L’identité comme politique culturelle ?

Nabil Bayahya

Par Nabil Bayahya

Il y a quelques années, j’ai prédit la fin des politiques culturelles, au motif que les technologies de l’information avaient permis une démocratisation culturelle bien plus importante que ne l’avait rêvé n’importe quelle administration. La culture sur Internet est devenue abondante, gratuite, et libre. Mais ce nouvel espace a paradoxalement fait de la culture une consommation de masse au détriment de la qualité, avec une standardisation des codes, des pratiques, et même des idées. Un modèle dominant occidental et consumériste s’y est imposé pour produire un homo numericus déraciné. C’est ainsi que l’identité culturelle des peuples comme des individus s’est perdue dans un ensemble qui ne supporte pas les particularismes.

Est-ce à dire que l’identité culturelle serait devenue ringarde, obsolète, ou inutile ? L’identité culturelle est l’ensemble des pratiques qui distinguent un individu par rapport au groupe, ou un groupe par rapport à un ensemble plus vaste. Elle leur donne une conscience de soi, et de ce fait un espace de liberté. Les anciens pays colonisés le savent bien : l’indépendance commence toujours par une prise de conscience identitaire. Aussi, face à une hégémonie culturelle telle que la mondialisation, les politiques culturelles sont à nouveau mobilisées pour la sauvegarde de l’identité.

Pourtant, identité et politique n’ont pas toujours fait bon ménage. Les dérives totalitaires se sont souvent appuyées sur des administrations culturelles chargées de valoriser l’identité, et de sérieux gardes fous doivent permettre de les contenir.


La démocratisation culturelle contre l’identité

Les premières politiques culturelles n’ont jamais beaucoup traité de l’identité. La notion de culture comme synonyme de savoir est apparue au XVIIIè siècle sous la plume de Voltaire, avec une ambition d’universalité qui cadre mal avec les particularismes, assimilés aux traditions, aux croyances ou même aux superstitions. Les premières politiques culturelles qui s’en suivirent à la Révolution française se sont données pour objectif d’éduquer ou même rééduquer le peuple, de même que la colonisation devait civiliser les peuples prétendument arriérés.

Pendant plus d’un siècle, les administrations culturelles, dont la France a été l’initiatrice, n’ont pas dévié de cette mission décrite par André Malraux comme “permettre à tous l’accès aux œuvres les plus précieuses de l’humanité”. Jusqu’aux années 70, la politique culturelle a été centrée sur l’éducation, avec les réseaux de bibliothèques, les chaînes publiques aux programmes contrôlés, les grands théâtres ou orchestres d’Etat, soit un réseau médiatique d’une redoutable efficacité pour disséminer une orthodoxie culturelle, littéralement la “pensée juste”.

La politique culturelle comme arme de domination ?

Le premier âge de la politique culturelle, la “culture pour tous”, a ignoré voire combattu l’identité au nom d’une hiérarchie des cultures, hiérarchie sociale, territoriale, internationale, ou même ethnique.

Pierre Bourdieu en a le premier souligné la violence qu’il a qualifiée de “symbolique”, à cause de l’apprentissage que nécessite l’accès à ces cultures dominantes pour en maîtriser les codes. Ses travaux ont dépeint la politique culturelle comme un système de domination des élites sur des populations rabaissées par leur supposé manque de culture, et sommées de faire toujours plus d’efforts pour rattraper un niveau qu’elles n’atteindront jamais parce qu’entre temps les maîtres du jeu en auront changé les règles.


On a pu penser que le Maroc faisait exception à cette violence culturelle grâce à un système colonial non seulement respectueux mais même protecteur de son identité. Toutefois l’administration culturelle du Protectorat avait non seulement le regard extérieur d’une puissance dominatrice, mais à travers la valorisation des palais et des symboles du pouvoir dont elle ne connaissait que l’apparence, elle recherchait dans l’iconographie marocaine les signes de sa propre puissance pour la mettre au service de son projet politique.

Le système de la mondialisation rappelle beaucoup ce “soft power” de la politique culturelle comme arme de domination massive. On lui reproche certes d’abaisser le niveau culturel en propageant une sous culture de masse, reprenant le procès tenu dans les années 80 à la société de consommation, mais la mondialisation n’en promeut pas moins un modèle social de réussite financière, à la fois élitiste et arrogant.

La culture pour chacun au service de l’identité culturelle

C’est en réaction à cette violence culturelle qu’est né dans l’immédiat après guerre le concept de diversité, notamment avec les travaux de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss. En étudiant les peuples qualifiés avec condescendance de “primitifs”, il a tenté de montrer que leurs modes de vie, leurs modes de pensée, et leurs modes d’expression sont tout aussi élaborés, voire davantage que ceux qui les méprisent. Il en conclut qu’il n’existe pas de hiérarchie des cultures, mais uniquement des différences.

Les politiques culturelles ont alors réhabilité les traditions qu’elles avaient rabaissées au niveau du folklore, pour les faire revivre. Cela s’est traduit par des politiques plus ciblées sous forme de projets subventionnés à plus ou moins grande échelle pour promouvoir l’artisanat local, la musique traditionnelle, ou même la chanson de rue et le street art.


A la “culture pour tous” a succédé la “culture pour chacun”, avec pour valeurs fondamentales l’égalité et la diversité. Elle a fait de la politique culturelle une branche des droits de l’homme, et a été gravée dans le marbre de l’Unesco en 2001 avec la Déclaration pour la diversité culturelle. Le texte en donne les bonnes pratiques, telle l’inclusion, que le Maroc a pleinement appliquée avec la création de l’IRCAM et la Constitution de 2011.

La dérive identitaire

Malgré leur bienveillance, les droits de l’homme n’en ont pas moins une dimension machiavélique qui peut se retourner contre eux. Les étudiants le savent bien : la maîtrise des langues véhiculaires est un prérequis, qui ferait de la scolarité en amazighe un sérieux handicap pour des études supérieures qui ne sont à ce jour dispensées qu’en arabe ou en français, et de plus en plus en anglais. Le résultat est alors le même qu’avec la “grande culture”, avec le risque d’une réaction protectionniste qui peut vite dériver vers le communautarisme.

C’est d’ailleurs en réaction à l’hégémonie culturelle française que le romantisme allemand avait inventé au XIXème siècle le concept de “génie du peuple”, qui considère que les individus composant une société sont formatés par cette dernière, et que leur performance intellectuelle est surtout le fruit d’une dynamique nationale, une culture, qui leur fournit la substance qui leur permet de s’exprimer. Dans leur esprit, Mozart et Kant ne sont que des manifestations du génie allemand, qu’une politique culturelle efficace a pour fonction de sacraliser pour produire ses talents. Mais ces mêmes Allemands en sont arrivé à l’ “Übermensch”, au surhomme, avec les conséquences que l’on sait.

Ces nations en quête d’identité commencent d’ailleurs toujours par revisiter leur histoire pour n’en sortir que quelques figures charismatiques sublimées auxquelles les contemporains s’identifient à coup de propagande. Et lorsque cette identité se trouve menacée par la démographie et protégée par un système politique, elle peut devenir brutale. C’est pourquoi Lévi-Strauss lui-même, en tant que Juif ayant dû fuir le nazisme, a toujours été mal à l’aise avec la notion d’identité culturelle dont il savait que par nature elle conduisait à l’affrontement