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« Kadaya wa Ara’es » : Comment le boycott déchire le tissu économique et plonge les fellah dans la détresse

« Kadaya wa Ara’es » : Comment le boycott déchire le tissu économique et plonge les fellah dans la détresse

Consacrée à la campagne de boycott, l’émission « Kadaya wa Ara’es », animée par Abderrahmane El Adaoui et diffusée mardi soir sur la chaîne de télévision « Al Aoula », a fait un véritable point exhaustif et multidimensionnel de la question. Le parterre des intervenants était à la hauteur, ceux-ci s’exprimant sans langue de bois aucune. Et l’enjeu, bien évidemment, invitait à la rigueur et à la sérénité : on note d’emblée pas moins de 240.000 contributions dans ce boycott ayant généré 9 millions d’interactions.

Abderrahmane El Adaoui a convié au plateau de la chaîne nationale des experts, en économie, en politique, en sociologie, en réglementation au niveau du gouvernement, deux fellahs qui ont témoigné de leur condition non sans émotion, un représentant du ministère de l’Agriculture, un autre du ministère du Commerce. Une question s’est imposée d’entrée de jeu : quelle est la source de cette campagne déclenchée un 20 avril et qui se prolonge, sous des formes différentes malgré les différents mea culpa de quelques uns concernés directement comme Centrale Danone ?

L’émission a consacré une partie significative à ce qu’on appelle les fake-news, aux rumeurs et aux fausses nouvelles répandues comme une trainée de poudre, devenues le fil conducteur d’un mouvement toujours diffus, on dirait spontané mais persistant dans sa volonté de résister. Les orateurs s’accordent à dire que « la campagne suppose l’existence d’un mouvement au sein de la société, fonctionnant aux clics et aux appels lancés incognito ». Les fake-news , comme il a été rappelé lors de l’émission, sont désormais un phénomène mondial, consistant à diffuser des fausses nouvelles voire d’attaques, orchestrées par les brigades électroniques – kataeb – avec l’objectif d’influer sur les comportements sociaux, les décisions politiques et dans la foulée sur le gouvernement et l’Etat.

Fake news et comportements sociaux

Il existe aujourd’hui un débat mondial sur le phénomène en question, en France l’Assemblée nationale en est saisie, tandis que les gouvernements s’interrogent sur la réponse à lui donner. Le boycott des produits de Centrale Danone, Afriquia et Oulmès , de l’avis de Fawzi Boukhriss, professeur des  Sciences humaines à l’Université Ibnou Toufail, constitue un « sursaut civilisationnel parce qu’il contribue à créer une opinion publique numérique  avec laquelle il faut désormais compter. » Il attribue un tel succès à ce qu’il a appelé la « désintermédiation », autrement dit une rupture du lien social , mais le rôle central d’Internet, l’accès démocratisé à ses offres – facebook, youtube, instagram, Linkedin et twitter -, tous instruments qui sont de plus en plus accaparés et instrumentalisés.

Comment y faire face ? Abderrahmane El Adaoui a crûment posé la question. Et la réponse est la même : « la société doit être immunisée contre les fake news ». Marouane Harmach, consultant en stratégie digitale et auteur de plusieurs études au sujet de la communication politique sur les réseaux sociaux estime qu’il est nécessaire de structurer la communication, par un contrôle en amont, le recoupement de l’information, les vérifications préalables. Des fausses nouvelles, aux rumeurs en passant par les comportements psychologiques étranges, il n’y a qu’un pays. La société marocaine traverse des moments plutôt effarants. C’est le cas , ont souligné les débatteurs, du fou de Boulemane qui draine derrière lui des milliers d citoyens en quête d’un introuvable trésor ; ou de l’apparition d’anges dans le ciel de Meknès, du faux montage d’un internaute boycotteur – la technologie aidant – exhibant son inexistante participation dans une émission de télévision publique…

L’autre fake-news est l'annonce d'une taxe spéciale pour financer Morocco 2026 par le biais d’un montant débité sur les factures d’électricité. Le constat ? Il n'y a plus de maillon de contrôle de l'information entre sa publication  sur les réseaux sociaux et sa répercussion sur le citoyen.

Les petits fellahs, 1ères victimes en détresse réelle

C’est Thami Hamzaoui, au nom des distributeurs du lait, qui a ensuite pris la parole et apporté un témoignage dont la lucidité nous laisse glacés. La production est la 1ère source du revenu fellah, très souvent père d’une famille d’au moins cinq à six membres, dont la femme et les enfants apportent leur soutien terrassés. La réduction de 30% la production du lait par leur principal et souvent unique acquéreur, Centrale Danone, les a mis au chômage, menaçant jusqu’à leur survie. La population des agriculteurs, éleveurs, petits paysans en possession de quatre à cinq vaches payées à crédit 27.000 dirhams la tête, croulant sous les dettes, est –  le mot est faible – durement frappée par le boycott. La production du lait fait vivre 1,4 million de Marocains, c’est le 2ème secteur employeur avec 450.000 postes et 120.000 éleveurs frappés de plein fouet par le boycott qui a débouché sur les décisions drastiques de Centrale Danone . Mohamed Ziwani, de la Coopérative agricole de Sidi Kacem, dira même que « c’est le lait qui est la principale source de revenu  des agriculteurs ». Il ajoutera non sans émotion, la gorge nouée que « sans les revenus tirés de la vente du lait, l’agriculteur sera confronté à un endettement endémique, » !

En effet au regard des sommes de crédit contractées, et à la nouvelle tragédie créée par le boycott sauvage, le fellah restera confronté à la difficulté de survivre, démuni, appauvri, anéanti. Sur un ton pathétique, Mohamed Ziwani nous interpelle ainsi : « l'agriculteur lance un appel en soulignant que sa corporation est profondément laminé par cette campagne de boycott au point qu'il n'a pas de quoi célébrer l'Aïd avec sa famille. Il souligne qu'en cas de faillite, il sera obligé de recourir à l'exode rurale en s'installant dans un bidonville ».

Voilà, caricaturée peut-être mais réelle et nous pendant au nez, une réalité qui nous est jetée au visage et que nous connaissons bien dans nos villes. Du lien entre ce boycott sauvage et la répercussion sur l’agriculteur et, au-delà, sur le consommateur et l’opinion publique, Nabil Chawki, du ministère de l’Agriculture, a tenu à apporter des précisons sur l’effort de son département :

« Le ministère de l'agriculture a investi 5,3 milliards de Dh dans ce secteur dans le cadre du plan Maroc Vert et 3,2 milliards dans les unités de transformation ». Il a ajouté que «  le boycott a suscité un doute sérieux chez plusieurs éleveurs quant à leur possibilité de rembourser leurs crédits bancaires Le seul débouché des éleveurs c'est de vendre leur production aux usines de production de lait » . Et de conclure : « Les boycotteurs n'ont pas réfléchi à la situation des éleveurs. Ils ont ciblé les usines au détriment des éleveurs ». Dans le même souci de rectifier la désinformation entretenue au niveau de Jaouda, Nabil Chawki accusée fallacieusement d’importer d'importer de la poudre pour produire du lait, il a été catégorique, démentant toujours des fake-news.

L’Etat veille à la grille tarifaire

Cette question sur la poudre pour produire le lait rejoint, dans la foulée, celle sur la valeur et la qualité et notamment la politique des prix. A ce propos, Hassan Bouselmane , directeur de la concurrence au Ministère des Affaires générales , a tenu à apporter des éclairages pertinents, annonçant que « la libre concurrence est la règle, la réglementation l'exception. Toutefois l'état surveille la grille tarifaire des produits de consommation et sanctionne toute augmentation abusive des prix ou toute entente abusive » «  L’Etat, dit-il, accorde une priorité et un intérêt suprême au pouvoir d’achat des citoyens ».

De son côté , replaçant le phénomène et le débat de cette soirée dans le cadre d’une gouvernance nationale voire mondiale, évoquant aussi les ravages des GAFA ( Google, Amazone, Facebook et Apple), Mohamed Harakat, professeur d'économie politique  à l’Université Mohammed V estime que « le gouvernement ne dispose d'aucune vision économique depuis 2011. , il a gelé depuis 2011 des salaires. La démocratisation d'Internet  et la conjugaison de tous ces éléments ont fait que les consommateurs se sont trouvés face à face avec les entreprises, du fait de l'absence d'espaces de médiation appropriés ». Les micro trottoirs enregistrés et diffusés pour agrémenter un débat sérieux, ont confirmé l’impact des fake-news sur les populations, tentées d’écouter les informations en provenance de divers canaux, mais pour certains résolus en revanche à faire la part de choses et à ne pas y succomber.

Quant l’animateur, tout à son désir de connaître une réponse convaincante et conséquente sur le sens du boycott, a posé la question, les réponses différentes ont fusé. Le boycott a suscité un doute sérieux chez plusieurs éleveurs quant à leur possibilité de rembourser leurs crédits bancaires. Les boycotteurs n'ont pas réfléchi à la situation des éleveurs. Ils ont ciblé les usines au détriment des éleveurs. D'où la question sur la pertinence même de la campagne de boycott. Il a été clairement dit que « cette campagne a joué sur l'intelligence émotionnelle des marocains en les invitant à défendre leur pouvoir d'achat. Cette intelligence émotionnelle a supplanté l'argumentaire rationnel et la réalité du terrain notamment en ce qui concerne la stabilité des prix ;  il y a une crise de confiance entre les boycotteurs et les élites politiques et économiques. ». Les uns et les autres ont cependant attiré l’attention des téléspectateurs en affirmant que des «  bourdes de communication des responsables officiels ont contribué à aggraver cette crise de confiance ».

On pense notamment aux sorties médiatiques du chef du gouvernement tout au début de la campagne, suivi par le ministre porte-parole qui a cru même menacer les facebookeurs de les trainer en justice, on pense aussi aux incohérences qui caractérisent la désastreuse gestion de ce dossier. « Au-delà de tout ça, a prévenu El Adaoui, il faut analyse le phénomène de propagation des fake-news et leurs nuisances ». Si Marouane Hamrach estiment que « les responsables ont mal appréhendé le monde virtuel et qu’il existe un déficit de communication entre responsables et boycotteurs, au delà du fait qu'il n'y a pas de représentants officiels de la campagne »,  faisant état d’un un dialogue de sourd entre les élites et l'opinion publique numérique,  Abderrahmane El Adaoui évoque le « terrorisme numérique » qui entoure cette campagne et qui accuse de traîtrise toute voix dissonante par rapport aux boycotteurs. Il souligne par ailleurs l'approche manichéenne et sectaire des partisans du boycott qui contribue à un « conditionnement forcé des citoyens » avec cette propension d'accuser de traîtrise toute personne dont la position se démarque de la communauté des boycotteurs. Avec aussi cette volonté de diaboliser certains responsables et les citoyens lambda qui ne se joignent pas au mouvement. Fawzi Boukhriss a livré une réponse partielle à cette question : « Il y a un risque avéré d'une instrumentalisation malveillante des revendications des boycotteurs,  eu égard  à l'absence d'espaces de médiation, la campagne de boycott demeure civilisée. La solution au boycott doit être institutionnelle et inclusive. Il faut améliorer la gouvernance en privilégiant le dialogue et la concertation pour éviter les instrumentalisations de cette campagne à des fins idéologiques, cela s'explique par l'échec des partis politiques dans l'encadrement de la participation citoyenne qui aspirent à défendre leurs intérêts ».

Les fake-news, dit-on,  visent entre autres à empêcher tout avis divergent pour mieux contrôler l’opinion,  museler les médias qui ne leur conviennent pas. Et surtout, en les faisant censurer par les réseaux sociaux qui ne relaieront plus nos informations.

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