Le triomphe diplomatique marocain ou la valse à quatre temps

Abdessamad Mouhieddine, universitaire, journaliste et anthropologue

A l’ère où le bipolarisme dogmatique et l’unijambisme diplomatique s’essoufflent, où Américains et Russes «chinoisent» à-tout-va, et où nombre de nations ne savent plus à quelle maxime du droit international se vouer, il devient particulièrement difficultueux de se faufiler parmi les gouttes de la pluie géostratégique internationale sans se mouiller. Le Maroc peut s’enorgueillir d’y être parvenu. Focus.

A l’avènement du nouveau règne, les sempiternels donneurs de leçons paternalistes soutinrent l’idée saugrenue de l’incapacité du nouveau monarque à bâtir une doctrine diplomatique aussi brillante que celle qu’a su déployer son défunt père, notamment aux registres du Moyen-Orient et de l’Europe.

Ces esprits atteints de strabisme analytique semblaient n’avoir guère perçu l’acuité prospective dont faisait montre d’ores et déjà l’ex-Prince héritier dès la soutenance de sa thèse doctorale, le 29 octobre 1993, sur «les relations entre la CEE et le Maghreb arabe», où il énuméra dans le détail nombre de carences et d’incohérences européennes à l’égard du Maghreb.

Ces mêmes esprits imbus de certitudes héritées de l’ère coloniale ne prêtèrent qu’une attention pour le moins nonchalante au concept de «l’autonomie saharienne» déjà proposée par l’ex-Prince héritier lors de ses entretiens secrets avec les séparatistes polisariens.


Devenu roi, Mohammed VI a entrepris une construction laborieuse de sa propre doctrine diplomatique sur les quatre piliers fondamentaux que sont : 1) la rigueur au sein de la sphère arabe, en lieu et place des sommets «palabreux» ; 2) la négociation d’égal à égal et à marche forcée d’un «statut avancé» avec l’Union européenne ; 3) le retour à pas cadencés dans le giron africain et, enfin, 4) l’universalisation du concept de «large autonomie» saharienne. Une véritable valse diplomatique à quatre temps !

Vingt ans plus tard, force est de constater que la diplomatie marocaine a largement réussi à chacun de ces chapitres qui se présentaient comme autant de chalenges exigeant tout à la fois une rigueur inébranlable, un éveil géostratégique des plus alertes, des réussites infrastructurelles crédibles et, surtout, un sens de l’opportunité très aiguisé.

Que voit-on, par conséquent, aujourd’hui, au registre du rayonnement de la diplomatie marocaine ?

D’abord la conquête sereine, résolue et quasiment pérenne par le Royaume du statut de «nation leader» d’Afrique que nombre de puissances régionales n’ont jamais pu acquérir en dépit de leur poids économique, financier ou diplomatique. L’Algérie gazière et militaire, l’Afrique du Sud de l’après Mandela, sans parler de la Libye Kadhafienne et ses milliards naguère distribués à-tout-va en pâtissent aujourd’hui. Le Maroc a accompli son retour triomphal au sein de l’UA grâce à un modus operandi habile, respectueux et crédible. Sans jamais heurter la susceptibilité des top managements du Continent et sans même confondre les pays ayant permis l’intrusion de la fantomatique RASD au sein de l’ex-OUA.


Et c’est ainsi, pas à pas, au rythme des retraits des reconnaissances de la fantomatique RASD, à la cadence des centaines, voire de milliers d’accords, de partenariats et d’ententes conclues aux quatre coins de l’Afrique entre le gouvernement, les institutions et les entreprises du Royaume avec leurs homologues du Continent, que le Maroc est devenu la voie incontournable des investisseurs mondiaux qui se précipitent aux portes des créneaux continentaux encore vierges et si disponibles. Même la Chine, pourtant premier investisseur et pourvoyeur d’aide publique au développement dans une bonne partie d’Afrique, ne peut aujourd’hui se passer plus longtemps de joint-ventures et partenariats triangulaires avec le Royaume.

Face à l’ampleur de ce succès phénoménal que n’ont pu accomplir ni l’entrisme tiers-mondiste boumediénien, ni la voracité toxique de la Françafrique, ni les envolées délirantes kadhafiennes, la camarilla algérienne s’est retrouvée dans un K.O dont elle ne se relèvera guère de sitôt. Un K.O diplomatique qui a mis en fumée autant le gaz que les chimères dogmatiques de l’Algérie des galonnés de salon ! Et d’Un !

En second lieu, on peut aisément constater le désarroi des gouvernants d’Alger et leurs appendices séparatistes après la multiplication des retraits de reconnaissance de la fumeuse RASD au rythme de la cascade des représentations consulaires arabes, africaines et internationales à Laâyoune et à Dakhla. Quant à la reconnaissance par la première puissance du monde de la marocanité du Sahara dit occidental, elle est sui generis enceinte de conséquences diplomatiques, économiques et -forcément – géostratégiques considérables. Du droit de veto américain garanti au sein du Conseil de sécurité de l’ONU face aux velléités antiunionistes marocaines à la consécration universelle de la proposition marocaine d’«autonomie avancée», il n’existe plus la moindre marge de filouterie diplomatique pour la soldatesque d’Alger et ses marionnettes polisariennes. Un autre K.O sans appel. Et de deux !

En troisième lieu, chacun sait aujourd’hui que l’Europe des vingt-sept n’a que faire d’un conflit à ses portes dont le parasitage malsain ne s’éternise que par l’attitude caractérielle des gouvernants d’Alger qui semblent avoir raté les changements colossaux intervenus depuis la chute du Mur de Berlin, sans compter la configuration du monde globalisé qui a mis à mort l’idéologie au moyen de la technologie.


L’Europe qui a permis au Maroc d’accéder au «Statut avancé» est de plus en plus consciente de la fatuité de «l’autodéterminationnite» telle que radotée par la Camarilla d’Alger. D’autant que les anciennes puissances coloniales que sont l’Espagne et la France ont d’ores et déjà signifié universellement leur adhésion à l’approche d’une «solution exclusivement politique» tenant prioritairement en compte la proposition «sérieuse et crédible» qu’a dûment introduit le Maroc au cœur des résolutions onusiennes. Par conséquent, en dépit des spasmes politiciens internes à l’Espagne aujourd’hui gouvernée par un attelage dirigé par la gauche extrême, et malgré les  susceptibilités historiques qui caractérisent les relations franco-algériennes, le Royaume n’a rien à redouter de la position de ces deux puissances européennes ni au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, ni dans les instances de l’UE, ni au niveau bilatéral. Et cela en soi constitue un K.O diplomatique supplémentaire asséné aux cancres politiques qui gouvernent indûment l’Algérie. Et de trois !

Le quatrième pilier de la doctrine diplomatique de Mohammed VI a trait au rapport du Royaume à la sphère arabe dans son ensemble. Dès son intronisation, Mohammed VI semble avoir rapidement saisi l’ampleur des rendez-vous avec l’Histoire que les pays arabes ont ratés depuis le lendemain de la seconde guerre mondiale. Que de défaites, d’illusions unitaristes, de dérives idéologiques et de vaseuses résolutions ! Le Souverain ne tardera pas à annoncer et énoncer devant ses pairs arabes sa conception de la solidarité : «Nous réaffirmons également Notre attachement à une sécurité globale, dans ses dimensions stratégique, politique, économique, culturelle et humaine, une sécurité qui garantisse la souveraineté, l’unité nationale et l’intégrité territoriale de chaque peuple. Nous appelons, en outre, à l’adoption d’une stratégie opérationnelle pour ouvrir une ère nouvelle dans nos relations internes et dans nos rapports avec notre environnement international» (22 mai 2004).

Hélas, ses pairs ne semblaient aucunement disposés à investir l’ère nouvelle qu’il leur a proposée. Aussi, s’est-il résolu à abandonner ces «forums d’échanges de susceptibilités» sans le moindre intérêt concret au bénéfice des peuples. Un communiqué royal annonçant la non-participation du Maroc aux sommets consécutifs du Qatar et de Koweït (janvier 2009) n’hésite point à hausser le ton en déclarant que «ces réunions tendent à mettre en avant les personnes et à reléguer au second plan les vrais problèmes», alors que la situation dans le monde arabe est «affligeante et a atteint un stade de dégradation sans précédent dans l’histoire de l’action arabe commune». Le boudage royal de ces «assemblées de palabres» sera consacré au point de refuser d’accueillir le sommet arabe préalablement prévu les 6 et 7 avril 2016 à Marrakech pour les mêmes raisons. «Les conditions objectives pour garantir le succès d’un sommet arabe ne sont pas réunies», lit-on dans un communiqué du ministère des affaires étrangères qui ajoute : «Le Maroc ne veut pas que ce sommet se tienne sur son sol sans apporter, pour autant, une valeur ajoutée dans le sillage de la défense de la première cause des Arabes et des musulmans, à savoir la question palestinienne…».

Le serpent de mer qu’est devenu fort justement la question palestinienne a longtemps épuisé la diplomatie marocaine durant des décennies. Aucun pays arabe ne peut prétendre égaler le Royaume en matière de défense du peuple palestinien. Aucun ! Outre les martyrs marocains tombés lors des différents conflits armés entre Tsahal et les armées syriennes et égyptiennes, que d’aides financières et diplomatiques consenties par le Maroc aux Palestiniens ! Du sauvetage par l’intervention de feu Hassan II de feu Yasser Arafat et ses troupes de la souricière sharonienne de Beyrouth à la reconnaissance de l’OLP comme «seul et unique représentant» du peuple palestinien lors du Sommet de Fès, en passant par les go between entre l’OLP et Israël, sans compter l’action sociale multiforme du Comité Al Qods en faveur des Palestiniens de la ville sainte, il y a là un patrimoine militant considérable qu’aucun pays arabe n’a pu égaler à ce jour.


Et c’est sans complexe aucun que le Maroc a «formalisé» (et «normalisé») les rapports qu’il a toujours entretenus avec l’imposante composante marocaine de la population israélienne, et ce par le biais de relations diplomatiques avec l’Etat d’Israël. En cela, il se met au diapason des relations organiques qu’entretient l’Autorité palestinienne elle-même avec l’Etat hébreu. D’autant que l’apport de la diaspora juive marocaine en matière de lobbying en faveur de l’intégrité territoriale de son pays d’origine ne fut guère négligeable tant au sein des centres de décision américains qu’ailleurs.

Face à toutes ces conquêtes diplomatiques époustouflantes, l’Algérie des galonnés sans honneur ne trouve plus rien à opposer au voisin marocain que fake news ridicules et communication de pétards mouillés. Encore une défaite algérienne par K.O. Et de quatre !

En vérité, il y a lieu de saluer aujourd’hui l’habileté, l’intelligence et le courage de notre diplomatie dont l’architecte, comme l’a expressément mis en relief la constitution de 2011, n’est autre que notre roi Mohammed VI. Tout démocrate honnête, tout honnête patriote, ne peut que s’associer à la célébration de ce rayonnement diplomatique inédit dans l’histoire moderne du Royaume. Bravo Sire !