Le Peuple a-t-il toujours raison ?

C’est la fronde dans la rue. Ces derniers jours, les images des télévisions du monde s’attardent sur les virées week-end des Gilets jaunes en France, tandis que sur une autre terre, plus au Sud, les rapporteurs d’infos collent aux basques de nombreux groupes algériens, opposant leur refus à la cinquième candidature à la Présidence d’Abdelaziz Bouteflika.

La volonté générale

C’est un grand mot, lourd de sens positif. Dans le pavé du Contrat social, élaboré par Jean-Jacques Rousseau, au siècle des Lumières françaises, la volonté générale pouvait tenir tout entière, dans un pacte que tous s’engagent à respecter. Rousseau est formel. La volonté souveraine du peuple est « toujours droite » et tend à « l’utilité générale ». Clair et net, certes, mais à quoi mesure-t-on la volonté générale ? Cela dépend. Nous serions tentés de répondre en terme de nombre des voix lors des élections, si celles-ci sont loyales. Pourtant, rien n’est moins sûr. L’efficacité des urnes paraît bien aléatoire quand les votants n’ont pas toute leur tête (votes de complaisance), toutes leurs lettres (analphabétisme) ni toutes leur raison (passion religieuse). La beauté humaniste du vote démocratique tient pourtant en cela : la liberté de chacune et chacun face aux systèmes idéologiques qui fondent une société et ainsi pouvoir choisir parmi une pléthore de candidats, leurs futurs gouvernants.

Les urnes

Hélas, il faut bien reconnaître qu’en terme de choix, les critères pour élire les représentants du peuple, se révèlent parfois ahurissants. Ainsi, dans les riches démocraties, on a vu quelques femmes déterminées, fréquenter les urnes pour des motifs aussi hasardeux que la couleur des yeux du Président. Oui, ça compte, ne vous en déplaise, nous en avons les preuves, le regard clair et lumineux engrange une tonne de voix parfaitement midinettes. On a aussi vu des Présidents se faire élire pour la seule couleur de leur peau, d’abord parce que c’est la mode, puis pour manifester un salutaire sursaut humaniste, après des abus avérés par le passé contre une ethnie particulière. Fuite en avant ou perte de repères, les Européens votent, aujourd’hui, en priorité, pour des candidats férocement nationalistes, dont le racisme primaire promet le bonheur entre soi et soi. D’autres, cow-boys revendiqués, vont plébisciter le candidat prêt à leur garantir l’achat et la vente libre des armes avec le droit de s’en servir en toute bonne conscience…

De notre côté, que dire ? Les urnes, il n’y a que ça de vrai, même si les désirs exprimés dans la solitude du bureau de vote ne sont pas toujours reluisants. Face aux choses qui comptent dans la vie morale d’un peuple, force est de reconnaître que celui-ci n’est pas toujours aussi classe qu’on l’aimerait. Pourtant, on n’imagine pas le contexte autrement. Le citoyen est là, droit dans ses bottes et plein comme une outre de sentiments inavoués, d’émotions déraisonnables, de défauts rédhibitoires, de certitudes absurdes et parfois d’une somme d’ignorances veules, qu’il est prêt à vendre au plus offrant des urnes du tiers-monde. Bon, le peuple est un peu sale, certes, mais, ô merveille démocratique, quand une voix sincère proclame publiquement que le Peuple est souverain, ce sont des frissons d’émotion qui piègent, à chaque coup, notre habituel cynisme. Car c’est au peuple qu’une Nation doit son existence et c’est à lui seul que celle-ci doit rendre des comptes. Amen.


La bagarre

D’accord, le peuple est sacré, mais quel dilemme s’offre à nous devant cette autoritaire « volonté du peuple » ! Car de quel peuple parle-t-on ? Ce n’est pas si simple… Il en existe au moins deux : d’abord le « bon peuple » populaire, celui qui n’a pas droit au chapitre mais le devoir de consommer beaucoup pour aider aux affaires du pays. Il existe aussi le peuple « citoyen », une sorte de peuple « politique », entité énervée au centre d’une Nation, d’un Royaume, d’un Etat. Ce peuple-là est grande gueule, combatif et, particulièrement, attentif aux inégalités. Le citoyen de ce peuple politique se plaint et ne manque pas de protester dans les médias qu’il utilise comme un pro quand il estime qu’on lui manque de respect. Ce peuple de forte culture politique permet la pluralité, même divergente, des idéologies et le bordel des idées, c’est bon pour la démocratie. Dans ce contexte, personne ne prend la peine de sortir crier dans la rue. Tout se joue ailleurs. Parfois, le système déraille et la foule grondante descend en ville. Les choses se compliquent. Quand ce peuple-là, ni pire ni meilleur que chaque citoyen pris individuellement, choisit la transe collective, on sait que les dés sont jetés. Ça va chauffer sec.

La révolte

C’est triste à avouer, mais les foules vibrantes et déchaînées nous indisposent. A leurs exaltations, nous préférons la réflexion et le calme de l’esprit cultivé et bien informé. Ce n’est pas que nous méprisons les revendications exigées par le peuple citoyen. Au contraire, sur ce plan, nous sommes de tout coeur avec lui et prêts à agir, mais autrement. Car dans l’espace public assiégé, plus rien ne ressemble à la vérité. Les forces vives de l’homme révolté se dissolvent vite dans le vieux pathos à la pralinette. La révolte, elle-même ne crée plus la noblesse mais le bête échauffement des esprits. L’absurde envahit tout, le cri devient sentimental et enfin, l’irrationnel convoque la violence. Inutile de préciser que dans ce contexte, l’intelligence et la raison comptent pour du beurre.
Pourtant, un peuple qui n’a plus rien à perdre, échevelé, menaçant, déraisonnable, parfois illettré, parle toujours d’une seule voix et celle-ci est d’une indiscutable beauté. Les mots du malheur scandés à coups de burin dans notre mémoire collective portent juste et loin. Enfin, rendue folle par les injustices à son égard, la colère de la rue n’a pas à être discutée. Elle est. Point. Que tremblent les élites responsables des raisins de la colère.

Qu’elles soient révolutionnaires, sectaires, illuminées ou définitivement absurdes, la grandeur symbolique des révoltes populaires tient dans le refus du malheur humain, dernier levier moral qui se dresse face à l’intolérable injustice.

Pourtant, ce bain d’empathie réconfortant présente de sacrées limites. La question qui fâche : le citoyen est-il vraiment capable de concevoir un intérêt général et de prendre celui-ci, vraiment au sérieux, au point d’oublier son intérêt propre, celui de sa famille, de sa religion, etc ? Dans un tel contexte, l’idée généreuse de peuple disparaît au profit d’un agrégat d’individus peu intéressés par l’intérêt public, mais à la seule poursuite de leurs propres lois. C’est aussi un principe de réalité dont il faut, hélas, tenir compte.