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L’image et le syndrome de la réclusion !

Par Kamal F. Sadni (Gėopoliticien)

Un ami, alors que nous sirotons notre café matinal, m’apostrophe : ‘Que penses-tu de ce qui se passe avec cette histoire d’espionnage ?‘ J’écarquille les yeux, car généralement, ce type de questions ne lui ressemble pas. Il enchaîne : ‘L’image de notre pays est écorchée‘. Devant mon mutisme, il rectifie :’ Je sais que c’est un procès d’intention et que notre pays est visé, mais son image est néanmoins entachée.’

Je développe, à mon tour, un argumentaire que n’interrompt, de temps à autre, que le bavardage de clients dont la plupart ne porte pas de bavettes malgré les injonctions des autorités afin de limiter la propagation de Covid-19. Nombreux sont ceux qui croient que la pandémie est une supercherie et qu’elle entre dans le cadre de ‘la théorie du complot’ ; une idée soutenue pas des figures publiques et une horde spécialisée dans le lynchage médiatique dans les quatre coins du monde. Mon ami ne semble pas convaincu. A l’instar de la plupart de ses concitoyens, il considère comme comptant tout ce qui est débité à partir de la rive nord de la Méditerranée et outre-Atlantique. Cette conversation aussi bien que des dizaines de partages que j’ai reçus sur mon portable sur l’affaire Pegasus m’ont édifié pour pondre ce papier.

 En voici, les grandes lignes. Je ne vais pas évoquer la diatribe et le bras de fer entre le Maroc et ses détracteurs, car le pays vient de porter plainte contre eux les sommant de produire des preuves et clore le débat. Je ne m’attarderai pas sur l’impression qui se dégage quant à la dimension chantage qui devient de plus en plus évidente pour interférer dans les choix du Maroc en matière de politique économique et sociale et principalement en matière de politique étrangère.

Ce papier ambitionne trois choses : (i) l’examen de la notion de honte (hchouma) et sa corrélation avec celle de l’humiliation, (ii) la conviction intériorisée chez des acteurs occidentaux plus puissants d’avoir le droit d’entretenir la culture de l’appropriation et la refuser aux autres et (iii) la mentalité du danger en provenance des pays dits mineurs, c’est-à-dire, incapables de décerner le mal du bien et la nécessité, en conséquence, de les mettre sous tutelle.

L’image, ce cauchemar qui hante l’esprit des hommes. Il faut l’entretenir coûte que coûte. Importe peu si elle est construite sur la base du bluff, de la machination, de la manipulation, de la soumission, de la débandade, de la fuite en avant et du retranchement dans des certitudes galvaudées.

Pourtant, il fut un temps où certaines images étaient identifiées à la fierté et à la gloire nationale. Des psychanalystes, des sociologues et des sémiologues s’y sont attelés pour en déceler la signification et la portée. Il me sied de développer mon argument à travers (i) le spectacle dont les auteurs ont été des chefs d’Etat, (ii) l’image qui fait mouche à travers la télé-réalité, (iii) l’image magique produite par la photographie et le cinéma et (iv) le convoi d’expulsés forcés de quitter leurs biens pour payer le prix de conflits et divergences politiques entre Etats.

→ Lire aussi : Quand le complot Pegasus commence à tomber tel un château de cartes

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la télévision en noir et blanc était un moyen de distraction choyé, depuis le triomphe du film ‘Citizen Cane’ d’Orson Welles (O. Welles, 1 mai 1941) ou l’ascendance de Bernays sur les vertus de la publicité et de la consommation de masse (E. Bernays, 1928).

Et cela commence par cette image de Nikita Khrouchtchev, Chef de gouvernement de l’URSS, le 23 septembre 1960, en train de frapper son pupitre à l’Assemblée générale de Nations unies à l’aide de sa chaussure en vue de s’octroyer le droit à la parole.  Une image immortalisée à l’aune de guerre froide, au lendemain de la guerre d’Indochine (1946-1954), en pleine guerre du Viêtnam (1955-1975) et de la crise de Berlin (1958-1963) débouchant sur la division de la ville entre l’Est et l’Ouest.

Ensuite, cette phrase laconique mais pleine de signification politico-idéologique du Général Charles de Gaulle lancée le 10 septembre 1960 à propos de la guerre du Congo : ‘ Ce machin qu’on appelle l’ONU’. Les Nations unies ne devraient pas se prendre trop au sérieux et dicter leur volonté aux puissances victorieuses de la Deuxième Guerre mondiale.

Mouammar Kadhafi n’est pas en reste. A l’occasion de son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2009, il vilipende l’Organisation en citant aléatoirement quelques articles de sa Charte avant de la jeter derrière lui.  Pour lui, elle est aussi inutile et incapable de résoudre les conflits internationaux que les discours fades prononcés par les Chefs d’Etat et de Gouvernement des pays membres.

De même que les images transmises en direct en 1990-1991, à l’occasion de la Deuxième Guerre du Golfe versent dans le même registre. L’Irak envahi par les forces de la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis sur la base d’informations infondées. CNN se taille la part du lion dans une course effrénée à la manipulation de l’image et de l’esprit.

L’entrée du système international dans l’ère de la supériorité de ce qui devait être appelé plus tard ‘Soft Power’ (J. S. Nye Jr., 2004) change les paramètres de la perception de l’image. Le triomphe des paradigmes échafaudés par Francis Fukuyama, Samuel Huntington et Bernard Lewis, et plus tard, par Bernard-Henry Levy ou Bernard Kouchner boucle la boucle. L’image retenue du drame irakien est celle d’un pays dévasté et une recomposition de l’échiquier géostratégique favorable à une poignée d’acteurs qui font de la sous-traitance géopolitique.

Enfin, cette photo époustouflante d’un vautour en train d’attendre paisiblement la mort d’un enfant soudanais agonisant avant de s’emparer de son cadavre. ‘La fillette et le vautour’ qui a fait le tour du monde sans changer rien aux rapports de forces ni dans la symétrie ni dans l’asymétrie. Le photographe Kevin Carter qui a pris cette photo en 1993 obtient, en 1994, le prix Pulitzer de la meilleure photo. Il n’en pouvait plus pour autant et se suicide quelques mois plus tard. Le fait qu’il ait laissé une note pour expliquer les raisons (dites économiques et financières) de sa decision de mettre fin à sa vie, n’est que la partie visible de l’iceberg.

L’expulsion le 18 décembre 1975 de 45000 marocains dépouillés de leurs biens par Houari Boumédiène vers les frontières marocaines le jour de l’Eid al-Adha en représailles à la Marche verte préludant à la récupération par le Maroc de ses territoires sahariens doit toujours interpeller. L’Association pour la défense des Marocains expulses d’Algérie (ADEMA) créée en 2005 ne cesse de rappeler cette tragédie.

Ce sont ce genre d’images qui doivent donner des insomnies et faire sentir la honte et l’humiliation. En effet, le rapport entre l’image et le sujet est aussi important et déroutant que le paradigme de Roland Barthes sur le signifié ou le signifiant (R Barthes, 1957) ou les paramètres ‘variable indépendante’ et ‘variable dépendante’ pour expliquer la causes à effet.

La retenue hantise, la retenue complice et le souffle de la réclusion

‘La diversion savante’ est une expression dont je raffole. Le terme utilisé dans le langage militaire anglo-saxon est ‘deception’. C’est-à-dire, induire l’ennemi en erreur pour le cueillir à froid. La cible la plus prisée est un adversaire éveillé, mais ne disposant pas de suffisamment de ressources pour tenir la route ou sortir vainqueur de la confrontation directe.

Alors, l’arme la plus efficace est l’injection dans l’entendement de la cible des doses contrôlées de doute, de manque de confiance en soi, de phobie à même de la mettre dans un état de déni. A défaut, la contraindre à ne plus oser mettre le nez en dehors de l’espace qui lui est réservé.

Bernays, pionnier de la publicité, des relations publiques et du conditionnement de la masse au service des grandes multinationales aux Etats-Unis, durant les années 1920, a balisé le terrain au machiavélisme moderne. Son astuce par excellence était de se jouer des règles de la démocratie pour permettre ‘à la minorité intelligente’ de contrôler le système de bout en bout et de jouer des tours à la conscience sociale (E. Bernays, 1928).

Cette ‘minorités intelligente’ décrite de belle manière par Orwell (G. Orwell, 1949′, se vante d’avoir des héritiers dans les démocraties occidentales plus mercantiles de nos jours que samaritaines comme elles le prétendaient dans le passé. La campagne dont sont victimes un certain nombre pays de l’Est et des pays du Sud, dont des pays de l’Europe centrale, du Moyen Orient et d’Afrique ne sort pas de ce schéma tactique : asservir en insufflant le souffle de la réclusion.

Les instigateurs de cette campagne ont des adeptes dans les societés cibles. Une structure mentale habituée à la résignation et à l’acceptation de ce qui vient de l’Occident dominateur comme une verité sacrée. Pas d’espace, pas de temps mort pour se faire une idée la tête reposée. Et l’observation de mon ami, une très brave personne écorchée dans son amour propre, selon laquelle ‘l’image du Maroc est entachée’ est la description limpide de cette mentalité de résignation et de retenue exagérée.

L’observation rappelle les péripéties du film magistral ‘Androman…de sang et de charbon’ (d’Azelarab Alaoui Lamharzi, 2012) qui trace l’histoire d’un charbonnier qui décide de changer sa fille en un garçon pour transmettre le métier de ses ancêtres à un descendant garçon qu’il n’a pas pu avoir. La mentalité de ‘hchouma’ quelle que puisse être la cause, même si elle est injuste et productrice de chaos futur.

La mentalité de hchouma, de soumission, mais aussi celle de la dénonciation du crime de lèse-majesté. Cette fois-ci, les efforts sont conjugués pour clouer le bec à celui qui oserait prétendre se positionner sous une petite lueur d’existence. Existence non pas pour se mesurer aux autres, mais tout simplement pour marquer son petit espace. Eh bien ! Non. Pas droit.

Cela rappelle la chanson fétiche de Salif Keita en1989, ‘Nous pas bouger’. Le chanteur griot malien dénonce l’expulsion de 101 maliens de France. La phrase d’Osman Sembene, cinéaste sénégalais parlant des anciens colonisateurs : ‘Ils nous regardent comme des insectes’ sonne comme une prémonition. Elle traduit un cri de révolte pour refuser d’être pris pour une marionnette.

La palme d’or de cette perception étriquée peut être attribuée d’une part, à la journaliste de France 24 (qui, de par ses origines, aurait souhaité ne pas être placée par ses employeurs dans cette situation aussi inconfortable) qui exige que le Maroc produise des preuves qu’il est innocent dans l’affaire de Pegasus au lieu d’attaquer ses détracteurs en justice. Une véritable leçon de l’irresponsabilité journalistique et de l’exécution d’un agenda déjà préétabli sans présomption d’innocence.

De l’autre, la déclaration attribuée à la Chancelière allemande Angela Merkel selon laquelle, il faut faire en sorte que les logiciels espion ‘n’arrivent pas entre les mauvaises mains’ –sous-entendus du tiers-monde. C’est comme si tous les acteurs étatiques appartenant à cette catégorie, dont la classification est d’ailleurs dépassée, étaient des Etats parias (Rogue States). Que les pays dits démocratiques s’exercent à l’espionnage les uns contre les autres, serait un moindre mal. Mais de grâce ! pas ces apprentis sorciers qui sortent de l’anonymat pour venir jouer dans le jardin des grands.

En somme, pour l’une comme pour l’autre, le droit de l’ascendance informatique et de la défense de la sécurité nationale doit être l’apanage et l’exclusivité des Etats dits démocratiques. Les autres ? Faites circuler s’il vous plaît !’ C’est le privilège de l’appropriation.

Si pour la journaliste de France 24, on peut trouver des excuses (l’épée de Damoclès relié en filigrane à l’obligation de résultat), on ne peut pas dire autant pour la Chancelière allemande, une femme de conviction et de principe. Plus magnanime à son égard, on ne saurait lui faire observer mieux que Johan Wolfgang von Goethe : ‘Die Weisheit ist nur in der Wahrheit’.

 Cependant, on ne peut s’empêcher de lui faire remarquer que l’Allemagne, au même titre que la France, ont été les premiers à encourager le transfert de la technologie nucléaire à l’Iran durant les années 1970 avant le lâchage du Shah et la prise du train en marche au lendemain de la révolution islamique en 1979. On connait les dégâts maintenant que ne pouvaient réparer ni ‘le dialogue critique’ des années 1990 (et repris en 2004), ni l’accord de Genève de 2015 et encore moins les négociations laborieuses actuelles qui se trouvent dans l’impasse.

Etre vigilant à la prolifération des armes de destruction massive est une bonne chose, sauf que dans la réalité, des intérêts diffus laissent faire. Ils l’ont fait à la veille et au lendemain de la décomposition de l’Union soviétique. Ils ont récidivé sur des terrains secondaires en Asie centrale, au Moyen Orient et Proche Orient, en Amérique latine, en Amérique centrale et en Afrique.

 L’image de pays vassaux n’est pas effacée de la boussole des anciennes puissances coloniales. Et à chaque fois qu’un pays tente de lever la tête, on lui fait signifier ce à quoi il peut être subjugué. En réalité, l’Occident étatique panique et sème le désarroi dans l’Occident valeurs universelles.

La vulnérabilité ascendante et le chamboulement de la hiérarchie des acteurs

La vulnérabilité technologique, la vulnérabilité sécuritaire et l’arrogance de déjà-vu est une trilogie qui décrit un passage à vide dans l’entendement de certains acteurs étatiques du Nord comme du Sud.

Les Occidentaux se rendent compte que le fossé entre les pays se rétrécit et ils doivent compter non seulement avec les adversaires patentés, mais avec leurs nouveaux alliés potentiels acteurs du Sud. Il n’y a pas si longtemps, le transfert de technologies était très restreint et se faisait au sein d’un club de privilégiés. Certes, les membres du club se disputaient de temps en temps, se permettaient des coups tordus pour le plaisir de ne pas s’ennuyer, mais ils veillaient au grain pour ne pas se faire coiffer au poteau.

La mondialisation les a supplantés. Maintenant, ils souhaitent revenir en arrière. Pas possible. Alors, à défaut d’empêcher le monde numérique de devenir planétaire, ils se créent des boucs émissaires. Ils pataugent. Ils se rabattent sur les recettes traditionnelles de l’hypnotisation à distance pour ne pas rendre le tablier.

 Or, si histoire de Pegasus a quelques chose de passionnant, c’est qu’elle met à nu la loi du marché qui ne fait que dalle de l’éthique et de la morale. L’entreprise NSO fait du business et il le fait majoritairement avec les pays européens. Son président exécutif l’a déclaré et a dévoilé les conditions qui président à la vente du logiciel incriminé. Son acquisition est très chère et aucune transaction n’a été faite avec le Maroc.

La banalisation des nouvelles technologies de l’information devient un risque. L’arroseur arrosé et la limite du play-back qui ne fait pas d’un chanteur (ou maître-chanteur) une vedette incontestée. Au lieu de confirmer l’hégémonie technologique, politique, économique et diplomatique d’une poignée d’acteurs étatiques et non étatiques (le complexe industrialo-militaire en tête de liste), les nouvelles technologies de l’information bousculent la hiérarchie des acteurs.

Que dit le Maroc ? Une chose simple qui ne sacrifie pas aux détails. Il n’accepte plus le double langage ni dans ses relations difficiles avec ses détracteurs, ni avec ses amis ou prétendument alliés. Il en fait preuve depuis des années déjà.

Sur le principe de l’autodétermination, la diplomatie marocaine a décortiqué les résolutions 1514 et 1541 de l’Assemble générale des Nations unies adoptées en 1960 portant respectivement sur la ‘Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et peuples coloniaux’ et les ‘Principes qui doivent guider les Etats membres pour déterminer si l’obligation de communiquer des renseignements, prévue à l’alinéa e de l’Article 73 de la Charte, leur est applicable ou non’ (Kamal F. Sadni, 2021).

Ensuite, la diplomatie marocaine rappelle, comme elle ne cesse de le dire depuis quatre décennies, que c’est lui qui, au début des années 1960, a inscrit la question de la décolonisation devant la Quatrième Commission des Nations unies. Elle insiste sur le fait que c’est ‘la Jama’ sahraouya’, constituée par l’Espagne pour organiser un référendum d’autodétermination favorable à Madrid, qui a présenté l’allégeance au Roi du Maroc et entériné de fait comme de droit la récupération par le Maroc de ses provinces du Sud, d’ailleurs, confirmée par l’accord de Madrid de 1975.

 Enfin, la diplomatie marocaine exhorte les anciennes puissances coloniales de sortir de ‘leur zone de confort’, de ne plus jouer de la duplicité et d’arrêter d’alimenter le feu de l’équilibre de puissance entre les pays d’Afrique du Nord, notamment le Maroc et l’Algérie. Elle leur demande de méditer le geste courageux des Etats Unis, le 10 décembre 2020, qui reconnaissent la souveraineté du Maroc sur ses Provinces du Sud après plus de quatre décennies de persistance de ce conflit régional. Le même message est adressé à l’Algérie et à certains pays européens qui ne sont pas indemnes des turbulences indépendantistes.

A l’Algérie, la diplomatie marocaine, répond à une agression juridico-verbal du nouveau-ancien ministre des affaires étrangères à l’occasion de la réunion ministérielle des pays membres du Mouvement non-aligné les 13 et 14 juillet 2021 à Bakou.

La diplomatie marocaine rappelle le cas de la Kabylie. Il n’y a pas une interprétation à la carte du principe de l’autodétermination ni en termes des résolutions 1514 et 1541, ni en termes de l’évolution du système international vers le renforcement de l’intégrité territoriale des Etats qui prime sur le principe de l’autodétermination. Un principe introduit à la demande de Nikita Khrouchtchev en pleine exacerbation de la guerre froide et à deux ans du déclenchement de la crise des missiles d’octobre 1962 (dans la foulée de la tentative d’invasion de Cuba en 1961 par des opposants cubains plus connue sous le nom de la baie des Couchons). Cette crise avait failli déclencher une troisième guerre mondiale.

La diplomatie marocaine demande aux détracteurs de ses intérêts l’abandon de l’expression figée de ‘décolonisation’ du Sahara marocain qui ne se trouve dans aucune résolution du Conseil de sécurité s’y rapportant. La vulnérabilité change de camp et donne des sueurs froides à ces acteurs qui jouent le malin à des fins hégémoniques plus visibles que jamais. Pour autant, le Maroc ne soutient pas le morcellement des Etats indépendants.

Et c’est tout à fait surprenant que des sensibilités marocaines pourtant  bien au fait des tenants et aboutissants de l’hostilité algérienne à l’égard de leur pays qui se sentent moins à l’aise en prônant le conseil des vielles recettes stériles telles que : ‘Il ne fallait pas répondre et laisser le temps au temps.’ Cela fait cinq décennies que le Maroc privilégie la raison à la passion. Il n’a rien obtenu, si ce n’est l’hostilité érigée en doctrine politique et militaire chez son voisin de l’est.

C’est comme, observait déjà un ami il y a quelques mois, si ces personnes avaient peur que s’ils se prononçaient contre certaines puissances, ils se condamneraient à ne plus obtenir de visas de leur part. Gageons, qu’il ne s’agit là que d’une boutade, témoignage de la vivacité de l’esprit et du souci de décongestionner l’atmosphère.

 Pourtant, le Maroc, tout en restant vigilant, n’est pas épris de la logique de la guerre. De même que ceux qui reprochent au Maroc de croiser le fer avec plus d’un pays (Espagne, Allemagne, Algérie, et un peu plus tôt avec les Pays-Bas et certains pays scandinaves), la réponse est simple, ce n’est pas Rabat qui a commencé. Et c’est son droit le plus légitime de se défendre.

Est-ce que le Maroc a les moyens de résister aux différents assauts ? Oui, la sécurité psychologique, la défense de son intérêt national, la fidélité aux principes de bon visnage et de résolution des conflits par la voie pacifique. Et plus importante encore, est la quintessence de tout cela : la marche vers le développement malgré les écueils.

Il est tout aussi surprenant de constater que tous ceux en Europe occidentale qui dénoncent les pays du tiers-monde sont des déçus de l’échec de l’idéologie communiste dans ses variantes trotskiste et léninistes à s’imposer dans le monde dit ‘libre’. Ils adoptent un esprit revanchard et se tournent vers les pays du Sud pour se refaire une nouvelle raison. En cela, ils rejoignent les néoconservateurs américains qui, le vent en poupe durant les années 1990-2000, constituaient un patchwork bon pour foutre le désordre partout où la boussole faisait escale.

Est-ce que tout est rose au Maroc ? Le Maroc ne l’a jamais prétendu –du reste il se refuse que l’on y conduit les yeux fermés pour caresser son ego et le cueillir à froid après. Nombreuses sont les études qui attestent de cette option stratégique de faire du pays un modèle pour les marocains et rien d’autre; un pays qui donne de l’espoir pour couper court avec le mégalo-pessimisme qui frise le ridicule et qui tue en plus.

 Et c’est le souffle de la renaissance à soi, sans chercher à indisposer les autres, qui rafraichie la mémoire des amnésiques de fortune ; une thèse développée dans un ouvrage récemment publié et qui mérite une lecture posée tant il y a de quoi remplir le verre à moitié vide à moitié plein (D. Chabi, 2021). L’auteur prend le risque mais relève le défi de démontrer que le charisme d’un leader est apprécié non seulement dans l’image qu’elle projette, mais aussi dans les décisions courageuses et éclairées qui scandent avec le rythme de son époque et s’inscrivent dans une vision d’avenir aussi cohérente que prometteuse.

L’hypnotisation à distance

Que ceux qui s’offusquent de voir le Maroc courir plusieurs lapins à la fois, ne se trompent pas de débat. Ils n’ont qu’à méditer la virulence avec laquelle les ressortissants algériens ont riposté à la simple mise au point de la diplomatie marocaine à la diplomatie algérienne sur la perception du principe de l’autodétermination à la carte.

Même ceux qui se présentent comme des opposants au régime en place, se sont fédérés pour épingler le Maroc. Et ils ont raison de défendre l’intégrité territoriale de leur pays. Qu’ils soient tout aussi démocrates et reconnaissent que le Maroc a récupéré définitivement ses Provinces du Sud et que le dossier du Sahara ne doit plus être considéré comme un fonds de commerce par l’utilisation malveillante de la carte des droits de l’Homme.

 Le Maroc dit que sa coopération avec les pays amis dans la lutte contre le terrorisme et les réseaux du crime organisé est totale, mais il ne peut accepter d’être ‘un subalterne’ ou ‘un gendarme’ pour leurs beaux yeux. Ses services secrets sont respectés aux dires des occidentaux eux-mêmes qui les saluent publiquement pour avoir fait éviter à certains pays des bains de sang. Le Maroc ne doit pas servir de tremplin ou de bouc émissaire dans les luttes inter-organisations en matière de sécurité nationale dans de nombreux pays européens –ou pire, entre les politiques et les sécuritaires.

Alors l’image ? Et le Maroc est en droit de se débarrasser des clichés et se tourner vers l’avenir. Une image… C’est tout. Comme la manipulation et la vindicte dont il fait l’objet. Une image. C’est tout. Et une prise de conscience que, désormais, il ne peut compter que sur lui-même. Il rejette dans la forme et le fond tout comportement cherchant à le coincer dans le carré de ‘L’impuissance apprise‘ (Martin E.P Seligman 1975).

La honte ! L’humiliation ! Que les détracteurs se regardent dans une glace…. Depuis son indépendance, le Maroc le fait de manière épistolaire. Et c’est pourquoi il s’adapte, se remet en cause, s’ouvre sur l’extérieur, se ressource dans ses valeurs et avance à son rythme. Et ce n’est pas un logiciel qu’il clame n’avoir jamais acquis qui va lui faire voir rouge. Ah l’image…

L’image, c’est cette contradiction fondamentale entre le souci de promouvoir la démocratie et les impératifs de la limitation des libertés individuelles que consacrent toutes les lois antiterroristes adoptées partout dans le monde, au lendemain des attentats terroristes du 11 septembre 2001 qui ont frappé les États-Unis.

 L’image, c’est cette alchimie de ‘la discrimination positive’ et la persistance des disparités sociales et ethniques. L’image, c’est cette cérémonie de l’attribution du Prix Nobel de la paix à des figures de proue des pays du tiers-monde dont le rayonnement s’évapore aussitôt la cérémonie terminée. Je pense à Tawakol Karman en 2011, à Malala Yusafzaie en 2014 et au quartet tunisien pour son soutien à la transition démocratique en Tunisie.  L’octroi du prix de Nobel de la paix respectivement en 2011, 2014 et 2015 n’a mis fin ni à la tragédie que vivent le Yémen et l’Afghanistan par la faute, en grande partie, de l’intervention étrangère, ni au labyrinthe institutionnel qu’expérimente encore la Tunisie.

Je pense aussi à ces écrivains et journalistes africains, arabes moyen-orientaux, asiatiques et latino-américains qui sont adulés en Occident pour avoir écrit sur des sujets qui font mal à leurs pays d’origine. Ces amoureux du verbe ont raison de le faire, mais cela n’empêche pas de dire que la plupart d’entre eux est déçue.

Car ces écrivains, talentueux du reste, restent des citoyens de second rang et certains de leurs produits sentent la manipulation. Ils ne sont pas loin d’être perçus comme des passoires voire ‘as carpet’ pour utiliser une expression anglaise plus directe. Tous les prix, notamment le Prix Nobel de la paix, font partie du Soft Power comme le signale Joseph Nye déjà cité dans cet article et servent de moyen de marchandage pour permettre à certaines démocraties occidentales de faire amende honorable.

Intervention étrangère ! Parlons-en ! Le droit humanitaire d’intervention en Somalie…. Et la Somalie est toujours déchirée, et incapable de se prendre en charge. L’image ! C’est surtout ces corps jonchés à même le sol à la suite des attentats terroristes d’Asni à Marrakech en 1994, de Casablanca en 2003, de Madrid en 2004, de Londres en 2005, 2017, de Nairobi en 2013, du Bataclan à Paris en 2015, de Bruxelles, de Nice  et d’Istanbul en 2016, de Strasbourg en 2018, de Würzburg en Allemagne en 2021 qui doivent interpeller et pousser les gens  à vociférer à volonté. Ceci sans oublier la prise d’otages d’Al Khobar en Arabie saoudite en 2004 et la saccade d’attentats en Irak, en Syrie, au Liban qui n’en finissent pas de produire des victimes.

 Les services de sécurité ont eu à s’adapter aux nouvelles réalités du terrorisme international qu’il soit d’origine étatique ou l’œuvre de groupuscules extrémistes. Le Maroc ne fait pas exception. Au contraire, c’est grâce à son ouverture sur la coopération internationale que des attentats ont été évités de justesse en Europe et aux Etats-Unis.

L’image, c’est aussi celle de la prévention, de la mise en garde fraternelle et du conseil magnanime. Et l’on se rappelle du discours du Roi du Maroc au sommet Maroc-Pays du Golfe de Ryad du 20 avril 2016, où l’accent a été mis sur les dangers qui guettent le monde arabe, notamment les tentatives de changement de régimes et de partition des Etats arabes.

Le Souverain chérifien met en garde contre les nouvelles alliances visant la création des conditions de la division attentatoire à la stabilité dans la région et à la pérennité des Etats souverains.

Le Roi n’aurait pas été écouté. Le Maroc en tire les enseignements et se focalise sur son propre développement sans fermer la porte lorsqu’il est sollicité, comme en témoigne sa contribution à la recherche de solutions idoines aux dossiers libyen, palestinien, malien, pour ne citer que ceux-ci.

C’est ce type d’images qu’il faut retenir. Car, ce sont des performances de cette nature qui font jaser et qui dérangent. Le comble, c’est que les autres ont besoin du Maroc, mais s’évertuent à lui mettre les bâtons dans les roues. Importe peu leur nombre et leur force, ils doivent compter avec lui. Il ne peut plus permettre que l’on porte atteinte à ses intérêts qui revêtent pour lui -et ils le savent pertinemment- une dimension existentielle.

Le contrat est synallagmatique et le statut n’est pas asymétrique. Si certains pays, y compris les amis (ou prétendus tels) ont une interprétation différente, on pourra leur répondre en empruntant à Willie Nelson, ce chantre de la musique Country américaine, son verbe si percutant en disant que : ‘If it’s not something {they} get over, (…) it’s something {they better} get through ‘.

Notes

Azelarab Alaoui Lamharzi : ‘Androman …de sang et de charbon’ Film, 2012, 96 min, couleur ; un film dans lequel a brillé la pléiade d’acteurs retenus dont notamment l’actrice Jalila Tlemsi.

Barthes Roland : ‘Mythologies’, le Seuil, Paris, 1957.

Bernays Edwards : ‘Propagonda, Comment manipuler l’opinion en démocratie’, 1928, H. Liveright, New York. Tr. Française, Edition Découverte, 2007.

Chabi Driss : ‘Le Roi Mohammed VI souverain bâtisseur, essai sur le souverainisme marocain’, Edition Bouregreg, 2021.

Nye Jr. Joseph S.: ‘Soft Power, Means to Success in World Politics’, PublicsAffairs, New York, 2004.

Keita Salif : ‘ Nous pas bouger’, chanson phare de l’album Ko-Yan, 1989.

Orwell Georges: ‘1984’ Secker and Warburg, 1949.

Sadni Kamal F. : ‘ De la géopolitique en Afrique du Nord : feu de tout bois et coups d’épée dans l’eau’, Le Maroc Diplomatique, 28 juin 2021.

Seligman Martin E.P: ‘ Learned Helplessness’, Annual Review of Medicine, 23 (1): 407-41, 1975.

Welles Orson : ‘Citizen Cane’, Film, 1941, 119 min, noir et blanc.

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