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Médecins et patients Je t’aime … moi non plus

 Dossier du mois

Par souad Mekkaoui 

 Depuis quelques temps, on as­siste à une guerre froide entre les médecins des cliniques privées et les citoyens qui s’attaquent à couteaux tirés, ravivée par les réseaux sociaux qui jettent de l’huile sur le feu. Si les premiers accusent une haine et une jalousie gratuites de certains, les autres pointent et dénoncent un mercan­tilisme criant des cliniques. Or les uns ne peuvent pas vivre sans les autres bien que le torchon brûle entre une grande majorité des deux clans. D’autant plus que le métier de médecin est l’une des plus belles occasions de repenser son rôle et sa relation avec l’autre, au sein d’une éthique d’empathie et de déli­catesse. Il est clair que tout le secteur public et privé gagnerait à être réformé de fond en comble. Il est vrai que les pratiques des cliniques privées n’ont jamais été aussi décriées, que plusieurs d’entre elles sont connues pour leurs actes délictuels voire criminels. Mais faut-il pour autant diaboliser tous les médecins parce qu’une partie d’entre eux est corrompue et malhonnête ?

Des patients de plus en plus méfiants

Surfacturation, chèques de garantie, paiement au noir, absence de factures, frais de consultations changeant d’un médecin à l’autre, absence d’un sys­tème de contrôle, actes chirurgicaux non justifiés, erreurs médicales recon­nues mais non punies en raison de la solidarité inconditionnelle des méde­cins à ce sujet, absence de sanctions efficaces à l’encontre des hors-la loi … les cliniques sont, désormais, dans le collimateur des citoyens qui crient à la dictature des lobbies. Plusieurs expériences relayées par les médias et les réseaux sociaux ne font que creuser davantage le fossé entre les deux parties et font du monde de la Santé un théâtre de controverses mé­diatiques. D’autant plus que ce qui se passe aujourd’hui, dans le domaine de la santé (tensions entre patients et médecins des cliniques, incompétence de certains médecins, dégradation du secteur public, grève des étudiants en médecine …) vient aggraver la situa­tion du secteur de la Santé et le constat est sans appel. Surtout que ce secteur asphyxié souffre de plusieurs maux aussi nombreux qu’invraisemblables à tel point que la meilleure prière que l’on puisse formuler pour quelqu’un est que le bon Dieu l’épargne et qu’il n’ait jamais à aller dans un hôpital ou une clinique. Ce qui illustre bien en­tendu une crise de confiance du public vis-à-vis des soignants.

Aujourd’hui, on a plus peur de l’en­grenage du système de la Santé, en gé­néral, et des cliniques privées, en par­ticulier, que de la maladie elle-même et pour cause les dérapages de certains médecins des cliniques privées qui ont mis toute éthique de côté. C’est dire que l’endroit où le malade est censé se sentir assisté et entre de bonnes mains est devenu hantise et source d’an­goisse. D’ailleurs, non seulement les citoyens mais aussi les experts et les professionnels de la santé s’accordent à dire que le secteur est sclérosé et marqué par d’énormes dysfonction­nements qui restreignent l’accès aux soins d’une grande frange des Maro­cains. Faudrait-il alors une révolution pour redonner à la médecine ses lettres de noblesse et préserver la dignité d’un métier noble ?

Un hôpital public défaillant

C’est une évidence que l’hôpital public souffre de plusieurs maux entre autres l’insuffisance criarde en res­sources notamment humaines, sans parler de l’absence d’une carte sa­nitaire et d’une couverture médicale équitable. D’où la seule issue qui se présente reste le secteur privé qui est trop coûteux pour grand nombre de citoyens quand bien même ceux-ci bénéficieraient d’une couverture mé­dicale, dans le cadre de l’Assurance maladie obligatoire ou du régime de l’assistance médicale pour les dému­nis. Rien qu’en parlant des médica­ments, le coût trop élevé par rapport aux autres pays constitue une épine au pied des familles qui peinent à suivre les prestations des soins. Par ailleurs, on compte plus de médecins spécia­listes que de généralistes dans les deux secteurs public et privé, ce qui justifie encore plus les dépenses in­surmontables. Aussi pour fixer sa stra­tégie de coopération 2017-2021 avec le Maroc, l’OMS a établi un rapport où elle a décortiqué la situation sani­taire du Royaume et les chiffres sont alarmants. Les médicaments sont 50% à 60% plus chers que dans les pays voisins, et ce, même avec la politique pharmaceutique nationale menée (baisse des prix de plus de 2.000 mé­dicaments). « En dépit d’une industrie pharmaceutique très bien implantée, le secteur pharmaceutique connaît de nombreuses insuffisances en termes de réglementation, de gestion et de promotion de produits génériques de bonne qualité. La pénétration des produits génériques ne dépasse guère 30%. », souligne l’OMS. En plus, le taux élevé des dépenses directes des ménages en santé dépasse-t-il les 55% selon les indicateurs retenus. 20 % de la population se trouvent encore à plus de 10 km d’une structure sanitaire malgré les 2.600 établissements de soins de santé primaires, 144 hôpitaux publics (22.000 lits) et 373 cliniques privées (10.300 lits). Par conséquent, le taux d’hospitalisation dans les hô­pitaux publics ne dépasse pas les 5%, ajouté à la densité des médecins pu­blics et privés regroupés qui est de 6,2 pour 10.000 habitants. Ce qui revient à dire que le secteur de la Santé souffre d’un manque flagrant quant aux pro­fessionnels. Et la fuite des médecins vers d’autres horizons n’arrange pas les choses. Preuve en est une étude du Conseil national de l’Ordre des méde­cins en France qui a déclaré que près de 7.000 médecins d’origine maro­caine exercent en France.

Pourtant, en principe, « l’Etat, les établissements publics et les collecti­vités territoriales oeuvrent à la mobi­lisation de tous les moyens à dispo­sition pour faciliter l’égal accès des citoyennes et des citoyens aux condi­tions leur permettant de jouir des droits aux soins de santé, à la protec­tion sociale, à la couverture médicale et à la solidarité mutualiste ou organi­sée par l’Etat», selon la Constitution de 2011, dans son article 31.

Il est vrai que depuis 2012, le Maroc a accéléré la dynamique des réformes dans le but de répondre aux besoins en plus des objectifs arrêtés dans la nou­velle Constitution. Toutefois, on reste bien loin du compte.

Trouver un terrain d’entente pour une relation apaisée

Faut-il rappeler au secteur privé que « la médecine est un métier qui ne peut en aucun cas être pratiqué comme un commerce » et que « Le mé­decin l’exerce loin de toute influence, ses seules motivations étant sa science, son savoir, sa conscience et son éthique professionnelle » comme cité dans l’article 2 de la loi n° 10-94 relative à l’exercice de la médecine ?

Le médecin, ne l’oublions pas, in­carne un humanisme animé par une préoccupation : celle de rechercher le bien humain. Les soins pour qu’ils soient efficaces doivent être prodi­gués dans un rapport de confiance. Or comment réinventer la relation de soin dans le contexte actuel où d’un côté, des médecins voraces sont prêts à tout pour augmenter leurs rentrées d’argent et de l’autre, de belles âmes, conscientes de la noblesse de leur métier oeuvrent pour le bien de leurs patients ? Comment passer outre les contrariétés et les malentendus de part et d’autre ? Aujourd’hui, citoyens et médecins se sentent dépassés par cette relation en dents de scie qui prend une mauvaise évolution dans une spi­rale d’amalgames. La rentabilisation des investissements déshumanise les soins et relègue l’aspect médical au second rang. La démission de l’Etat responsable des défaillances de l’hô­pital public et la politique de vider les hôpitaux publics de leurs ressources humaines est juste inadmissible. Les médecins du public qui s’absentent pour aller travailler dans les cliniques privées est un délit à l’égard de tous ceux que la vie n’a pas privilégiés. C’est dire que le manque de bonne gouvernance au sein du ministère de la Santé nourrit les dysfonctionnements (manque d’équipements, manque des effectifs dans le corps médical, …) que les médecins consciencieux ont à gérer dans l’impuissance. Et c’est jus­tement ce qui ne laisse aucune issue à la classe moyenne qui n’a qu’à se plier aux coûts exorbitants des cliniques privées. Bien entendu, tout cela ne peut qu’engendrer des tensions entre deux parties dont les objectifs sont lit­téralement opposés.

Aujourd’hui, malgré un taux global de couverture médicale atteignant 62% de la population, sur le terrain, on constate que l’accessibilité aux soins n’est pas toujours garantie. Et pour cause : les nombreux dysfonc­tionnements de l’AMO et du Ramed ainsi que le retard pris sur le calen­drier de mise en place de l’assurance maladie des indépendants. Et face à ce laxisme, qui ne dit pas son nom, les patients sont à la merci d’un système qui impose sa loi puisqu’entre un sec­teur public malade et un autre privé vorace, la Santé est entre les mains de puissants lobbies qui défient l’Etat.

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