuve de leur attachement à la liberté aussi au XXe siècle : en 1920, en barrant la route à l’invasion bolchevique ; en 1939, en tenant tête au IIIe Reich ; en 1980, en donnant naissance à Solidarité ; en 1989, en triomphant du communisme.

* Vice-président du Parlement européen, sociologue, philosophe politique

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