LYNCHAGE : CES GENS QUI TUENT A BOUMIA

Boumia un petit carrefourNous publions un témoignage que Youssef Aït Lemkadem nous a fait parvenir sur le double lynchage de Boumia, survenu jeudi dernier et qui a provoqué mort d’homme. M. Aït Lemkadem, originaire de Midelt,  est un ancien professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Rabat, il est aussi membre de la Commission régionale des Droits de l’Homme et Président de la Fédération de l’Hôtellerie de Plein Air ( FMHPA).

Voici le texte de son témoignage :

« Boumia est l’un des gros bourgs de la province de Midelt. Situé dans l’angle issu de la jonction des deux massifs de montagnes, le haut et le moyen Atlas, il est construit  à l’embouchure d’une gorge, « imiyya » dont il tient son nom en amazighe : bou-imiyya. Il occupe un petit espace sur l’une des berges tranquilles d’une rivière dite asif n’mlwit (la Moulouya).

Sans histoires notables, Boumia a toujours été une terre d’accueil paisible de la tribu Ayt Mgild de la haute Moulouya. Pourtant, jeudi 16 juillet, deux jours avant la fin du mois sacré, un crime collectif a eu lieu au milieu du souk hebdomadaire fréquenté par la majorité des paysans de la région de Midelt. Deux voleurs avaient été lynchés par une foule furieuse et le plus âgé des deux a succombé à ses blessures avant d’atteindre l’hôpital. La nouvelle n’a pas pris l’allure d’un fait divers banal, au contraire, elle a vite intégré les sphères de la surenchère médiatique avec des supports filmiques qui ne correspondent pas à la réalité du drame.


En dehors de la tradition tribale amazighe qui protège les biens individuels et collectifs, dans les souks et ailleurs, notamment par la bastonnade « non mortelle » des brigands et des voleurs,  rien ne légitime cet acte collectif qui a donné lieu à un meurtre. Faire justice soi-même est aussi condamnable que dérober la bourse d’un malheureux paysan venu au souk pour lutter contre la misère de ses enfants. Les lois, au-dessus desquelles tout n’est rien, doivent être respectées. Seulement, il est des traditions séculaires qui ressemblent fort aux lois et qui président au maintien de l’ordre et à l’homéostasie sociale des villages et des hautes vallées reculés dont les habitants n’avaient naguère parmi eux aucun policier en uniforme. Si la France, après une grande peine et beaucoup de massacres, a pu gagner la partie dans les montagnes en faisant soumettre les populations à ses propres lois, elle a néanmoins reconnu et consigné « le droit coutumier berbère » dont elle avait pris acte et usé, sans mépris.

 La Twiza, les Agdal et les adwal, pour ne citer que ceux-là, sont autant de lois encore en vigueur avec lesquelles les autorités locales composent en tant que ‘aorf’ : la coutume au milieu de laquelle, n’en déplaise à personne, se trouve la défense directe individuelle ou collective du bien d’autrui dans le clan et la tribu. Il est vrai que le fait de restituer de force le bien spolié ne s’accomplit pas toujours sans dommage. Mais il est tout aussi vrai que partout dans les souks de la région cette action collective contre les voleurs, fréquente et connue depuis des siècles, n’a jamais dépassé le stade de la punition corporelle par laquelle on donne uniquement l’exemple à tout malfaiteur en guet.

 Au souk de Boumia, les choses avaient mal tourné, les circonstances et le poids de la religion ont eu aussi leur part dans cet élan de furie collective car la foule, en plein jeûne, affamée, assoiffée, énervée, n’avait pas pardonné que des hommes, musulmans, habillés en djellabas blanches, puissent se livrer à de tels larcins en ce jeudi de la dernière semaine du mois sacré.

 Encore un fait dramatique qui invite à souligner les carences de notre gestion sociale et les failles de notre système judiciaire. »