L’enseignement face à la crise du COVID-19

 Dossier du mois

Révélatrice des lacunes du système éducatif marocain, la Covid-19 a levé le voile sur des années de retard et de blocages d’un chantier pourtant central. Au pied du mur, le Maroc a dû relever un défi de taille en effectuant un saut dans le temps en quelques semaines seulement (préparation et enregistrement de cours en direct en quelques jours). Si des avancées considérables ont été effectuées, le secteur continue de se heurter à de nombreuses difficultés et des questions persistent : Quel bilan pour l’enseignement à distance durant le confinement ? Reviendra-t-on à un écosystème classique à la fin de la crise ? Entre la menace sanitaire et le retard accumulé durant le confinement sur le plan éducatif, le Maroc réussira-t-il la rentrée prochaine ?

 ation nationale annonce la reprise des cours le 7 septembre, à distance, et en présentiel pour ceux et celles qui le souhaitent. Meilleure solution selon le ministre Saaïd Amzazi, pour « donner le choix aux familles », notamment du monde rural, en gardant en tête qu’un « arrêt de deux mois impacterait considérablement l’apprentissage ». Mais pour certains parents d’élèves, c’est la douche froide. Les avis divergent, entre ceux qui jugent les moyens insuffisants pour accueillir des élèves en salle de classe en pleine pandémie, et ceux qui pensent que le Maroc n’est pas prêt pour l’enseignement à distance.

Le Maroc est-il prêt à relever le défi du digital ?

Si le Maroc est passé du 1.0 au 4.0 en quelques semaines seulement, avec un bilan qui laisse à désirer, le chantier de la digitalisation ne date pourtant pas d’hier. Entamée officiellement en 2009 par l’Université Cadi Ayaad de Marrakech qui était parvenue à développer plus de 450 contenus à travers des MOOC, cette méthode d’enseignement était préconisée pour faire face au défi majeur de la massification que rencontre le pays. Malgré des efforts considérables, cela restait insuffisant au vu des besoins, d’autant plus que les promoteurs de cette méthode se sont heurtés à la réticence de certains de leurs collègues, peu convaincus par cette dernière, et démotivés par leurs conditions de travail. Sauf que deux ans après l’appel de Sa Majesté le Roi Mohammed VI à la création d’un nouveau modèle de développement, dans lequel la digitalisation fait partie intégrante, la pandémie vient contraindre tout le monde à passer à la vitesse supérieure. Elle a ainsi permis de bousculer certaines consciences, bien que le corps enseignant ait été pris de court et a « bricolé », tant bien que mal, certains modules.


Si cela a acté un bouleversement inédit de l’écosystème éducatif, est-ce pour autant que le distanciel doit remplacer le présentiel ? Pas selon certains experts qui prônent plutôt une forme hybride, dans laquelle seuls les cours magistraux, qui coûtent le plus cher, doivent être dispensés à distance, insistant sur l’importance du maintien des travaux dirigés en présentiel, afin de ne pas affecter le suivi, les soft-skills, réduire les effectifs en respectant les précautions sanitaires et pallier le problème de la massification.

Les ressources, l’éternel problème

Les moyens à disposition pour atteindre ces objectifs restent insuffisants. En présentiel, l’encadrement par élève dans les filières à accès ouvert est d’environ 83 élèves par enseignant selon un rapport du Conseil Supérieur de l’Éducation, de la Formation et de la Recherche Scientifique (CSEFRS), ce qui signifie que si une majorité d’étudiants optent pour cette option, les mesures sanitaires seront difficilement respectées. À distance, le suivi fait défaut, et pour cause, il y a près de 18.000 enseignants-chercheurs pour 35 millions de Marocains. Les étudiants se retrouvent livrés à eux-mêmes quand ils ne bénéficient pas de l’aide de leurs parents, ce qui se traduit par des performances médiocres. De plus, beaucoup s’interrogent sur les compétences de ce personnel en matière du digital. Investir dans la relève à savoir les actuels doctorants qui deviendront les enseignants-chercheurs de demain est alors une urgence. Mais ces derniers connaissent un taux de diplomation inquiétant qui alerte sur la pénurie des Ressources humaines, capables de relever ce défi. Le tableau n’est toutefois pas complètement sombre. La pandémie a permis de fédérer une communauté scientifique invisible jusqu’alors, qui s’est activée pour la production locale de matériel (respirateurs, masques, etc.), et l’adoption d’un programme de recherche scientifique sur la Covid-19 de plusieurs millions de dirhams. Cela reste néanmoins insuffisant selon certains chercheurs, qui désespèrent de voir la recherche scientifique demeurer parent pauvre du système, alors qu’elle est indissociable de l’enseignement, et le pilier du nouveau modèle de développement.

Quid des études à l’étranger ?

Si les défaillances du système éducatif marocain poussent plusieurs dizaines de milliers d’étudiants à poursuivre leurs études à l’étranger, la crise de Covid pourrait bien mettre en péril leur projet pour cette année. Après des semaines de fermeture, les centres TLS contact et les consulats se sont activés pour délivrer les visas aux étudiants qui prévoient de partir pour la rentrée prochaine. Mais le flou sur la fermeture des frontières liée à la situation épidémiologique du pays a mis les étudiants dans l’incertitude, tiraillés entre l’attente, et l’abandon de leur projet. Pas sûr non plus que l’alternative du privé ne les séduise en ce contexte. Livrés à une véritable bataille suite à l’indignation de certains parents d’élèves, contraints de payer des frais de scolarité exorbitants malgré le confinement, leur avenir est encore plus incertain. Certains frôlent la faillite, d’autres craignent une rentrée digitale qui leur porterait un coup fatal.