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Les 100 jours de Biden, un air de révolution ?

Par Taoufiq Boudchiche (*)

Le discours du Président Biden devant le Congrès à l’occasion des 100 jours de sa présidence mérite que l’on s’y arrête pour plusieurs raisons. Il s’agit d’un discours de politique générale qui aura nécessairement un impact mondial à court et moyen terme vu l’influence des Etats-Unis sur le reste du monde. Mais  également parce qu’il s’agit d’un discours qui survient immédiatement après « l’ère Trump » qui aura marqué de son empreinte la politique mondiale en plus d’avoir été énoncé dans un contexte de pandémie mondiale sans précédent.

Evoquant certaines de ses priorités à savoir, le combat renforcé contre la pandémie, La relance d’une économie en crise, le climat, l’Immigration, le retour au multilatéralisme, la politique étrangère (Russie, Afghanistan, reconnaissance du génocide arménien), la lutte contre les armes à feux, il a souligné quelques messages forts tels que « l’Amérique se relève » ou « l’Amérique est de retour ».  Sur chacun de ses thèmes, les propositions sont audacieuses et suscitent l’intérêt du fait des évolutions attendues de la politique américaine, voire des basculements politico-idélogiques, qui ne laissent pas indifférents.

Le retour de l’Etat providence » voire de « l’Etat social » chers aux sociaux démocrates jusqu’en Europe

Après avoir indiqué que près de 235 millions de doses de vaccins auront été injectées à  30% d’américains, le Président Biden a mis l’accent sur l’aide financière aux ménages. Un chèque de 1400 dollars a été envoyé à plus de 160 millions d’américains dans le cadre du plan dit « plan de sauvetage américain » d’un montant de 1900 milliards de dollars.  D’autre part, il a défendu un nouveau plan d’investissement sur dix ans baptisé « Build Back Better » (« Reconstruire mieux ») doté d’une somme également colossale de plus de 2000 milliards de dollars.

Destiné à rénover les infrastructures, à promouvoir une industrie automobile électrique et faire de l’Amérique la première nation en matière de recherche développement,  il s’agirait, selon les commentateurs, du plan le plus ambitieux depuis la seconde guerre mondiale. En dollars constants, il serait  bien plus important que le célèbre « new deal » du Président Roosevelt qui avait permis aux Etats-Unis de sortir de la terrible crise de 1929. Selon le Président Biden, ce nouveau plan consistera  à faire retrouver le leadership américain mondial  en matière d’éducation, de sciences, de recherche-développement et de technologie. « l’Amérique doit rester la puissance dominante en matière de « recherche développement », a-t-il souligné dans son discours.

Avec cet interventionnisme économique volontariste motivé par une sortie de crise par le haut, on notera, un retour de « l’Etat providence » assumé politiquement et sans complexe, qui annonce une évolution de doctrine économique plus conforme aux conditions qui ont permis la réussite économique des grandes nations émergentes du 21° siècle, notamment, asiatiques. A savoir, disposer d’infrastructures de qualité, promouvoir la cohésion sociale en luttant contre les sources d’inégalités et investir dans l’éducation, la formation et la recherche-développement. Peut-être aussi, un « tournant idéologique » qui aurait fait dire à l’une des porte-parole du PS en France que « Biden serait une inspiration pour la Gauche en Europe ».

Tourner la page de l’orthodoxie budgétaire et du néo-conservatisme américains

Pour le financement de ces plans d’investissement massifs, le Président Biden envisage une réforme fiscale orientée sur l’imposition appliquée aux grandes entreprises qui prospèrent et aux américains les plus riches. Selon son approche, la contrainte budgétaire ne  devait pas constituer  un obstacle. A coup de chiffres sur l’enrichissement des plus riches pendant la crise qui paient peu d’impôts, il a évoqué une profonde réforme fiscale pour que chacun parmi les plus aisés paie sa part.

Au niveau de la dépense fédérale, cela représente un basculement du point de vue de l’orthodoxie budgétaire de rigueur depuis l’ère Reagan, où les dépenses de l’Etat sont toujours perçues comme un fardeau à éviter jusqu’aux ténors du parti démocrate. A travers cette approche, il entend stimuler la demande et évoque une croissance économique par le bas. Il souligne ne pas croire au ruissellement de la croissance par le haut.

 Signalons au passage, que ce dépassement de l’orthodoxie budgétaire, aura été inauguré un peu partout dans le Monde depuis la crise sanitaire pour soutenir les plans d’aide de l’Etat à l’instar du « quoiqu’il en coûte » du Président français Emmanuel Macron formulé lors d’un de ses discours pour justifier les aides aux entreprises et aux citoyens en arrêt d’activité pendant la crise. Les systèmes monétaire et financier ont résisté jusqu’à maintenant sans apparemment connaître de tensions inflationnistes qui accompagnent habituellement les politiques interventionnistes keynésiennes. Serait-ce le cas, à la sortie de crise ? C’est à suivre de près en fonction des réponses qui seront apportées à la dette publique cumulée.

Politique étrangère, entre continuités et ruptures 

Alors que d’un côté, le Président annonçait le retrait total des troupes américaines d’Afghanistan soulignant qu’il s’agissait de la plus longue guerre que les Etats-Unis aient mené dans leur histoire, d’un autre côté, la ligne doctrinaire de politique étrangère ne serait pas encore clairement définie. Quelques indications ont toutefois été énoncées comme le retour au multilatéralisme « pour répondre à la fois aux « ambitions croissantes de la Chine, à la détermination de la Russie de perturber la démocratie américaine, ainsi qu’aux défis du climat et de la pandémie ». Par contre la stratégie diplomatique est déjà plus claire, les décisions  de politique étrangère seraient  prises sur la base de « valeurs » et « d’alliances mutualisant l’influence de l’Amérique», notamment, l’alliance transatlantique  avec l’Europe.

De même, que les discours précédents avaient fait valoir que la question des « valeurs démocratiques » et celle « des droits de l’homme » seraient le « curseur principal » pour décliner la diplomatie de la nouvelle administration américaine. Par exemple, la reconnaissance du génocide arménien par le Président  Biden contre la Turquie pourtant un allié stratégique au sein de l’OTAN, en est un premier indice.

Retour de l’Amérique en leader sur le climat

A la veille de la 26ème édition de la Conférence des Parties (COP 26) sur le climat, qui se tiendra à Glascow, la première initiative concrète de Biden en matière diplomatique a été de réunir au Sommet virtuellement les 40 principaux pays pollueurs de la planète les 22 et 23 avril derniers. Il a annoncé à cette occasion rétablir la diplomatie climatique en tête de ses priorités et faire des Etats-Unis le garant des engagements internationaux en la matière.

Les Etats-Unis ont annoncé une augmentation de leurs engagements en termes de réduction d’émissions de CO2 de 50 à 52 % à l’horizon de 2050. Ils ont également  décidé de procéder à une contribution au fonds vert de 1, 2 milliards de dollars destinés à l’aide aux pays pauvres. Lors de ce Sommet virtuel,  le secteur privé américain, porté par le volontarisme présidentiel a annoncé investir en masse. Les grandes Banques américaines ont annoncé 5 000 milliards d’investissements verts d’ici la fin de la décennie dont 2 500 milliards pour JP Morgan, 1 500 milliards pour Bank of America, 1 000 milliards pour Citigroup.

D’autre part, les Etats-Unis ont convenu d’être le garant des engagements des grandes nations polluantes présentes. Le Président brésilien s’est engagé à supprimer « la déforestation illégale d’ici 2030 et atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 », le Premier Ministre japonais a annoncé revoir à la hausse la réduction des émissions de CO2 de 26% à 46 % d’ici 2030, celui du Canada a annoncé quant à lui une réduction de 30 à 45 % pour la même période.

Au final, les électeurs américains ne cessent de surprendre la scène politique mondiale, depuis l’élection contre toute attente de l’ancien  président Barack Obama, un président issu de la minorité noire, choisi dans un pays qui n’a pas encore résolu la question raciale.  Ensuite, le Président Donald Trump, qui malgré les sondages de l’époque, a été porté au pouvoir par les classes moyennes blanches, conservatrices et oubliées des élites, dans les villes et bourgades périphériques, vivant mal une forme de déclassement social imputé à la mondialisation triomphante, à laquelle il a donné un « coup de frein substantiel ». Aujourd’hui, le Président Biden surprend à son tour. Voilà qu’il était présenté pendant la campagne électorale au bord de « la sénilité » du fait de son âge avancé, mais semble surprendre en ce début de mandat par une politique réformatrice, volontariste, active et audacieuse qui satisfait l’aile gauche de son parti et fait sortir les Américains de la crise sanitaire.

Chacun de ces présidents aura laissé une marque politique aux répercussions mondiales, plus ou moins heureuses.   Souhaitons que celle de l’actuel locataire de la Maison blanche puisse être constructive au service de la paix et d’un retour à une prospérité économique « éthique » dans le reste du monde qui en a bien besoin en ces temps de crises multiples.

(*) Économiste 

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