Le Maroc et les Etats-Unis, entre crise de confiance et choix de repositionnements

Par Omar Hasnaoui Chaoui, Président de la Fondation Helios

Henri Kissinger, l’un des plus grands diplomates américains contemporains, disait que : « la diplomatie ne progresse que d’impasse en impasse ». Traduisez, ce qui permet, à chacune des parties, de mettre à l’épreuve la détermination de l’autre, bien que ce ne soit pas le moyen d’y parvenir, en toutes circonstances. Aujourd’hui, plus que jamais, le Royaume du Maroc met les Etats-Unis devant leurs responsabilités. Il en appelle à l’Administration américaine de « clarifier sa position, à la fois, concernant le dossier du Sahara et les relations entre les deux pays liés par un partenariat stratégique dans plusieurs domaines sensibles » et particulièrement, en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme. Partout des interrogations, la perplexité et le doute semblent l’emporter sur l’enthousiasme qu’ont suscité les voyages entamés par le Roi Mohammed VI, aux Etats Unis, il y a peu de temps encore. Pourtant, les déplacements du Souverain ont valeur de symbole ; c’est la manifestation d’une volonté qui souligne, par-dessus tout, un élan, un engagement du Royaume du Maroc qui n’a jamais failli. Depuis des décennies, le Maroc a établi des contacts constructifs, dans nombre de domaines avec les Etats-Unis, ouvrant ainsi la voie à de larges et nouvelles perspectives. Et pourtant, il aura fallu du temps à la classe politique marocaine pour que les réflexes anti-américains et les réticences s’estompent, notamment lorsque nombre de ses dirigeants dénonçaient l’hégémonisme américain, après l’invasion de l’Irak. Ces dernières années, on ne parle plus que de relations stratégiques, de basculement sur la façade atlantique, de mouvement inexorable vers plus d’atlantisme, de « dialogues atlantiques » initiés dans le cadre de partenariats entre une entreprise publique marocaine d’envergure internationale et des centres d’études et d’analyse outre atlantique influents. Officiellement, de part et d’autre on se félicitait de l’état d’avancement de la coopération bilatérale, de l’accord de libre échange entré en vigueur en 2006, (qui, par ailleurs, n’a pas démontré son efficacité et ses retombées bénéfiques), et du partenariat stratégique conclu. Ce dernier, constituait un tournant dans les relations maroco-américaines qui faisait ressortir que le Maroc et les Etats Unis étaient déterminés à jouer un rôle dans cette partie du monde continentale et méditerranéenne, dont la sécurité et l’évolution ne laissent personne indifférent, d’autant que la région est fortement émaillée de foyers de tension, et qu’à nos portes, la Libye succombe aux mains des extrémistes. Dès lors que penser de la position « inamicale » américaine lorsqu’il s’agit des intérêts fondamentaux du Royaume du Maroc ? La réponse a été donnée, le 20 avril à Ryad, par le Roi Mohammed VI, devant ses pairs du Conseil de Coopération du Golf, réunis en sommet extraordinaire: «La situation est grave, surtout au regard de la confusion patente dans les prises de position et du double langage dans l’expression de l’amitié et de l’alliance, parallèlement aux tentatives de coups de poignard dans le dos».

On ne peut tirer profit de la coopération dans un domaine et des tensions sous des conflits par ailleurs. On ne peut avoir simultanément une crise ou un conflit dans un domaine fondamental et une coopération réelle dans un autre, faire comme si de rien n’était. Les problèmes fondamentaux sont liés. Il ne faut pas créer des liens artificiels entre les différents éléments de telle ou telle question et les mesures décisives et stratégiques que nous sommes et serons amenés à prendre.

Pour une réciprocité dans le domaine des intérêts fondamentaux

Les Etats-Unis sont-ils devenus, à ce point, inconscients sur le rôle que joue le Maroc en faveur de la paix et de la sécurité dans cette région du monde ? Parfaitement, au fait des malentendus qui peuvent surgir, dans les rapports entre pays amis, notamment les Européens, feu SM le Roi Hassan II, disait « c’est à eux de faire le plus long chemin, pour nous comprendre, parce que nous les connaissons mieux qu’ils nous connaissent ». Par conséquent, face à un mur d’incompréhensions, que faire de tous ces traités que le Maroc a signés avec les Etats Unis, depuis 1777, au moment où ils accédaient, à peine, à leur indépendance ? Quand on voit le résultat auquel on aboutit aujourd’hui, on a l’air de jouer de naïveté en rappelant ce fait, tout le temps. Non seulement le monde change, mais il y a une constante dans la Realpolitik si chère à Bismarck. Celle ci, obéit au principe que ce ne sont pas les traités qui assurent la paix, mais le développement et l’évolution des événements et de la situation internationale qui les conditionnent. On ne peut tirer profit de la coopération dans un domaine et des tensions sous des conflits par ailleurs. On ne peut avoir simultanément une crise ou un conflit dans un domaine fondamental et une coopération réelle dans un autre, faire comme si de rien n’était. Les problèmes fondamentaux sont liés.

Il ne faut pas créer des liens artificiels entre les différents éléments de telle ou telle question et les mesures décisives et stratégiques que nous sommes et serons amenés à prendre. Tous les accords qui touchent et concernent les problèmes cruciaux et qui ont une portée considérable dans l’avenir de nos relations avec les Etats-Unis, doivent être remis sur la table, ou rediscutés, comme c’est le cas, en ce moment, entre les Etats-Unis et certains des membres de l’Alliance atlantique. Seuls quelques accords spécifiques qui offrent de l’intérêt aux deux parties, doivent continuer à fonctionner normalement. Je pense aux accords culturels, scientifiques, universitaires et de recherche. L’exigence consiste qu’on les isole, car d’autres crises sont appelées à surgir.


Récemment d’anciens ambassadeurs américains au Maroc, ont insisté sur l’impératif «d’un soutien sans équivoque» des Etats-Unis aux «relations avec le plus ancien allié, le Maroc», suite aux dérapages du secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon , en violation de la neutralité de l’ONU. Apparemment, ils n’ont pas été entendus par les décideurs de Washington.

De la valeur stratégique du Maroc et de son statut d’allié fidèle !

Tenir compte des intérêts américains pour en définir les nôtres, c’est un axe majeur qui doit désormais préfigurer dans la conduite des rapports entre le Maroc et les Etats-Unis. L’objectif est de tout lier pour obtenir un accord durable qui repose sur la reconnaissance de nos intérêts fondamentaux. Toutes les rencontres devraient reposer sur la réciprocité dans ce domaine. Beaucoup de décideurs essaient de régler les problèmes sous le coup de l’enthousiasme en se fiant surtout à la diplomatie personnelle. Oui, au niveau des lobbies et des individus, mais pas au niveau des Etats qui doivent faire en sorte que les rencontres reposent sur l’intérêt réciproque. En politique étrangère, pour réussir, il est impératif de posséder le sens de l’histoire, la compréhension des forces multiples qui nous transcendent, et une vision de l’enchaînement des événements. Le succès d’une politique étrangère est fait de nuances et de corrélations. Mais le plus difficile est d’établir des priorités. La politique étrangère des Etats-Unis a toujours oscillé entre une intervention excessive et l’isolationnisme, mais tous deux s’orientent vers la recherche de l’intérêt national. Ce faisant, sauf rebondissements, nous devons – même si ce n’est qu’une hypothèse – nous préparer à l’arrivée des Républicains à la Maison blanche, dont les administrations se sont souvent abstenues de toutes polémiques avec le Maroc, malgré les pressions des lobbies au service de nos adversaires. De quel intérêt national l’Amérique de Barack Obama, s’inspire-t-elle pour assurer à notre région paix et stabilité ? De prime a bord, on n’en voit pas ! Récemment, d’anciens ambassadeurs américains au Maroc, ont insisté sur l’impératif « d’un soutien sans équivoque » des Etats-Unis aux « relations avec le plus ancien allié, le Maroc», suite aux dérapages du secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon , en violation de la neutralité de l’ONU. Apparemment, ils n’ont pas été entendus par les décideurs de Washington. Les Etats-Unis semblent travailler à amplifier les antagonismes et y tabler pour élaborer leur politique, au lieu de faire preuve d’imagination pour une sortie de crise, en créant des plateformes pour des relations fortes. J’aurais tendance à souhaiter la victoire de Donald Trump aux prochaines élections présidentielles. Je suis désolé pour certains de nos amis américains du camp des démocrates, le Maroc n’a jamais connu autant de difficultés dans ses rapports avec les Etats-Unis que lorsque les démocrates sont aux commandes ! On croira toucher au but et on se trompera, on avancera et on reculera !

L’ambassadeur US à Rabat convoqué par le ministre délégué aux AE
L’ambassadeur des USA à Rabat convoqué par le ministre délégué aux AE

Le jeu de rôles auquel se livrent nos « amis » outre atlantique, plus que jamais, se manifeste de façon flagrante. Se réservant le bon rôle, ils facilitent la mise en place d’une sorte d’espace intermédiaire, testant la détermination des protagonistes en dépêchant un « agent », si haut gradé soit-il, et aux ordres dont la mission est d’obtenir des résultats pour ses maîtres. Dans son livre culte, « La Chute », Albert Camus écrivait : « Après tout, j’en sais d’autres qui ont les apparences pour eux, et qui n’en sont pas plus constants ni sincères ». Pourtant, tous les récents accords ainsi que toutes les visites officielles périodiques de la part des personnalités américaines de haut rang confirmaient l’idée que le Maroc occupait une place importante sur la scène régionale et internationale, et pouvait constituer un signal pour lui permettre de déployer une politique d’influence, Mais, Il faut se rendre à l’évidence, aujourd’hui, le Maroc est confronté à un front composé de farouches irréductibles qui nuisent à ses intérêts ! Quels que soient la solidité, le sérieux des arguments avancés par le Maroc, ce dernier ne semble trouver aucune grâce à leurs yeux. Eux, ce sont, les groupes de pression les plus en vue, du moment. Ils sont incarnés par un trio infernal de l’Establishment américain. Ce trio a un nom et un objectif : contrecarrer les desseins du Maroc dont le but ultime est la paix et la stabilité, à travers la solution politique préconisée par le Royaume dans le cadre du plan d’autonomie pour le Sahara. Il y a d’abord, Madame Kerry Kennedy présidente de la Fondation Robert F. Kennedy, à la manœuvre qui ne s’en cache pas ; appuyée dans son entreprise de sape contre les intérêts fondamentaux du Maroc, par Samantha Power, ambassadrice américaine aux Nations unies qui souffle le chaud et le froid, et, enfin, la plus redoutable et très inquiétante Madame Susan Rice, faucon s’il en est, Conseillère à la Sécurité nationale à la Maison blanche, qui a une autorité dictatoriale, même sur le département d’Etat, souvent court-circuité. D’ailleurs, lors de son audition devant le Congrès américain, les Républicains ont marqué leur réserve, au sujet de sa candidature, la jugeant trop hostile pour incarner la rigueur inhérente à sa fonction, soulignant « qu’elle n’est pas assez consensuelle », et c’est peu dire ! Dans la première mouture du projet de Résolution présenté, en avril dernier, au Conseil de sécurité dans l’affaire du Sahara, on reconnaît la griffe et les manipulations machiavéliques de Susan Rice. Toutes ces trois femmes nourrissent une haine contre le Maroc dans le sillage de la fille de Robert Kennedy ancien Attorney général, elles se sont donné pour mot d’ordre : de ne rien entendre, ne rien comprendre, ne rien savoir, de tout ce que le Maroc préconise comme solution de nature à clôturer une situation qui n’a que trop duré. Leur parti-pris est flagrant et privilégie la thèse séparatiste au détriment de tous les sahraouis unionistes. Le comble, même John Kerry, secrétaire d’Etat, n’ose rien dire ou faire qui puisse les contrarier dans leur soif de dresser des obstacles devant le Maroc. Dans ce contexte, que peut faire Hillary Clinton, au cas où elle triompherait de Donal Trump, face à cette machine infernale, perchée au plus haut niveau de l’Establishment démocrate ? A mon avis, rien ! Nous aurons peut-être, à peine moins d’ennuis. A la limite Samantha Power, reprendra du service comme journaliste ou militante des droits de l’Homme dans des organisations, comme c’était le cas auparavant, où d’autres forces nuisibles la rejoindront pour continuer à influencer et figer une situation larvée. Ne perdons pas de vue, qu’au niveau de l’Establishment américain ; ce sont les permanents tiraillements qui existent, entre le Conseil National de Sécurité logé à la Maison blanche et les autres départements sensibles d’importance majeure, à savoir le département d’Etat et le Pentagone. Le Conseil national de sécurité demande aux départements des affaires étrangères, un rapport sur les diverses possibilités qu’offre la nature des relations maroco-américaines, mais souvent, on doit s’attendre à des divergences, notamment des différences conceptuelles profondes entre le département d’Etat et la présidence. Souvent, le département d’Etat pense que le Conseil national de sécurité cherche à le court-circuiter, en entretenant des stratagèmes et en exerçant des pressions. Lorsqu’il y a deux ans, dans la controverse née du projet de Résolution présentée par les Etats-Unis, au sujet de l’élargissement des compétences de la Minurso, au champ des droits de l’Homme au Sahara, et face au tollé suscité par cette initiative et la réaction ferme du Maroc , la Maison blanche avait opéré un repli tactique, mais n’avait aucunement l’intention de laisser aux autres le soin de lui dicter sa politique étrangère.

Le Maroc serait en droit d’attendre des Etats-Unis un appui diplomatique des plus subtiles pour l’adapter au contexte plus complexe qui affecte la paix et la sécurité régionale. Les Américains savent et comprennent instinctivement l’importance de l’enjeu et agissent avec prudence quand la paix est menacée.

D’où la nécessité d’établir des contacts directs pour éviter des situations sans issue qui se soldent immanquablement par des épreuves de forces. Il ne suffit pas d’être attentif aux changements qui vont s’opérer à partir de janvier 2017, par l’élection d’un nouveau ou nouvelle président(e). Il faut en revanche aller au devant de ces changements. Le Maroc serait en droit d’attendre des Etats-Unis un appui diplomatique des plus subtiles pour l’adapter au contexte plus complexe qui affecte la paix et la sécurité régionale. Les Américains savent et comprennent, instinctivement, l’importance de l’enjeu et agissent avec prudence quand la paix est menacée. Il nous appartient de déterminer la nature de la menace et des intentions des Etats-Unis dans notre sous-région. De déterminer les diverses solutions s’offrant au Maroc dans le domaine des relations avec ce pays, leurs coûts, leurs risques et enfin, l’interaction entre la politique marocaine et celles des grands pays intéressés par cette région, notamment la France, l’Espagne et les pays émergents, dont la volonté de coopérer avec le Royaume est affichée et proclamée même. Quant aux Etats-Unis, il semblerait, selon des observateurs Outre-Atlantique, que ce qui est à l’ordre du jour, en ce moment, c’est le développement des relations avec la Chine et la recherche des opportunités dans cette région du monde. Martin Indyck , directeur exécutif de Brookings, spécialiste des questions du Moyen –Orient et ancien conseiller de Bill Clinton et de Barack Obama, estime que la région MENA ne sera plus à l’ordre du jour, dans les prochaines années, écartant l’idée d’une nouvelle initiative en faveur du processus de paix au Proche Orient, et Jon Alterman du Centre d’études stratégiques internationales d’affirmer «nous allons, de plus en plus, nous voir comme une nation du Pacifique plutôt que de l’Atlantique ». SM le Roi Mohammed VI, après la Russie, s’est rendu en visite officielle en Chine. Ce voyage a été sanctionnée par la signature de 15.

Verbatim

Sur les 9 signataires, j’ai travaillé avec 7 d’entre eux, durant de longues années passées au département des affaires étrangères (1981- 1989) et (1995-1999) à la tête du département des affaires américaines, puis, après mon départ volontaire, dix ans à Washington, dans les cabinets de lobbyings amé- ricains, proche des républicains) de 2003 à 2013. Dans ce cadre, reçu au Congrès américain en 2004, plusieurs membres ont bien voulu m’honorer et ont répondu à mon invitation de se rendre au Maroc ; dont Tom Davis, chairman du oversight § Government Reform Committee (le plus important Comité du Congrès américain) Darell Issa, chairman du comité pour l’énergie, le chairman du sous comité de la sécurité nationale, Homelnd défenses and foreign operations et douze membres du Congrès, reçu par Driss Jettou, alors Premier ministre. Le succès de cette mission m’a valu les compliments écrits de la Maison blanche, de Sidney L. Yudain, du Capitol Hill, et de David Rockefeller qui m’a reçu à New York, aussitôt. Aux Etats Unis, l’American Enterprise Institute, Thinktank des néoconservateurs républicains( soutien inconditionnel d’Israël,) et le Comité aux affaires publiques Américano-Israéliens (AIPAC) soutiennent dans toutes ses formes la politique du Likoud, même s’il mène une politique expansionniste, même s’il s’oppose au processus d’Oslo. Le directeur de CNN, déclare recevoir, en quelques heures, des dizaines de milliers de messages de protestations s’il s’aventurait à diffuser un message négatif sur Israël.  O.H.C