Les villes intermédiaires au cœur du 9ème sommet des Africités

Entretien avec Jean Pierre Elong Mbassi

Par Farida Moha

Organisé  tous les trois ans depuis 20 ans , le Sommet Africités, le plus grand rassemblement démocratique d’ Afrique  est à sa neuvième édition .Il se tient  du 17 au 21 Mai 2022 sous la bannière de CGLU Afrique , sous le haut patronage du Président du Kenya Uhuru Kenyatta et avec la présence du Président de l’Union Africaine Macky Sall de très nombreux leaders du monde entier.

Depuis 2006, ce sommet est organisé alternativement dans chacune des cinq régions du continent. La précédente édition s’est tenue à Marrakech réunissant plus de 8000 congressistes. A côté de la grande Agora que constituent les sessions , les ateliers ,les débats, (voir encadré) , une place particulière sera consacrée au forum de l’investissement du commerce et de l’industrie qui coïncide avec le lancement de la zone de libre-échange  continentale , la ZLECAF et qui traitera d’une question nodale : comment  mettre en situation d’attractivité les territoires  et comment ces derniers et les villes intermédiaires  peuvent ils être des points d’appui à la politique de libre échange du continent ? Le thème du neuvième sommet d’Africités portent sur « le rôle des villes intermédiaires d’Afrique dans la mise en œuvre de l’Agenda 2030 des Nations Unies  et de l’Agenda 2063 de l’Union africaine ». Pour éclairer les enjeux  de ce sommet, « Maroc diplomatique » s’est entretenu avec Jean Pierre Elong Mbassi Secrétaire Général des Cités et gouvernements locaux unis d’Afrique la CGLU dont le siège se trouve à Rabat .Rabat rappelons-le a été choisie comme Capitale Africaine de la culture dont la célébration démarrera le 25 Mai  pour une durée d’une année .Une date symbolique, le 25 Mai coïncidant avec la journée mondiale de l’Afrique .

C’est la première fois que le Sommet Africités qui traitera du thème des villes intermédiaires a lieu précisément dans une ville intermédiaire Kisumu ,troisième ville du Kenya qui a moins d’un demi-million d’habitant. L’occasion pour nous, d’évoquer le phénomène d’urbanisation et son caractère massif, un phénomène qui peut être à l’origine du pire comme les villes bidonvilles ou du meilleur en terme de maillage territorial. Qu’en est-il en Afrique de cette urbanisation?

Jean Pierre Elong Mbassi : L’Afrique est la région du monde qui s’urbanise le plus rapidement .c’est aussi justifié par le fait que c’est la dernière région à déployer  son peuplement. L’Afrique c’est aussi la dernière région du monde à amorcer la phase finale de sa transition démographique avec un équilibre des populations .On estime que c’est à l’horizon  2100que la population africaine atteindra l’asymptote de sa phase ascendante de sa transition démographique.

A l’horizon 2050  l’Afrique comptera  1,2 milliards en 2050 soit 3 fois l’Europe et trois fois les Etat Unis .Cela veut dire que pendant une génération ,les villes doubleront leurs populations et leurs superficies tous les 20 ans .Nous avons affaire à un bouleversement colossal qui charrie avec lui des changements sur tous les plans ,économique culturel social …Nous sommes dans une dynamique de transformation structurelle que l’on peut, soit subir, soit organiser .

« Les villes intermédiaires sont le laboratoire de l’urbanité africaine »

  • On parle beaucoup des métropoles, lieux de pouvoir, de flux, de mobilité, parfois de compétitivité …mais aussi de nuisances en termes de délinquance , d’insécurité . Le thème d’Africités à Kisumu c’est « le rôle des villes intermédiaires d’Afrique dans la mise œuvre de l’agenda 2030 des Nations unies et de l’Agenda 2063 de l’Union Africaine .Pourquoi un tel choix ?

Les grandes métropoles représentent 30% de la population en Afrique, c’est le même pourcentage des villes intermédiaires, premier niveau de l’armature urbaine du continent  que constituent les 1500 villes intermédiaires dont les populations se situent entre 50 000 et 500 000d’habitants. Selon une étude d’Africapolis il existe  1348 villes intermédiaires qui regroupent 173 millions d’africains et qui contribuent à hauteur de 40% du PIB africain. Ce sont ces villes intermédiaires qui portent la transformation la plus rapide car l’on sait que 2 nouveaux urbains sur 3 s’y installeront ;elles sont également le laboratoire d’une urbanité africaine et de l’aménagement des territoires car ces villes accompagnent la structuration de l’espace national et sont, le support de convergence entre l’espace l’écologie, l’économie et le social. Elle constituent le premier niveau de valorisation des productions locales, elles ont l’avantage d’être les plus proches des zones rurales et donc de servir de tampon et d’amortisseur  des flux migratoires entre zones rurales et grandes villes . Elles ont des liens étroits avec leurs hinterlands et constituent le premier maillon de transformation des produits du terroir et jouent un rôle important dans toute stratégie de sécurité alimentaire.

On aura remarqué que les pandémies ont eu moins de conséquences dans ces villes que dans les métropoles. Ce sont des lieux de résilience… Elles peuvent être le lieu où une réflexion autonome peut être organisée autour du dernier palier dans le flux de la mondialisation. Compte des risques que nous avons perçus lors de la pandémie, où nous avons vu la mondialisation ralentie voire stoppée avec son lot de pénuries, les villes intermédiaires ont joué le rôle d’amortisseur et de protection de la population. Il reste à travailler et à améliorer  les différentes échelles et notamment les organisations des marchés des productions, qui passe par les intercommunalités .Ce que l’on présentait comme la mondialisation heureuse bâtie autour des métropoles, centres de pouvoir et de décision est quelque peu questionné par les effets de la crise sanitaire. Cette mondialisation est encore plus questionnée par les changements climatiques et par les questions sociales .N’oublions pas que chaque année 20 millions de jeunes arrivent sur le marché de l’emploi et frappent à la porte. Ce qui exige des responsables de changer de braquet. Avec l’INDH et la mise à niveau des villes, avec le Nouveau modèle de développement qui consacre un rôle important aux territoires le Maroc est dans la bonne direction.

  • On parle des déplacements de population dans le monde à une échelle importante à la faveur des changements climatiques. Qu’entendez-vous par cette mondialisation  qui sera questionnée par les changements climatiques ?

Au vu des conclusions du dernier rapport du GIEC, il faudra que nos pays réfléchissent à bifurquer vers la voie du développement durable et à la manière de le faire. Les grandes villes sont enchâssées dans le flux de la mondialisation et ce n’est pas à partir de ces métropoles que l’on pourra entamer cette bifurcation. L’Economiste Samir Amin disait que là où l’on pourrait inventer un autre chemin, c’est dans les espaces les moins influencés et touchés par la mondialisation. Les villes intermédiaires qui ne sont enchâssées dans la mondialisation peuvent être  cet espace.

  • C’est peut être l’un des objectifs ou l’ambition du sommet africités de Kisumu ?

Le moment où nous organisons cette conférence n’est pas anodin .Elle se tient au lendemain de la COP 26 de Glasgow qui a posé une question majeure celle  du comment nous adapter aux changements climatiques .IL y a eu l’épidémie du Covid avec les confinements qui ont montré que des villes comme Kisumu étaient terriblement dépendantes des importations alimentaires car seul le monde rural en produisait en partie. On a même connu dans les zones rurales des risques de famine .C’est une alerte qui sera exacerbée par la crise que connait actuellement l’Europe .D’où la nécessité de réfléchir sur une autre trajectoire de développement soutenable ,sur les relocalisations de productions et de consommation ,sur une certaine autosuffisance et sécurité  sanitaire alimentaire culturelle par rapport à l’extérieur .Il ne s’agit pas de vivre en autarcie mais de comprendre qu’il n’y a pas de mondialisation heureuse pour nos pays .Nous avons commencé cette réflexion en 2012 déjà, au sommet d’Africités à Dakar où nous avions choisi comme thème « construire le développement et l’intégration de l’Afrique à partir de ses territoires ».Aujourd’hui nous savons que les territoires stratégiques pour ce faire, ce sont les villes intermédiaires et nous poursuivons notre réflexion dans ce sens à Kisumu .Nous partons  des conditions de vie des populations  et des conditions de leur amélioration  en nous appuyant  sur la dynamique des collectivités territoriales .Cette approche qui part  de la base  pour contribuer à la dynamique d’intégration  et d’unité de l’Afrique est au cœur des objectifs de l’agenda 2063 de l’Afrique .

« Les collectivités locales sont le niveau de puissance publique le plus proche des populations »

  • Ce sommet accueille plus de cinq mille congressistes inscrits, maires présidents des villes et collectivités locales ministres élus locaux représentants des administrations centrales et régionales ainsi que des milliers de visiteurs et une centaine d’exposants .On remarque que les collectivités territoriales sont en pole position .Pour quelles raisons ?

Africités c’est  5 jours sur un site donné autour d’un thème donné « le rôle des villes intermédiaires d’Afrique dans la mise en œuvre de l’agenda 2030 des Nations unies et de l’Agenda 2063 de l’Union africaine ». Africités c’est la rencontre et la réunion de tous les acteurs pertinents de la transformation de nos sociétés autour des collectivités territoriales. Celles-ci sont le niveau de puissance publique le plus proche des populations, elles doivent donc disposer du plus d’autonomie possible. L’image la puissance publique est reflétée en premier lieu par la manière par laquelle les collectivités territoriales gèrent le quotidien des populations. Un Etat fort est un Etat fortement décentralisé et il n’est qu’à regarder les exemples de par le monde. Durant ces jours, nous allons réfléchir à comment faire partir le développement de l’Afrique, son intégration et son unité à partir de ses territoires.

Les territoires les plus adéquats pour cette réflexion, ce sont les villes intermédiaires qui représentent 30% de la population du continent et qui croissent comme je l’ai dit 2 fois plus vite que les grandes villes. C’est dire l’importance de la dynamique démographique qui se conjugue à la dynamique économique. Je rappelle  que les politiques des territoires concernent la planification  et la programmation des villes intermédiaires , le renforcement des ressources humaines , l’amélioration des politiques environnementales , l’inclusion sociale et l’égalité des genres  et l’économie numérique et les systèmes d’information .Nos propositions tourneront autour de ces points clefs pour se traduire  en programme de planification des villes intermédiaires  en partant du local  ,en redéfinition de l’armature urbaine africaine pour donner une plus grande visibilité aux villes  intermédiaires  et en un recentrage du développement africain sur les territoires  précisant les orientations de l’Agenda 2063 de l’Union africaine .

  • La dynamique démocratique avec la démocratie participative est tout aussi importante avec l’émergence de ces nouveaux acteurs de la société civile, les jeunes, les femmes… Quelle importance donnez-vous à la question de la gouvernance à Kisumu ?

Les villes intermédiaires  permettent d’ancrer la culture de la bonne gouvernance, le pratiques démocratiques le respect des droits humains, l’état de droit. A l’échelle des Collectivités territoriales CT on retrouve le lien avec les institutions de proximité  .La mise en place des CT dotées de conseils et des exécutifs  élus est la règle et permet la participation des populations à la gestion de leurs propres affaires .La culture de l’Afrique est une culture de discussion de conversation jusqu’à ce que l’on trouve un consensus. C’est pour cela que l’on parle de palabres africaines jusqu’à ce que l’on trouve un consensus .Cette palabre dont on se moque parfois , c’est la constitution d’une vision commune de compromis successifs qui donne tout son sens au « vivre ensemble »en évitant les clashs .Tout est mis en place pour que les mécanismes y compris les jugements de différents soient des occasions de conserver l’harmonie sociale faute de quoi on peut faire des erreurs qui peuvent couter très cher parfois en vies humaines .Nous devons préserver nos valeurs , les enrichir et les  hybrider  avec celles qui viennent de l’extérieur pour être à la hauteur des changements  et transformations qui surviennent .

Programme Africités 9 

Les sessions sont regroupées dans des ensembles qui organisent et structurent les contenus d’Africités 9. Des synthèses pour chacun des ensembles seront préparées pour les sessions politiques et pour les actes d’Africités 9.

Cinq ensembles de sessions concernent :

– La déclinaison de la thématique des villes intermédiaires,

– Les politiques et stratégies à mettre en œuvre pour améliorer la contribution des villes intermédiaires à la réalisation de l’Agenda 2030 des Nations Unies et de l’Agenda 2063 de l’Union Africaine,

– La définition de coalitions avec les différentes catégories d’acteurs locaux dont le partenariat avec les villes intermédiaires est nécessaire à la contribution de ces dernières à la transformation structurelle du continent africain,

– Les sessions proposées par les autorités nationales et locales kenyanes, et

– Les sessions qui déclinent le programme de CGLU Afrique.

Sept thèmes prioritaires font l’objet de Journées dédiées :

  • Journée Climat ;
  • Journée Culture ;
  • Journée Diaspora ;
  • Journée Digital ;
  • Journée Femmes ;
  • Journée Jeunesse ;
  • Journée Planification urbaine.

Des moments forts de communication seront organisés pour chacun de ces thèmes prioritaires.

La déclinaison du thème central sur les villes intermédiaires africaines suivra l’ouverture officielle du sommet et la conférence introductive prononcée à cette occasion. Cette déclinaison se fera dans les cinq sessions suivantes :

1- la place des villes intermédiaires dans la dynamique de peuplement et l’urbanisation de l’Afrique ;

2- la contribution des villes intermédiaires dans le développement économique de l’Afrique ;

3. La réponse à la pandémie COVID-19 dans les villes intermédiaires ;

4- Le rôle des villes intermédiaires dans la transformation sociale et culturelle de l’Afrique ;

5- Le rôle des villes intermédiaires dans l’intégration du continent africain.

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