Le « Front Polisario », l’arbre qui cache mal « la forêt algérienne ».

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Par Dalil Abdelkader

Depuis le fameux malentendu historique du Traité de Tanger de 1844 qui signa et consigna la défaite du sultan Moulay Abderrahmane dans l’inégale guerre qu’il mena contre l’armée française en solidarité avec son hôte l’émir Abdelkader, depuis cette date notamment les relations entre le Royaume du Maroc et les leaders nationalistes algériens étaient marquées au fer rouge de la méfiance et de la haine.

Le détournement par la France de l’avion de la compagnie nationale « Air Atlas » qui transportait, le 22 octobre1956, cinq leaders de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, dont Ben Bella, réactiva ces deux sentiments funestes.

La dénégation, en 1962, de l’accord informel conclu, en 1958, entre le roi Hassan II et le GPRA de Ferhat ABBAS quand à la restitution au Maroc des territoires marocains intégrés en 1953 à l’Algérie par le colon français, creusa le lit de la future guerre fratricide des sables de 1963 et grava dans le marbre ces deux sentiments macabres.

La dépossession et l’expulsion Manu militari des 350 000 marocains résidant en Algérie, le 18 décembre 1975, en réponse à la marche verte qui permît à feu Hassan II de récupérer, de manière pacifique, le Sahara autrefois dit espagnol, creusèrent davantage les sillons de ces deux sentiments dystopiques.


La mobilisation sans précédent de la diplomatie de l’État algérien en faveur de ce qu’il fut appelé le « Front Polisario », les combats mortels menés par l’armée nationale algérienne à Amgala et à Gueltat Zemmour en soutien militaire dudit mouvement, le militantisme international effréné de l’appareil diplomatique algérien en faveur de la reconnaissance mondiale de l’embryon de la « RASD » depuis février 1976, toutes ces actions justifiées, à titre officiel, par le fameux et controversé principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ne firent qu’enfoncer davantage les clous de la méfiance et de la haine réciproques entre les décideurs politiques des deux pays.

Les périodes d’éclaircie politique, l’année 1989 notamment, que connurent les relations entre les gouvernants des deux pays voisins, furent souvent éphémères et porteuses de grands espoirs très vite déçus.

La constante politique pourrait se résumer en la célèbre phrase « je t’aime, moi non plus » !
Ni l’Union du Maghreb Arabe (UMA) , ni la « Ligue Arabe », ni l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), ni l’Union Africaine (UA) qui auraient pu servir de plate-formes supranationales d’entente entre les deux élites dirigeantes n’ont réussi à les réconcilier et à gommer les tâches indélébiles de leur mésentente affichée et de leur haine rentrée.


Bien au contraire, ces enceintes diplomatiques régionales servirent, à ce jour, de rings de combats logorrhéiques acharnés et de tribunes de joutes qui jetèrent à chaque fois de l’huile sur le feu des détestables relations de méfiance et de haine entre les deux élites au pouvoir.

Doit-on continuer à admettre sans interrogation les seuls soubassements historiques de l’attitude d’hostilité constante des chefs d’État algériens, de Ben Bella à Bouteflika et à Abdelmadjid Tebboune récemment ? Rien n’est moins sûr !

L’élite aux manettes du pouvoir en Algérie souffre d’un «syndrome marocain », une espèce de mixture pathogène faite d’oxymores attitudinaux : une méfiance structurelle et une confiance conjoncturelle, un amour expansif et une haine rentrée, une jalousie manifeste et un mépris à peine voilé.


Quoique insuffisant, l’angle psychologique d’attaque analytique de l’attitude guerrière de l’élite qui gère l’Algérie n’est point dénué de pertinence car il renseigne sur la traduction et l’occultation affectives de convictions idéologiques irréconciliables.

Les étendards commodes du principe humanitaire, l’aide aux peuples en détresse, et du credo juridiciste de l’autodétermination des peuples que brandit, sans interruption depuis 1975, la diplomatie algérienne et sur lesquels butèrent à ce jour toutes les tentatives internationales de résolution du contentieux du Sahara récupéré, s’avèrent à la longue de vulgaires instruments de légitimation mondiale d’un régime de gouvernement dont l’illégitimité populaire ne trompe plus personne.

Il s’agit en fait de l’arbre diplomatique qui cache la forêt dictatoriale en Algérie.
Une vitrine diplomatique destinée à occulter une triple triste réalité interne, d’abord celle d’un État dictatorial, d’un régime militaire pur et dur, d’une démocratie de pacotille, ensuite celle d’une économie de rente pétrolière en déliquescence, et enfin celle d’une marginalisation dramatique d’une jeunesse assoiffée de démocratie, de liberté, de dignité et de bien-être matériel.


Les institutions de représentation populaire fonctionnent comme de simples boîtes d’enregistrement et de légitimation des décisions du pouvoir suprême militaire.
Le président de la république n’est qu’un pantin des hiérarques militaires, une vitrine civile de l’arrière-boutique militaire.

Tous les présidents de l’Algérie, depuis son indépendance en 1962 jusqu’en 2019, appartiennent, d’une façon ou d’une autre, à la junte militaire. Ben Bella (1962-1965) était un adjudant de l’armée française, Bouteflika Abdelaziz (1999-2019) était aussi, à l’origine, un militaire. Les autres présidents, de Houari Boumedienne (1965-1978) à Bendjedid Chadli (1979-1992), en passant par Lamine Zeroual (1994-1999), appartenaient tous à différents corps de l’armée !

Le seul président civil qui constitua à l’époque une exception éphémère à la règle,
Mohamed Boudiaf (janvier 1992-juin 1992), fut assassiné à bout portant lors d’une cérémonie publique !
Son malheur fut d’être proche de l’élite marocaine au pouvoir et d’avoir été décidé à instaurer la démocratie en Algérie.


Il présenta très vite un danger réel pour la junte militaire qui se dépêcha de mettre un terme à ses élans de fraternisation avec le Maroc qui l’abrita pendant les longues années de son exil, et à ses velléités de démocratisation de son pays d’origine pour l’indépendance duquel il combattît au risque de sa vie.

L’armée seule a le pouvoir de gérer le thermomètre politique, de déterminer les doses homéopathiques de démocratie à distiller dans le régime qu’elle impose au peuple tenu au silence et réduit à la soumission.

Seul alors l’agenda de l’armée compte ; un président est là d’abord pour l’appliquer à la lettre. Sa marge de manœuvre est strictement limitée par la fameuse et redoutable direction des renseignements militaires (DRS).


Le vrai président n’est point celui que le peuple aurait élu, mais l’ubique général qui se trouve, à un moment ou à un autre, à la tête de cet omnipotent organisme de l’ombre.

L’économie du pays obéit également à la logique de la domination militaire.
La rationalité économique n’est ni financière ni sociale ; elle est rentière, elle sert en priorité les intérêts privés des grands généraux et de leurs clientèles, elle ne sert la population que de surcroît.

Cette économie dirigée de main de fer en fonction des intérêts de la caste militaire n’a pas produit le bien-être matériel escompté par les populations.


Véhiculé par des médias aux ordres, le discours idéologique de célébration des réalisations infrastructurelles, outils privilégiés d’enrichissement des dominants, ne convainc plus la jeunesse algérienne frappée des fouets du chômage et de l’oisiveté.

La manne pétrolière qui s’est tarie ces dernières années, révéla au grand jour le pot au rose de la prévarication, de la corruption, du népotisme et du clientélisme mafieux.

Et c’est hélas le peuple frère algérien qui paie la « douloureuse » de la déréliction politique et économique d’un pays qui souffre, à cause de la mal-gouvernance de ses dirigeants patents et latents.


Rien n’oppose en fait les deux peuples frères algériens et marocains : ni la géographie, ni l’histoire, ni la sociologie, ni les langues, ni la religion. Tout par contre les réunit : les liens familiaux d’alliances matrimoniales, les progénitures communes, les traditions populaires transnationales…

Tout ce qui semble désunir les deux peuples frères est étranger à leur propre volonté : ni les frontières physiques qu’elles franchissent allègrement malgré leur fermeture officielle, ni les frontières politiques qu’elles transgressent aisément grâce aujourd’hui à la magie de l’internet et des réseaux sociaux.
Jamais la communication entre les deux peuples frères n’a été aussi intense. Jamais elle n’a autant bravé les obstacles à son épanouissement. Jamais la solidarité entre les deux peuples frères n’a été aussi solide.

Le décideur politique algérien a beau dresser le peuple algérien contre son frère marocain ; rien n’y fait, l’attachement de l’un à l’autre n’est jamais affecté ou infecté. Le discours idéologique de la division vénéneuse n’imprime plus. Il glisse comme de l’eau sur les feuilles des arbres.


C’est que mis à nu, l’arbre de la propagande « révolutionnaire, socialiste, nationaliste, populaire » du régime militaire algérien ne cache plus la forêt du déficit démocratique, du sous-développement économique et de la révolte sociale d’une jeunesse sacrifiée mais déterminée à relever le défi de la domination militaire.

Le soutien du « F. Polisario », qui donnait des dirigeants algériens une image d’hommes politiques respectueux de la légalité internationale, ne cache plus leur vrai visage autoritariste et hostile à toute forme de légitimité démocratique. L’alibi sahraoui n’est plus un paravent du statu quo militaire, de la DRS.

Il serait peut-être temps pour l’élite dominante en Algérie d’écouter les cris de détresse de sa jeunesse.