Maroc-Allemagne : chronique d’une souveraine méconnaissance

Abdessamad MOUHIEDDINE

Par Abdessamad MOUHIEDDINE*

Même s’ils furent gratifiés par les Français du sobriquet argotique de « Chleuhs », les Allemands n’ont jamais compris grand-chose aux caractéristiques ethnoculturelles et socio-historiques de l’Afrique du nord, et encore moins de l’ex-Empire Chérifien.

Il faut dire qu’ils n’y ont jamais vraiment essayé par le passé au moyen de leur armada d’ethnographes coloniaux d’antan, comme le firent les empires coloniaux français, britannique ou hollandais.

En effet, contrairement à la France avec des générations entières  de “voyageurs-explorateurs”, déguisés ou à visage découvert et d’ethnologues dûment missionnés…etc. et même à la Grande Bretagne, qui a longtemps entretenu des relations commerciales, diplomatiques et politiques avec les dynasties marocaines et qui peut se prévaloir de ses Herbert Spencer, Sir Henry Maine ou John Lubbock… deux anciennes puissances coloniales qui surent encourager l’ethnographie dite évolutionniste et ensuite la recherche anthropologique dans le but de mieux connaître leurs “proies coloniales”, l’Allemagne n’a jamais vraiment tenté de comprendre “l’âme” nord-africaine.

Pourtant, les débuts de l’anthropologie allemande remontent au XVIIIème siècle. Entre 1770 et 1783, les termes « ethnographie » et « ethnologie » ont été inventés par des savants enseignant dans les universités de Göttingen, Halle et Vienne !


Depuis, et sur toute l’étendue du XIXème siècle, l’Allemagne s’illustrera par la profusion des recherches ethnologiques puis anthropologiques sur toutes sortes de contrées d’Afrique et d’ailleurs…sauf sur le flanc nord de ce continent.

Pourtant, les occurrences n’ont point manqué à l’Allemagne pour s’intéresser à ce Maroc qui faisait et fera ad vitam aeternam office de porte de deux continents, l’Afrique et l’Europe.

Au lendemain de la guerre de 1870, Bismarck ne décida-t-il pas d’ouvrir une légation à Tanger et des consulats dans les principaux ports marocains ?

“L’opinion allemande avait-elle eu son attention attirée sur l’Empire chérifien ? Les hommes d’affaires, notamment les armateurs et les négociants de Hambourg, désiraient-ils s’implanter sur un nouveau marché ? Ou bien le Chancelier était-il guidé par des mobiles purement politiques ?


Telles sont les questions que pose l’initiative de nouer des relations diplomatiques avec un pays où l’Allemagne n’avait pas jusqu’alors paru, et où les intérêts allemands paraissaient inexistants”.

Il faudra attendre l’aube du siècle dernier pour que l’Allemagne, plus soucieuse de contrer les visées françaises sur le Maroc, qui gênait la colonisation de l’Algérie, que par quelque intérêt que ce soit pour une connaissance profonde de la monographie ou de la société marocaines, daigne accorder une attention particulière à l’Empire Chérifien alors en voie de déchiquetage.

En effet, le 30 mars 1905, Guillaume II foule pendant quelques heures le sol marocain.

« Cette visite, les paroles retentissantes prononcées par le Kaiser à Tanger provoquent à travers l’Europe une vive émotion : l’Allemagne s’affirme avec éclat comme le champion de l’indépendance chérifienne et oppose son veto à l’établissement d’un protectorat français. C’est dans cette seule et unique optique antifrançaise que, dès le début de la première guerre mondiale, des Allemands menèrent aux côtés d’Abd- El Malek et d’El Hiba la lutte contre les troupes françaises ».


Ce manque d’intérêt allemand pour le Maroc a longtemps été consacré par la primauté de la France.

Certes, une coopération économique soutenue et sereine a marqué ces relations depuis l’indépendance du Royaume. Mais, depuis les années 70, outre le fameux Institut Goethe, pas moins de cinq fondations allemandes des plus prestigieuses se sont introduites successivement et plus ou moins puissamment dans les interstices de la coopération bilatérale et, subrepticement, dans les hautes sphères politiques et économiques du Royaume. On a même vu une brochette de chercheurs arabisants allemands tel Günter Lüling s’intéresser à l’islam maraboutique ou encore à la société rurale marocaine, non sans donner des conférences au sein du Goethe Institut.

Mais, hormis les rares travaux anthropologiques sur le Rif ou les recherches sociologiques sur l’immigration rifaine outre-Rhin, jamais l’Allemagne n’a pu camper avec quelque bonne maîtrise la mosaïque des tenants et les aboutissants de la nation marocaine.

Il en va de même d’ailleurs de la Hollande qui s’est essayée, il y a quelques années, à chercher des poux dans la tête du Maroc et qui dut se résoudre à céder à l’entêtement des Marocains.


Au niveau des rapports du Maroc avec cette Europe du nord et de l’est, le go between français a toujours été nécessaire à la fluidification des nécessités du « Statut avancé » liant le Royaume à l’UE.

Que s’est-il donc passé aujourd’hui pour que le Maroc oppose un coup de tête, certes soigneusement mesuré, mais inédit, à l’Allemagne fédérale ?

A lire les différentes interprétations et les feedbacks glanés auprès des sources allemandes, il semblerait que le cumul de “malentendus profonds” et de “faux pas diplomatiques” provient, avant tout, de la méconnaissance par l’Allemagne, si ordonnée et disciplinée, de l’échelle des priorités marocaine en matière de souveraineté et surtout de l’incompréhensible négligence germanique du nouveau statut de puissance régionale et continentale acquis dorénavant par le Royaume du Maroc.

Certains semblent avoir oublié les coups de gueules marocains contre Obama qui tenta maladroitement de contrer les intérêts du Royaume au sein du Conseil de sécurité de l’ONU et, pour d’autres raisons, contre François Hollande lorsqu’il laissa faire son armada policière devant la résidence de l’ambassadeur du Maroc à Neuilly.


L’Allemagne, qui s’est toujours offusquée de la proximité multidimensionnelle franco-marocaine, s’est crue apte à rééditer l’épisode anti-français de Guillaume II sur le territoire national, cette fois-ci au moyen de ses fondations où pullulent ses « honorables correspondants ». Mais elle a trébuché sur le redoutable système de veille diplomatique et sécuritaire marocain qui, fort d’un front intérieur soudé autour de l’intégrité territoriale, ne laisse plus passer les offenses, fussent-elles minimes, à ce chapitre stratégique.

C’est pourquoi je fais partie de ceux qui croient que ce clash de remise à niveau n’est qu’un nuage d’été et que des correctifs seront apportés dans les relations bilatérales dans un avenir plus ou moins proche.

Comme avec la France de Hollande, avec les USA d’Obama et avec la Hollande il n’y a pas si longtemps, Il en sera de même avec l’Allemagne et on passera à autre chose. Tel est cet art des humeurs qu’est la diplomatie.

Néanmoins, les causes justes triomphent toujours des sauts d’humeur des puissances qui en doutent !


*Abdessamad Mouhieddine

Journaliste & Chercheur