La Tyrannie du commun propos intempestifs sur la société marocaine de Hassan Wahbi

Hassan Wahbi

A travers une série d’articles, l’auteur tente de saisir, avec un regard aussi critique que précis, deux choses « ce qui fait culte et ce qui dupe, ce qui fait objet de dévotion inconditionnelle dans la société marocaine (les identités) et ce qui prend forme d’un semblant d’identité (les simulacres) ».

Une tentative réussie dont le résultat est un ouvrage qui donne à réfléchir, voire même qui se veut parfois volontairement polémique, et qui ne fait aucune concession au puritanisme, au néo-conformisme, à l’obsession religieuse ou aux jeux de masques, au clientélisme… Bref, une liberté de penser aussi rafraîchissante qu’incontournable en cette période.

 A propos du livre

Notre vie sociale ne se nourrit pas uniquement de la dynamique et de la volonté factuelles, elle est aussi le lieu d’un excès idéologique, de représentations collectives mystificatrices qui transforment les crédos hérités en vérités naturelles comme l’obsession religieuse, l’exaltation de l’identité, les stratégies de l’imposture et de la censure, le ressentiment face à l’Histoire, les formes exacerbées de la tradition, le rapport au corps, etc. En démonter les fausses évidences est à l’origine de ce livre. C’est une sorte de chagrin sociologique devant certains phénomènes extrêmes et « fascisants » de ce qu’on croit être la norme, la correcte attitude.

Critique non en vertu d’un relativisme béat, mais pour l’écart nécessaire qui permet de penser, de rêver, de vivre autrement la quête du sens, la beauté de la différence, l’émancipation du sujet, la sortie de la communauté conservatrice, des présuppositions admises sans discussion, de la domestication de l’esprit. Sans donner un texte organique mais s’attachant à divers phénomènes significatifs, le présent ouvrage est chaque fois une tentative d’élucidation car la tyrannie du commun reste le pouvoir du commun qui ne supporte la discussion, les clairières de la subjectivité, la société ouverte, la quête inachevée.


Si l’auteur s’alarme à ce point du sort de sa société, c’est qu’il y va de la respiration intérieure et d’un autre horizon de la sensibilité intellectuelle hors la pesanteur des dogmes et de leurs thuriféraires.

→ Lire aussi : Une chute infinie Petite chronique

Hassan Wahbi précise d’ailleurs dans son avant-propos : « Ce refus du commun, c’est ce qui persiste ici dans ce recueil de textes critiques à considérer comme des ‘’sautes d’intensité’’, parfois polémiques, parfois faits d’observation ou d’analyse, dans le but de défendre une vie juste, libérée, contre la vie endommagée, verrouillée. Car il n’est pas pour moi d’autres vies possibles que celles où l’appartenance à sa propre société est consciente, revue par le capital des savoirs humains, rêvée comme devenir, comme ingénierie novatrice, comme ouverture d’autres chantiers pour la pensée et la question sociale.»

Quelques extraits


  • Qu’est-ce appartenir à sa propre société aujourd’hui ? Qu’est-ce être « marocain » ? La question a été maintes fois posée ces dernières années et c’est presque une fausse question parce qu’elle supposerait l’acquisition de quelque chose de définitif, la permanence immuable d’un état de chose, d’une essence drapée dans l’éternité d’une seule forme. N’empêche, si elle se pose, c’est peut-être un signe des temps, lorsque le présent semble confus, les brassages insupportables, l’avenir incertain ; ces interrogations chercheraient certainement à contourner idéologiquement ou existentiellement sa personnalité culturelle singulière, ou supposée comme telle, parmi les autres personnalités singulières.» Page 21
  • S’il y a de la tyrannie, c’est pour se délivrer du doute probable qui ne doit pas s’afficher socialement chez les autres. C’est une preuve que le croyant ostentatoire ne veut pas s’admettre faillible. On pourrait donc caractériser l’obsessionnel de la lettre de la croyance moins par la certitude que par le fait qu’il est impuissant à tolérer le doute comme possibilité humaine. » Page 37
  • Ce qui importe, ce n’est pas vulgairement l’existence d’un écart par rapport à la ‘’normalité’’ des valeurs de fonctionnement, mais cela incite, qu’on ne s’y trompe pas, à remarquer l’existence de la tiédeur consensuelle entre le modèle traditionnel pétri de règles de conformité, et le pragmatisme des autres possibilités. » Page 41
  • On tire un bout de fil et toute la pelote des styles se déroule devant notre regard extasié comme devant une richesse abondante qui ne demande que le suivisme. La situation est simple, naïvement simple. Il s’agit de ne pas forcément choisir puisque tout est là, déjà indiqué pour être en accord avec tout et tous. Et cela révèle justement un certain goût, une manière de ne pas trancher, ni discerner, ni séparer ; une manière de valoriser des lieux communs qui sont étayés par la répétition, le mimétisme, l’expansion, l’hyperexistence.» Page 118
  • On bâtit des établissements dans l’euphorie du développement, la rationalité du progrès, sans toujours préparer, sans former les hommes qu’il faut pour gérer ces établissements ; d’où le constat d’une forte carence dans les compétences : parfois il n’y a que des bâtisses, avec un minimum de matériel pour faire illusion ; parfois de bons projets, mais qui meurent à l’intérieur parce qu’on pense à la construction et pas à l’instruction, au corps mais pas à l’âme. » Page 151

À propos de l’auteur

Hassan Wahbi est universitaire, vit et enseigne à Agadir. Il a publié plusieurs essais critiques, recueils de poésie et d’aphorismes.